The Maghreb and Orient Courier : AFGHANISTAN – Quand les Talibans reviennent du froid…

AFGHANISTAN – Quand les Talibans reviennent du froid…

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Le 14 février 2018, les Talibans ont rendu publique par la voix de leur porte-parole une lettre ouverte dans laquelle ils expriment leur désir de négociations et appellent « le peuple américain » et « les sénateurs aimant la paix » à faire pression sur le président Trump et son administration pour qu’ils s’engagent sur cette voie.

Un peu plus tôt, début janvier 2018, le réseau Haqqani (qui est un peu le « bras armé » du mouvement, et dont le chef est l’un des deux adjoints du mollah Akhundzada, l’émir des Talibans depuis mai 2016) avait relâché quatorze soldats afghans dans la province de Paktia, avant une rencontre à Islamabad entre une délégation de Talibans et un représentant du gouvernement afghan, destinée à explorer les conditions d’une reprise des négociations de paix. Ce geste de bonne volonté pourrait être le résultat des pressions exercées par l’administration américaine sur le gouvernement pakistanais pour qu’il pousse le réseau Haqqani à la table des négociations.

Ainsi, selon l’expression anglaise popularisée par John Le Carré dans son roman L’espion qui venait du froid, les Talibans feraient leur « come back » à Kaboul. Pour autant qu’on puisse la traduire en français, « to come in from the cold » signifie « revenir dans un groupe dont on a été exclu » ou bien : « être de nouveau accepté comme un membre de la famille »…

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De son côté, le président afghan Ashraf Ghani a proposé aux Talibans, le 28 février 2018, des discussions de paix « inconditionnelles » ; une proposition assortie d’une offre de cessez-le-feu immédiat.

Le président est allé jusqu’à reconnaître les Talibans comme « une force légitime qui continuera de jouer un rôle politique dans l’Afghanistan de demain ». Cette ouverture – que certains partisans de la ligne dure, dans la classe politique afghane, ont dénoncée comme une politique d’« appeasement » inacceptable – est d’autant plus remarquable qu’elle intervient peu après les attentats qui ont frappé Kaboul en janvier 2018 et qui avaient suscité des paroles très sévères de la part du président afghan comme de Donald Trump.

L’aboutissement d’un long processus

Ce processus de négociation entre le gouvernement afghan et les Talibans est engagé depuis plusieurs années déjà, même s’il a connu jusqu’à présent une évolution chaotique (« un pas en avant, deux pas en arrière »).

Si les premiers contacts entre hauts responsables talibans et représentants du gouvernement afghan ont eu lieu en 2009, en Arabie saoudite, c’est seulement en juillet 2015 que se sont déroulées, sous l’égide du gouvernement pakistanais, les premières discussions officiellement reconnues entre les deux parties, dans la ville touristique de Murree (située à proximité d’Islamabad). Elles se sont poursuivies en septembre 2016 au Qatar, où une délégation menée, côté Talibans, par le mollah Abdul Manan Akhund (frère du célèbre mollah Omar), accompagné d’un représentant du réseau Haqqani, a rencontré celle du gouvernement afghan, conduite par Mohammed Massom Stanekzai, le chef des services secrets. Un haut diplomate américain y aurait assisté…

Le processus remonte donc à quelques années déjà ; et malgré les déclarations du président Trump qui affirmait, au lendemain des derniers attentats commis à Kaboul, que le temps n’était pas encore venu de négocier avec des gens qui ne renonçaient pas à la violence, les « discussions sur les discussions à venir » se poursuivent bel et bien.

Si le temps de « vraies » négociations est peut-être venu, c’est que cela s’impose depuis plusieurs années comme la seule façon de sortir d’une impasse devenue insupportable tant aux Talibans qu’au gouvernement afghan, et même à l’administration américaine.

Des Talibans très pragmatiques

Les Talibans sont conscients que leur rêve d’un retour à l’émirat islamique qu’ils ont dirigé entre 1996 et 2001 est désormais une chimère.

