The Maghreb and Orient Courier:ISLAM – Intégrisme : le cas algérien (3/3)

ISLAM – Intégrisme : le cas algérien (3/3)

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Décembre 1991… Dès le premier tour, le Front islamique du Salut (FIS) raflait 188 mandats. Il devenait certain que, trois semaines plus tard, il disposerait de plus de la moitié des 430 sièges soumis au verdict des électeurs.

Qu’est ce que ce parti qui se réclame de l’islam et de la charia ? Pourquoi le plus moderne des pays arabes s’est-il retrouvé dans cette situation ? Quelles sont les causes de cette dérive ? Comment est-il parvenu à séduire tant d’individus, tant d’hommes et surtout tant de femmes ?

Les secrets du succès de l’islamisme en Algérie

Le sentiment général des Algériens au début des années 1990, c’est celui d’assister à une régression continue. Ils affrontent un monde chaotique, toutes règles et valeurs sont abolies. Plus personne ne croit en rien.

L’étudiant se désintéresse de ses cours, persuadé que son diplôme n’a aucune valeur et que ses connaissances sont dépassées ou inadaptées. Il songe davantage à se procurer frauduleusement les sujets d’examens, puis à utiliser d’éventuelles relations pour obtenir un emploi et construire sa carrière. L’ouvrier n’établit aucune relation entre le salaire qu’il perçoit et le travail qu’il doit fournir. Il ne se préoccupe que des derniers produits livrés à la coopérative de l’usine où il essaiera d’aller le plutôt possible afin d’occuper une position avantageuse dans la file. Les services d’urgences des hôpitaux sont désertés dès 20h00 par les médecins et les infirmières, partis dormir, tandis que meurent des blessés abandonnés sur les paillasses.

Dans un pays où la pénurie est reine, le commerçant rabroue ses clients, certain de leur rendre service en consentant à leur fournir un vulgaire ingrédient au double de son prix. Sa fortune, réalisée en quelques mois, le conforte dans son mépris des consommateurs qui se bousculent devant lui. L’industriel se fiche de la qualité de ce qu’il fabrique, assuré qu’il est d’écouler sans peine sa marchandise. Le paysan ne cultive qu’une parcelle de son lopin et constate avec ravissement l’envolée des prix de ses légumes. Les fonctionnaires sont devenus experts dans un tennis bien particulier, où il s’agit de relancer vers un collègue non pas une balle mais un dossier, de manière que le destinataire ne puisse le renvoyer.

Les jeunes ne songent qu’à s’expatrier. Sur les murs des villes algériennes, s’inscrivent à gros traits de pinceau les noms de Dallas, London, Bagdad ou Kaboul. Ces graffiti expriment la mal-vie de ces jeunes qui ne disposent que de moyens rudimentaires pour crier leur révolte. Ce désir lancinant de départ vers ailleurs, vers n’importe où, a mené nombre d’entre eux vers la mort. L’Irak, en guerre contre l’Iran, recruta clandestinement des centaines de médecins algériens pour les envoyer au front. Ils ne revinrent jamais. D’autres sont allés rejoindre les maquisards afghans. Les plus timorés iront prendre leur place dans la queue qui commence à s’allonger dès minuit devant des ambassades étrangères, dans l’espoir d’obtenir un visa. Ils brandissent un billet d’avion acheté à un prix équivalent au double du SMIC, un certificat d’hébergement de complaisance, le montant de devises exigé acquis au marché noir, souvent complété par un télégramme bidon annonçant la mort d’un parent résidant dans le pays qu’ils veulent visiter ou par tout autre document susceptible d’augmenter leurs chances d’obtenir le visa. Ils demandent une autorisation de séjour de trois mois, mais devront se contenter de quinze jours avec l’espoir de s’arranger une fois sur place.

Ils savent que, même si une page de leur livret vert est ornée du précieux visa, ils n’en sont pas pour autant arrivés au bout de leurs peines. Ils devront d’abord affronter les tracasseries administratives à l’aéroport d’embarquement, prouver qu’ils ont bien accompli leur service militaire, exhiber les devises qu’ils détiennent. Il leur faudra à l’arrivée contraindre leurs mains à ne pas trembler au moment de passer devant la police des frontières. Certains d’entre eux se verront reconduits vers l’avion duquel ils seront tout juste descendus. Ce qui ne les empêchera pas de récidiver, dès leur retour en Algérie… le même parcours du combattant.