Militairement, ils sont incapables de renverser le gouvernement actuel. Ils ne sont même pas assez forts pour ne serait-ce que conserver plus de quelques jours une ville un peu importante (comme ce fut le cas à Kunduz, en septembre 2015, lorsque, après avoir conquis la ville, les forces talibanes ont été contraintes de s’en retirer).

Or, contrairement aux groupes terroristes, les Talibans mènent une guerre dont la finalité n’est pas « simplement » de porter des coups au gouvernement de Kaboul, à ses forces armées, à ses conseillers étrangers. Leur « but de guerre », tel qu’ils l’affichent encore officiellement, est de retrouver le pouvoir après avoir renversé militairement un gouvernement qu’ils considèrent comme illégitime, une « marionnette des États-Unis ».

Cependant, malgré les espoirs qu’ils avaient pu nourrir d’un effondrement de l’armée afghane après le départ de l’essentiel des troupes étrangères, les Talibans réalisent que ce ne sera pas le cas, d’autant moins que le pouvoir en place à Kaboul bénéficie désormais d’une espèce « d’assurance survie » garantie par le gouvernement américain qui a accru son aide militaire (en levant notamment des restrictions aux frappes aériennes) et marqué son intention de conserver aussi longtemps qu’il le faudra un contingent en Afghanistan.

Car au terme de l’accord de sécurité bilatéral, passé entre le gouvernement afghan et celui des États-Unis, et de l’accord sur le statut des forces entre le gouvernement afghan et l’OTAN, tous deux signés le 30 septembre 2014, il reste en Afghanistan quelque 14.000 militaires américains et 5.000 autres soldats de différentes nationalités sous commandement de l’OTAN. Ces personnels sont essentiellement chargés d’entraîner, de conseiller et d’assister les forces afghanes de sécurité (dans le cadre de l’opération Resolute Support), mais une partie du contingent américain est aussi engagé sur le terrain dans des opérations de contre-terrorisme (Operation Freedom’s Sentinel).

Surtout, l’armée afghane tient bon, en dépit de toutes ses défaillances, comme avait tenu pendant trois ans, contre toute attente, celle du régime de Najibullah après le départ des troupes soviétiques en 1989. Le parallèle historique s’arrête là : évidemment, les États-Unis ne s’effondreront pas comme l’Union soviétique, en 1991. Or, c’est la fin de l’aide financière et militaire de l’URSS à son client afghan qui avait précipité la déroute de ce dernier, en 1992, face aux moudjahidines.

L’impasse actuelle sur le terrain laisse le temps à l’armée afghane de se professionnaliser, non seulement dans sa composante terrestre (les commandos, sur lesquels les Américains fondent beaucoup d’espoirs, devraient ainsi voir leurs effectifs doubler dans les prochaines années), mais aussi dans sa composante aérienne (l’Afghan Air Corps). Dans le cadre de ce qui a parfois été qualifié de « Plan Colombie pour l’Afghanistan » (c’est-à-dire l’adaptation à ce pays du programme diplomatique et militaire décidé par le président Clinton pour aider le gouvernement de Bogota à lutter contre les FARC), les États-Unis ont fourni à Kaboul des avions d’attaque brésiliens A-29 Super Tucano, un appareil à hélice bien adapté à la lutte contre-insurrectionnelle. Par leurs capacités à larguer des bombes guidées par laser, ils permettent de viser les commandants locaux de la rébellion, comme ce fut le cas dans la guerre contre les combattants marxistes en Colombie. Les premiers pilotes afghans sont sortis diplômés d’écoles américaines en décembre 2015 et les livraisons de ces appareils ont commencé le mois suivant.

L’Inde et la Russie, de leur côté, ont livré au gouvernement de Kaboul des hélicoptères d’attaque Mi-24 et Mi-35 et des appareils de transport Mi-17. Ces matériels, prélevés dans les stocks de pays anciennement sous influence soviétique (République tchèque, Serbie, Ukraine) souffrent toutefois de leur vétusté, qui ne les rend pas opérationnels en permanence ; la Russie s’est donc engagée à prendre en charge leur entretien. L’armée afghane pourrait également faire bientôt l’acquisition d’hélicoptères américains neufs, des UH-60 Black Hawks ou des MD-530 Kayuse Warriors.