Le jour où se répandit la rumeur que l’Australie s’apprêtait à accueillir un nouveau contingent d’immigrants, l’ambassade de ce pays fut prise d’assaut…

Les privilèges exorbitants des membres de la nomenklatura incitent les citoyens à bafouer les lois.

Les injustices quotidiennes rendent caduques les règles de l’équité. Ces incohérences dissuadent toute initiative. Le plus motivé des entrepreneurs reste inquiet parce qu’il pressent que son projet se heurtera à des difficultés innombrables. Le plus audacieux des étrangers renâcle à coopérer aves les Algériens parce qu’il sait qu’il rencontrera des embûches insurmontables. Cette dégradation continue n’a pu être freinée par aucun des gouvernements qui se sont succédé depuis l’indépendance.

Ceux qui vivent dans le désarroi se laissent attirer par la propagande des islamistes qui leur propose un système de valeurs cohérent et manichéen.

Ils s’y réfugient pour retrouver les règles qui « doivent » guider leur vie. Il est difficile de rendre compte et de faire sentir le poids de révolte des Algériens face aux frustrations quotidiennes qu’ils subissent. Alors une question se pose : comment ces frustrés ne vibreraient-ils pas aux propos de ceux qui leur promettent l’instauration d’un ordre nouveau qui mettrait fin aux injustices et aux humiliations ?

Si beaucoup de ces jeunes finissent par se diriger vers la mosquée, c’est moins par l’effet d’une foi retrouvée que pour savourer le véhément discours des intégristes qui, chaque vendredi, les venge de leur ras le bol quotidien.

Enseignement et intégrisme en Algérie

En octobre 1962, à la veille de la première rentrée scolaire de l’Algérie indépendante, la situation était catastrophique.

Le grand exode des pieds-noirs laissait des élèves et des écoles sans maîtres. Il fallut recourir à des solutions d’urgence. On rameuta tous les citoyens qui savaient lire et écrire. Certains Français, à titre individuel ou dans le cadre d’accords de coopération, acceptèrent de venir occuper les estrades désertées par leurs compatriotes. La prestigieuse Égypte nassérienne fut appelée au secours. Mais les riverains du Nil qui débarquèrent en Algérie se révélèrent d’une compétence très limitée ; et, au-delà d’une condescendance qui irritait la fierté sauvage des Algériens, ils participèrent surtout à propager l’islamisme radical ou l’idéologie panarabe du parti Baas ou du parti socialiste de Nasser, qui faisait de la langue du Coran le socle d’ancrage d’une renaissance mythique. Ils parvinrent ainsi à influencer ceux qui dirigeaient l’éducation nationale, en dépit des nombreuses mises en garde de conseillers nationaux et étrangers qui leur faisaient valoir qu’on ne pouvait bouleverser du jour au lendemain tout un système d’enseignement. Leurs avis ne furent pas entendus.

La question linguistique devint un brûlot. La nécessité de se réapproprier la langue arabe, que les Algériens faillirent perdre durant la période coloniale, n’était niée par personne. La chose étant admise, il ne s’agissait plus que d’une question de méthode et de temps. Un débat technique, en quelque sorte… On en fit une affaire politique. Affirmant l’incompatibilité d’une coexistence arabe-français. Une stupide formule qui fit alors fortune. Elle affirmait qu’une écriture qui se déliait de droite à gauche ne pouvait que se télescoper avec celle fonctionnant en sens inverse… On adopta donc un moyen terme… Ce qui constitue toujours la pire des solutions. Deux filières furent créées, l’une arabisée, et l’autre bilingue. L’administration et les milieux de l’économie continuaient à utiliser le français.

Les grands commis de l’État, les bourgeois (petits ou grands) et surtout les adeptes du courant réformiste des oulémas [ndlr : les savants, exégètes de l’islam] et les islamistes en général, tous ceux-là surent orienter leurs enfants vers la bonne formation, à savoir la filière bilingue.

Beaucoup les placèrent dans les trois derniers lycées français, car ils envisageaient de les envoyer à l’étranger poursuivre leurs études dès l’obtention de leur baccalauréat. Ces jeunes gens revinrent avec des diplômes prestigieux ; ils n’éprouveront aucune peine à accéder, dès le début, aux postes de direction les plus enviés.

Aux fils des ruraux, des ouvriers, des plus démunis, on proposait une formation qui aboutissait à l’impasse. On y poussait aussi les moins doués des élèves tout en sachant que la qualité du corps enseignant laissait à désirer. Ceux qui parvenaient néanmoins au bout de leur cursus découvraient l’absence de débouchés. Ils n’avaient comme issue que l’enseignement. Et ces frustrés eurent alors à cœur d’en produire d’autres. En faisant valoir à leurs élèves que la langue sacrée ne pouvait être délaissée, sous prétexte de modernité, au profit d’un vocable hérétique, et ils favorisèrent leurs succès aux examens en leur octroyant des notes largement gonflées, car ils espéraient, en se comptant plus nombreux, provoquer le raz de marée susceptible de balayer leurs rivaux. Plusieurs centaines de milliers d’enfants se nourrissaient ainsi de ce discours chaque jour répété.

Ces « instituteurs » s’abstiennent de cultiver chez les enfants qui leur sont confiés le sens du civisme et du beau. Si bien que ces élèves ne mettront jamais les pieds ni dans un théâtre ni dans un musée, ni ne pourront visiter une exposition de peinture ou assister à un concert de musique classique ou moderne. Ils ignorent cette dimension esthétique que nul ne s’est préoccupé de développer chez eux. Comment alors en vouloir à ces enfants qui, une fois devenus adolescents, se comportent comme des vandales ? Ils ont poussé comme des plantes sauvages.

L’accoutrement des jeunes algériens de la fin des années 1980 est invraisemblable : en-dessous du blouson de cuir, un long kamis cache le pantalon d’un survêtement, tandis que les pieds sont chaussés d’espadrilles ou de chaussures de sport. Il s’agissait là, peut-être, d’une nouvelle mode vestimentaire. Elle dénote en tout cas une totale absence de goût.

Aucun de ces jeunes ne songe à aller admirer les œuvres d’Issiakhem, de Khadda ou Baya.

Ils n’iront pas non plus visiter Timgad la romaine, ni Mansourah la mérinide dont le minaret est un chef-d’œuvre de l’art hispano-maghrébin…

Près de Tipaza, on pilla les blocs de pierre du Mausolée mauritanien pour construire des villas ! Dans la superbe grotte de Tlemcen, on stocka des pommes de terre ! Ceux qui avaient à veiller sur les précieuses patates, pour se désennuyer, inventèrent un superbe jeu d’adresse où, pour un nombre de pierres données, le vainqueur serait celui qui briserait le plus grand nombre de stalactites !

Les membres de la troupe du Bolchoï, venus à Alger pour la première fois de leur vie, en représentation exceptionnelle, pour une unique soirée, constatèrent qu’ils étaient plus nombreux que les spectateurs !!!

Lors du premier festival panafricain, en 1969, la grande Nina Simone s’était faite huer sur scène…

L’intégrisme est la forme première de réaction contre les politiques modernistes mises en œuvre par certains régimes arabes. Il faut souligner que ce mouvement a curieusement épargné les pays les plus conservateurs (les émirats du Golfe par exemple).

Alors qu’il était considéré comme indécent pour un adolescent d’écouter en présence de son père la plus anodine des chansons, l’exiguïté des logements dans les villes va contraindre la jeunesse à absorber de concert un déluge d’images agressives. En dépit de la vigilance des censeurs, qui veillent à cisailler les nus, les baisers et les scènes d’amour, les séries américaines n’en charrient pas moins un contenu provoquant. Les films et feuilletons arabes (égyptiens surtout, à cette époque) ne font pas exception. Le téléspectateur algérien lambda se trouve bien obligé de déduire que le pouvoir tente de lui indiquer une voie à suivre que récuse toute sa culture traditionnelle. Sa révolte va s’exprimer à contrario dans la manifestation de sa différence.

Les islamistes, justement, la lui proposent.

Intégrisme, analphabétisme… et démocratie

Malgré le gros budget réservé à l’éducation depuis l’indépendance, en 1989 les Algériens apprirent que leur pays comptait au moins 46% d’analphabètes.

Comment, lors des élections législatives du 26 décembre 1991, ces illettrés auraient-ils pu choisir leur candidat parmi les 36 noms de la liste ? Ceux qui vinrent les y aider étaient très souvent… des islamistes.

Comment le simple citoyen (surtout quand il est illettré) pourrait-il comprendre les subtilités d’un scrutin à deux tours, alors qu’il ne sait même pas quel est le rôle d’un parlement ?