Ce renforcement de la force aérienne afghane peut jouer un rôle important, d’abord en termes de pure puissance de feu lors de missions d’attaque au sol ; ensuite pour le moral des troupes au sol, qui pourront tabler sur un appui aérien plus efficace (surtout si, comme l’envisage le secrétaire américain à la Défense, des contrôleurs aériens américains accompagnent les unités au front) et sur une meilleure évacuation des blessés, une perspective qui compte beaucoup pour les soldats qui partent en opération.

La guerre américaine pourrait donc rejouer ce qu’avait été l’intervention soviétique : avec des hélicoptères russes dans le ciel et l’équivalent des Spetsnaz sur le terrain…

La population afghane ne veut plus d’un émirat islamique

Incapables de l’emporter sur le terrain, les Talibans comprennent également que le rétablissement de l’émirat islamique n’est pas souhaité par une majorité au sein de la population afghane.

En 1994-96, dans le contexte de la guerre civile que se livraient les commandants moudjahidines (principalement Massoud et Hekmatyar), les Talibans avaient réussi à prendre le contrôle de 90% du pays parce qu’ils pouvaient au moins offrir la paix à une population épuisée par la guerre et qui n’avait pas idée de ce que serait leur gouvernement. Aujourd’hui, ce sont les Talibans qui sont la cause de la guerre, qui pratiquent des attentats sanglants dans les villes, et la population afghane ne peut que leur en vouloir de prolonger inutilement ses souffrances, même si elle reproche parallèlement au gouvernement son impuissance à ne pas mieux assurer sa sécurité.

Surtout, la population afghane a le souvenir de ce qu’a été la férule des Talibans pendant la courte vie de l’émirat islamique ; et, malgré toutes les critiques qu’elle adresse au président Ghani et au gouvernement d’Unité nationale, la population ne souhaite pas, dans sa grande majorité, revivre cette expérience traumatisante.

Qu’un retour à la situation ante-2001 soit radicalement rejeté par les groupes ethniques non pashtounes est facile à comprendre, eu égard aux horreurs qu’ils ont subies sous la férule des Talibans jusqu’à cette date. Et toute réconciliation avec les Talibans devra avant tout être acceptée par ces groupes ethniques, sans quoi une guerre civile ethnique comparable à celle des années 90 pourrait s’ensuivre.

Mais un rétablissement de l’émirat islamique n’est pas davantage souhaité dans une grande partie de la population pashtoune elle-même, en raison des souvenirs pour le moins mitigés qu’a laissés ce régime.

Car quoi qu’on en dise, le niveau de vie de la population afghane s’est malgré tout sensiblement amélioré depuis 2002 (le PIB par habitant serait passé de 537 à 2.000 dollars entre 2002 et 2016), et des habitudes de consommation, de loisirs, d’éducation, de liberté de la presse et même de démocratie (aussi imparfaite soit-elle dans ce pays) ont été prises, que la grande majorité de la population afghane n’accepterait pas de voir remises en cause. Selon plusieurs témoignages, les Talibans se sont heurtés à de telles protestations de la population lorsqu’ils ont voulu réinstaurer l’interdiction de la musique dans les zones dont ils avaient repris le contrôle ; une contestation à ce point véhémente que le mollah Omar aurait demandé à ses commandants sur le terrain de faire preuve de… « souplesse ».

En tout état de cause, il est évident qu’aussi désirable et désirée soit-elle, aucune paix ne pourra se traduire par un recul des Droits de l’Homme en général, et spécialement ceux des femmes, en particulier le droit des filles à l’éducation. Une large partie de la société afghane – et pas seulement les femmes – ne l’accepterait pas, ni d’ailleurs les opinions publiques occidentales (qui protesteraient à juste titre contre un tel retour en arrière en termes de Droits de l’Homme et demanderaient « tout ça pour ça ? »).