Pour nos analphabètes, c’est bien entendu le tenant du pouvoir qui en même temps promulgue et applique les lois. C’est la raison pour laquelle il n’est à leurs yeux qu’une seule élection qui ait un sens : la présidentielle. Pourquoi dans ce cas participeraient-ils à un scrutin dont on ne leur a expliqué ni le but ni le fonctionnement ? De l’ouverture démocratique, ils ont retenu qu’ils n’étaient plus, comme par le passé, tenus de se rendre aux urnes sous peine de subtiles représailles. Ils sont donc restés chez eux. Il est d’ailleurs certain que du temps du parti unique, les taux de participation étaient éhontément gonflés.

Lorsqu’on parle d’électeurs, on imagine un citoyen qui, après avoir bien réfléchi, opte pour le candidat ou le programme qui le convainc ou le séduit. Mais dans les campagnes d’Algérie qui regroupent 56% des habitants, la réalité est bien différente…

Lors des élections du 26 décembre 1991, le candidat d’un parti politique, choisi dans le terroir, reçut un jour des milliers d’affiches de propagande qu’on le chargeait de faire placarder. Offusqué, il fit le déplacement jusqu’à Alger pour expliquer à sa direction qu’elle pouvait reprendre sa littérature et en échange lui fournir de quoi acheter une trentaine de moutons. Notre homme était au courant des usages. Ce sont les chefs des tribus, des clans ou des grandes familles qui décident pour leur communauté vers quel candidat doivent s’orienter les suffrages. La tractation se conclut entre le notable et le politicien autour d’un bon méchoui. Par conséquent, la campagne d’un prétendant se résume à prendre langue avec ces « grands électeurs ». À l’issue du repas, il saura s’il pourra ou non disposer des milliers de voix que représente son invité. Un strict code d’honneur régit cette coutume. Celui qui a promis ses voix à un candidat ne doit pas laisser espérer ses rivaux. Lorsque, après des négociations, au vu des demandes et des promesses faites, le chef s’est prononcé en faveur d’un nom, les membres de la communauté qui ne respectent pas ce choix sont perçus comme des renégats.

En Algérie, la démocratie a favorisé la montée de l’intégrisme. Bien entendu, ce n’est pas la démocratie qui est en cause.

La question est de savoir s’il est prudent de passer d’un régime dictatorial à la démocratie sans ménager une période de transition.

L’Occident face à l’expérience démocratique en Algérie

Vis-à-vis de l’expérience démocratique algérienne, les Occidentaux ont eu l’attitude de cette catégorie de médecins qui s’intéressent plus à la maladie qu’à l’état du malade et aux risques qu’il encourt.

Le cas était inédit et fournissait un excellent sujet d’étude. Un réel processus de démocratisation dans un pays du Tiers-monde était chose assez rare pour mériter l’attention.

L’éventualité de l’arrivée au pouvoir d’un régime islamiste en soulignait la singularité.

Quant au sort du malade, ils s’en lavent les mains. Ils acceptaient ainsi de passer par pertes et profits le cauchemar quotidien qu’auraient vécu les millions d’individus qui ne partagent pas les idées des islamistes qui promettaient l’instauration de tribunaux populaires pour juger les « mal-pensants », la lapidation des femmes adultères, la mutilation des voleurs à la tire, l’obligation pour les filles de porter le hidjab, l’interdiction de la mixité à l’école, etc. Le projet intégriste, dans son radicalisme et dans sa démesure, tient à la fois de la révolution culturelle chinoise et du régime des Khmers rouges.

Les Occidentaux tiennent à rappeler que le FIS a gagné les élections du 26 décembre 1991.

Les intégristes de la démocratie rejoignent en de nombreux points ceux de l’islam. Les uns et les autres se crispent sur des principes dont ils exigent l’application littérale. Comme il est exclu d’accommoder la loi divine, on ne doit pas transiger avec le principe démocratique. La démocratie suppose que soient réunies les conditions qui en permettent le sain exercice. On se souvient que c’est la démocratie de la république de Weimar qui a permis l’accession d’Hitler au pouvoir. Si, à l’époque, certains patriotes allemands avaient usé de la force pour stopper la marche du parti nazi, ils n’auraient pas manqué d’être condamnés par les inconditionnels de la démocratie. Mais qui, aujourd’hui, en Occident, adopterait une attitude identique après le drame de la seconde guerre mondiale ?