Comprenant qu’il s’agit là d’une condition non négociable à l’ouverture et à la conclusion positive des négociations, les Talibans, lors d’une rencontre à Oslo (en juin 2015) avec une délégation de femmes afghanes, puis au cours d’un débat organisé au Qatar (en janvier 2016), ont laissé entendre qu’ils reconnaîtraient les droits des femmes s’ils revenaient au pouvoir.

Les Talibans en perte de vitesse

Les Talibans peuvent aujourd’hui se dire qu’ils ont atteint l’apex de leur puissance, qui ne peut que décliner.

L’un des risques les plus graves que courent les Talibans à retarder indéfiniment les négociations, c’est celui de l’éclatement de leur mouvement, qui n’est plus, depuis la mort du mollah Omar (en 2013), aussi unifié que sous son premier « Commandeur des croyants ».

C’est d’ailleurs ce qui s’est déjà partiellement passé avec un groupe dissident, le Haut Conseil de l’Émirat islamique d’Afghanistan, créé en novembre 2015 par le mollah Rassoul Akhund, qui refusait de prêter allégeance au mollah Mansour, pourtant désigné comme successeur du mollah Omar dès après l’annonce du décès de ce dernier. Les affrontements entre partisans des deux mollahs ennemis avaient alors fait une cinquantaine de morts parmi les Talibans rivaux, dans le sud du pays.

Le remplacement de Mansour – tué par une frappe de drone américaine en mai 2016 – par le mollah Akhundzada n’a pas mis fin aux affrontements entre le courant principal des Talibans et les partisans du mollah Rassoul (appelés les « Renouncers »). Ceux-ci seraient désormais payés par les services secrets afghans pour combattre leurs anciens compagnons d’armes, en les infiltrant au besoin. L’un des adjoints du mollah Rassoul a même déclaré, fin février 2018, que le groupe ferait tout son possible pour protéger le futur pipe-line gazier Turkmenistan-Afghanistan-Pakistan-Inde (TAPI) au motif que ce projet d’importance économique considérable est dans l’intérêt de l’ensemble de la population afghane.

À l’inverse, le risque existe (car des cas se sont déjà produits) que certains commandants militaires locaux résolument opposés aux négociations de paix rejoignent les rangs de Daesh (« l’État islamique dans la Province de Khorasan », comme il se dénomme depuis qu’il a fait son apparition en Afghanistan, en juin 2014).

Par ailleurs, la poursuite « gratuite » de la lutte pourrait devenir, pour les Talibans, contre-productive au regard de leur objectif central, qui était et reste officiellement le départ d’Afghanistan de toutes les troupes étrangères. Pour l’ancien président Karzaï, qui l’a expliqué dans un entretien publié le 14 février 2018 par le Washington Post, la présence militaire américaine en Afghanistan s’explique d’abord et avant tout par la volonté des États-Unis de maintenir des bases au cœur d’une région où se situent l’ensemble de ses principaux adversaires (Russie, Chine, Iran) ; la lutte contre les Talibans et Daesh n’en serait que le prétexte.

Ainsi, la poursuite indéfinie de la lutte par les Talibans servirait paradoxalement les intérêts américains. Les Talibans seraient devenus les « idiots utiles » de la stratégie américaine.

Cette thèse est à prendre avec précaution – on sait la paranoïa qu’Hamid Karzaï a développée à l’encontre de son ancien mentor américain – ; mais, exprimée par un homme qui a conservé une forte audience dans la population afghane, surtout chez les Pashtounes, elle peut trouver un certain écho.

Les Talibans sont-ils capables d’accepter la défaite ?

L’ouverture des négociations signifiera nécessairement, pour les Talibans, reconnaître leur défaite, et ceci à un triple titre.

D’abord -et peut-être surtout-, les Talibans devront négocier avec un gouvernement afghan qu’ils ont toujours dénoncé comme illégitime (eux-mêmes se considérant comme le « gouvernement en exil »), ce qui sera ipso facto reconnaître sa légitimité.

Ils devront ensuite accepter d’entrer dans des négociations alors même que ne sera pas satisfaite la pré-condition qu’ils y ont toujours mise : l’évacuation préalable du territoire afghan par les forces militaires étrangères qui s’y trouvent.

Enfin, les Talibans sont suffisamment réalistes pour comprendre que dans ces négociations, ils devront abandonner l’essentiel de leurs ambitions politiques et de leur corpus idéologique : acceptation de la constitution afghane de 2004 et du jeu démocratique, partage du pouvoir, respect des Droits de l’Homme (et de la femme…), reconnaissance de la place des minorités non pashtounes dans la société et la politique afghanes…

En un sens, les Talibans auront pratiquement tout perdu dès l’instant où ils entreront dans ces négociations officielles. Il ne leur restera plus qu’à tenter d’obtenir une place « honorable » au sein du système politique afghan, mais il est probable qu’elle ne sera guère plus qu’un strapontin (quelques postes de ministres, d’ambassadeurs, de gouverneurs, de généraux, de juges…).

Les Talibans pourraient certes intégrer le jeu politique afghan comme le Hezbollah l’a fait au Liban en participant aux gouvernements ; mais ils pourraient aussi connaître le sort des FARC, qui ont connu un échec cuisant lors des élections législatives colombiennes de mars 2018 en raison de l’image détestable dont ils pâtissent aux yeux de la population.

Ces perspectives peu enthousiasmantes expliquent à la fois la difficulté qu’éprouvent les Talibans à franchir le pas et l’importance qu’on accorde, du côté du gouvernement afghan, à tout ce qui leur permettra de sauver la face, condition sine qua non à l’ouverture et au succès des négociations à venir.

Le gouvernement afghan pressé d’en finir

De son côté, le gouvernement, même s’il a l’assurance de survivre à moyen terme, ne peut pas davantage se permettre de faire traîner indéfiniment cette phase préliminaire des « discussions sur les discussions ».

Si les Talibans ne peuvent renverser le gouvernement, celui-ci ne peut davantage éliminer leur menace militaire et déjouer leurs attentats.

Même appuyée par les États-Unis, l’armée afghane reste trop faible pour réussir ce que 140.000 soldats étrangers n’ont pu faire, au plus fort du « Surge » (l’envoi de 30.000 soldats américains supplémentaires en janvier 2010) décidé par le président Obama : écraser les Talibans.

Elle souffre de son manque de professionnalisme (dû en partie au fait que les grades d’officiers et les commandements s’achètent, quand ils ne sont pas déterminés par des considérations purement politiques ou ethniques), des détournements de matériels et de ressources (l’essence, notamment, mais aussi la nourriture des soldats), et de l’importance du nombre des désertions. Celles-ci, non déclarées par les commandants d’unités, gonflent le stock des « soldats fantômes » dont les officiers continuent de percevoir la solde. L’usage des drogues est également dramatiquement répandu dans les rangs de l’armée et de la police afghanes.

Un autre sujet d’inquiétude, comme l’a reconnu récemment le secrétaire américain à la Défense, Jim Mattis, est l’infiltration d’insurgés au sein des ANSF (Afghan National Security Forces).

Parce qu’ils connaissent les lieux et les points faibles des bases militaires, ces « insiders » sont à l’origine des attaques meurtrières dont les installations militaires sont régulièrement l’objet, comme ce fut encore le cas en juin 2017 à Mazar-i-Sharif, au camp Shaheen.

Les attaques visent souvent les militaires américains présents dans ces bases en tant que conseillers intégrés (« embedded »).

Les récents attentats poussent la population à réclamer le processus de paix

Incapable de vaincre la rébellion talibane sur le terrain, le gouvernement de Kaboul ne peut que rechercher la négociation, car la population ne supporte plus les attentats et exige de ses dirigeants une politique efficace de sécurité.

En 2017, selon les chiffres de l’ONU, 3.438 civils auraient été tués et quelque 7.000 blessés du fait de la guerre avec les Talibans et Daesh. La conséquence la plus visible de ces souffrances que subit la population afghane est l’importance du flux de réfugiés, le deuxième groupe national après les Syriens à rechercher l’asile politique en Europe.