Les Européens gardent un souvenir vivace de la barbarie nazie, parce que des millions d’entre eux l’ont subie dans leur chair. Mais, parce qu’ils vivent loin des dangers de l’intégrisme, ils estiment excessives les comparaisons auxquelles on procède. Ils ne les entendent que comme introduction du procès en règle qui va s’ensuivre. Tous les arguments mis en avant seront donc reçus avec scepticisme.

Et pourtant, lorsqu’on observe les méthodes d’action du FIS en Algérie, on ne peut s’empêcher d’établir de troublants parallèles avec les mouvements fasciste italien et nazi allemand. Ces mouvements se rejoignent dans leur volonté délibérée de recourir à la violence. Les partis se transforment en nébuleuse, laissant graviter à leur périphérie des groupuscules terroristes, des sectes d’illuminés, des fanatiques et des désaxés de tout genre.

Les Occidentaux installés dans leur confort ne croient pas au pire. Ils restent convaincus que l’intégrisme, parvenu au pouvoir, ne manquerait pas de renoncer à son intransigeance et d’assouplir ses principes devant les dures lois du pragmatisme. Mais là, ils oublient ce qui s’est passé en Iran juste après la révolution.

Les idéologues islamistes ne visent pas à bouleverser le système économique capitaliste comme le proposaient les marxistes. Si, selon la charia, le taux d’intérêt bancaire est illicite, il reste possible de trouver un subterfuge. Cela signifie qu’en tout état de cause les relations commerciales avec les pays occidentaux n’en souffriront pas et que les intégristes ouvriront leurs marchés aux produits étrangers. Mais n’y a-t-il pas là du cynisme ?

Il y a eu chez beaucoup d’Occidentaux une réaction de « ras-le-bol ».

A-t-on le droit de leur faire assumer toute la misère du monde ? Si nombre d’Éthiopiens meurent de faim chaque jour, les Parisiens doivent-ils pour autant s’abstenir d’aller au restaurant ? Existe-t-il une relation de cause à effet ? Ce qui est demandé aux Occidentaux est plus un effort de compréhension qu’une aide matérielle.

Que peut bien signifier la démocratie dans un pays comme l’Éthiopie où chaque jour des dizaines de personnes meurent de faim ?

Quelques-uns de nos compatriotes émigrés adoptent une position qui rejoint en de nombreux points celle des Occidentaux. D’outre-mer, ils nous accusent de diaboliser les intégristes, mais se gardent bien de venir partager le sort de leurs concitoyens.

Les Occidentaux sous-estiment les dangers d’extension de l’islamisme.

Une Algérie intégriste aurait joué un rôle capital dans le basculement de l’Afrique du Nord et des pays du Sahel, dont les populations sont majoritairement musulmanes. En cas de conflit déclaré, les pays de l’Europe du sud seraient les premiers à être infiltrés par les réseaux terroristes, étant donné leur proximité géographique et l’implantation sur leur territoire d’une forte communauté émigrée. Les prises d’otages ne manqueraient pas de se multiplier. L’Occident est-il sûr de sortir vainqueur d’un éventuel affrontement ? Si oui, à quel prix ?

Comment le FIS a-t-il pu gagner les législatives ?

Le résultat du premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991 donne une image assez crédible du découpage politique de l’opinion. Il existe un marais de 40 % constitué de gens indifférents au sort du pays. Ces abstentionnistes se recrutent surtout dans les tranches les plus âgées de la population rurale. Ils sont en général analphabètes et dénués de formation politique. Ils se préoccupent avant tout d’améliorer leurs dures conditions d’existence. Ils sont surtout sensibles aux besoins matériels : l’eau courante, l’électricité, l’école pour leurs enfants et la proximité d’un dispensaire.

Ils sont croyants, mais ne revendiquent pas l’application de la charia dans la mesure où aucune loi ne vient gêner la pratique de leur religion. Ils s’accommoderaient de n’importe quel régime.

Chez eux, c’est le scepticisme qui prévaut : pour avoir longtemps été abreuvés de promesses fallacieuses, ils récusent les politiciens de tous bords.

Durant plus de vingt-cinq ans, les responsables du FLN, qui avaient besoin de leurs voix, ne venaient les visiter qu’à la veille d’une consultation. Ils les assuraient qu’ils allaient régler tous leurs problèmes, puis remontaient dans leurs voitures noires pour ne reparaître qu’à l’occasion du suffrage suivant et leur réitérer sans remords les mêmes promesses.

Les islamistes à leur tour leur promirent le paradis sur terre. Mais dans les communes, rien ne changea pour les administrés qui continuent à attendre l’eau et l’électricité, l’école et le dispensaire. C’est précisément la très forte abstention de ces gens qui a fait gagner le FIS.

Les démocrates, dont l’éventail s’étend de l’extrême gauche trotskiste à la social-démocratie, récusent l’autoritarisme. Les partisans de la IVème internationale jettent de l’huile sur le feu en soutenant les intégristes, dans l’espoir d’un embrasement généralisé. Les deux mouvances berbéristes (le Front des Forces socialistes et le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie) ne cessent de se déchirer. Les communistes se démarquent en boycottant les élections.

Le tragique de la situation politique algérienne vient du fait que les islamistes et les modernistes, les deux parties politiquement actives, ne s’entendent sur rien. Il n’existe entre eux aucune base de consensus. Le projet totalitaire des intégristes part du principe que la charia étant la loi divine, elle est la voie de la vérité que tout le monde doit suivre. La démocratie, simple invention humaine, doit céder le pas à la loi céleste. En ce sens, le principe majoritaire ne saurait être intangible, car si le plus grand nombre se trompe, il convient de ramener dans le « droit chemin » les brebis égarées plutôt que de se soumettre à leur volonté.

De la même façon, cette logique rend inconcevable l’existence d’un espace privé ou d’une liberté individuelle. Puisque le Coran déconseille la consommation d’alcool (pour la plupart des foukahas c’est un interdit), il convient de l’interdire ; et tout individu qui transgressera la règle, même chez lui, sera puni.

Cela autorise les gardiens de la foi à pénétrer comme en Arabie Saoudite dans les foyers pour vérifier le respect de ces lois.

Les rapports sexuels hors mariage étant prohibés, toute femme (et non tout homme…) qui entretiendra des relations coupables sera lapidée ou tout au moins flagellée.

En l’absence d’un modus vivendi, au sens strict du terme, comment les Algériens pourraient-ils envisager de vivre ensemble, de cohabiter ? C’est en ce sens que le projet intégriste est porteur d’une réelle menace de déflagration sociale. Face aux multiples pressions et menaces, les dissidents qui auraient refusé de s’expatrier se seraient vus contraints de défendre leurs libertés les armes à la main. Un processus à la libanaise ou à la yougoslave attendait l’Algérie en cas d’arrivée au pouvoir des islamistes.

En 1993, la tendance politique islamiste représentait le quart de l’opinion nationale. Aucune étude ne permet de savoir exactement combien elle représente aujourd’hui, mais il est certain, pour qui connaît la société algérienne en profondeur, qu’elle n’est pas à moins de 50%.

Le pouvoir et les démocrates (ou du moins ce qu’il en reste) comptent avec elle depuis le début des années 2000. Selon Rachid Mimouni, la dissolution du FIS ne constitue pas une solution rationnelle, car cette décision administrative ne dissoudra pas l’électorat qui s’en réclame.

Cet électorat continue d’ailleurs à exister jusqu’à aujourd’hui, même si l’on ne peut dénombrer exactement les Algériens qui continuent à soutenir la cause du FIS. La politique de répression, si elle a le mérite de nettoyer de ses satellites terroristes la nébuleuse intégriste, ne saurait parvenir à démanteler un mouvement né dans la clandestinité, qui va y retourner et retrouver les méthodes d’organisation et de propagande qui firent ses premiers succès.

*        *        *

L’Algérie est entrée dans une ère de grande discorde. Elle s’en est partiellement et temporairement sortie avec la loi de la Concorde civile et de la Réconciliation nationale.

Sécuritairement parlant, ce projet est passé, mais dans le fond tout n’a pas été réparé car beaucoup de problèmes et pas des moindres restent à résoudre.

Dans tout ça, une question reste essentielle : les Algériens sont-ils prêts à vivre ensemble, à s’accepter avec leurs différences sans que les uns menacent de sauter à la gorge des autres ?

Les islamistes sont-ils en phase de renoncer à leur projet totalitaire et d’accepter que les coreligionnaires qui ne partagent pas leurs convictions -ou tout simplement les concitoyens qui ne partagent pas leur religion et leurs idées- aient le droit de vivre et de s’exprimer librement dans ce même pays ?

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