Dans ces conditions, la politique consistant à inciter des commandants Talibans à abandonner la lutte ne peut répondre à la situation. Même si les ralliements de certains chefs militaires prestigieux – comme Gulbuddin Hekmatyar et Rassoul – renforcent la posture du gouvernement, le gros des combattants continuera la lutte si aucun accord de paix n’est validé par la direction du mouvement.

À faire traîner les « négociations sur les négociations », le gouvernement court le risque d’une radicalisation des Talibans, qui pourraient être tentés de recourir davantage encore aux attentats sanglants contre les forces de l’ordre et la population.

Dans une guerre asymétrique, un camp surpassé sur le terrain militaire peut quand même continuer à exister en multipliant attentats et coups de mains médiatisés (prise temporaire de centres urbains, attaques audacieuses de camps militaires, assassinats de hauts responsables politiques ou militaires ainsi que de conseillers étrangers). C’est ce que les Talibans ont rappelé par les attentats spectaculaires depuis le début de l’année 2018.

Très affaibli politiquement au sein du gouvernement d’Unité nationale, son autorité contestée par des gouverneurs membres du Jamiat-e-Islami qui refusent de démissionner contrairement à ses décisions, le président afghan Ashraf Ghani doit donc impérativement arriver à un accord de paix avec les Talibans pour espérer l’emporter de nouveau aux élections de 2019 et laisser son nom dans l’histoire de son pays.

Washington exige une solution

Les États-Unis eux-mêmes ne peuvent se satisfaire d’une situation de blocage indéfinie et se doivent de favoriser le processus de réconciliation.

D’une part, ils ont le désir de solder ce chapitre finalement peu glorieux de leur histoire diplomatique et militaire, celui d’une intervention militaire sans doute justifiée à l’origine, mais qui a échoué dans ses trois objectifs : détruire Al Qaïda (si Ben Laden a été éliminé, Ayman al-Zawahiri, le numéro deux de l’organisation, est toujours dans la nature, s’il est encore vivant, et par ailleurs l’organisation terroriste existe toujours à grande échelle, comme au Yémen, et est même présente en Afghanistan) ; construire une démocratie afghane crédible (ce n’est plus tout à fait le cas depuis les élections présidentielles de 2009 et 2014 qui ont abouti à un compromis fragile et non prévu par la constitution) ; et empêcher le retour dans ce pays des Talibans et des autres groupes terroristes.

Ensuite, cette poursuite de la guerre leur coûte cher et l’opinion publique la comprend de moins en moins. Il serait donc important pour l’administration américaine actuelle de démontrer qu’elle a réussi là où ses précédentes ont échoué : mettre un terme à cette guerre, la plus longue que les États-Unis aient connue dans leur histoire.

Enfin, la paix en Afghanistan constituerait, pour la diplomatie américaine, un excellent signal envers le monde musulman, en démontrant que les États-Unis ne sont pas en guerre contre l’islam, même sous la forme extrême que lui donnent les Talibans, mais qu’ils le sont contre le terrorisme islamique.

*        *        *

Les conditions sont certainement réunies pour que de réelles négociations s’engagent entre les Talibans et le gouvernement afghan, dans l’espoir que le pays puisse enfin connaître une paix durable.

S’engageront-elles cependant, dans un avenir proche ?

En 2011, un think tank américain, la Century Foundation, avait commandé une étude à une équipe d’experts de haut niveau menée par Lakhdar Brahimi (qui avait été deux fois le représentant des Nations Unies en Afghanistan, avant et après la chute des Talibans) et Thomas Pickering (ancien ambassadeur américain aux Nations Unies, en Inde et en Russie, ainsi que sous-secrétaire d’État à l’époque où les Talibans avaient pris le contrôle de l’Afghanistan).

Le rapport que ces experts avaient rendu (Afghanistan : Negociating Peace) concluait déjà que l’impasse militaire sur le terrain rendait la situation mûre pour des négociations entre le gouvernement afghan et les Talibans.

Solidement étayé et toujours d’actualité, ce rapport n’a pêché que par un seul défaut : contrairement à ce qu’il prévoyait, ces négociations de paix n’ont jamais commencé…

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