Metamag :Catalogne, un cas politique original : le suicide assisté

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Le problème catalan va devenir un cas en sciences-politique, car un exemple de l’une des hypothèses de la théorie de l’action collective: le « jeu de la poule mouillée », jusqu’à récemment le parent pauvre de la famille de la théorie des jeux . En effet, personne n’a encore utilisé le « jeu de la poule mouillée » pour analyser une situation politique ». Eh bien, c’est fait.

Selon moi, il y a en effet deux clés pour pour interpréter la politique contemporaine: l’état cannibale et ce jeu de la poule mouillée.

La politique des autonomies régionales dans leurs relations avec le gouvernement central s’est caractérisée, en effet par une partie ininterrompue de ce jeu diabolique. Pour résumer le jeu, il s’agit en somme d’une course entre deux véhicules où le but est d’arriver au bord d’une falaise, le vainqueur sera celui qui s’arrêtera le plus tard et le perdant, celui qui se retirera en premier. Dans le jeu de la « poule mouillée », les joueurs partent du principe qu’ils n’ont pas peur du gouffre. De fait, ils préfèrent mourir dans le ravin plutôt que d’être vaincu, parce qu’ils considèrent comme plus honorable de perdre la vie dans la défense de leurs objectifs plutôt que de la sauver à tout prix au prix de se trahir.
Celui qui décide de participer à ce jeu gagne toujours: il le fait quand il réalise ce qu’il a voulu, mais il gagne aussi quand il perd, parce qu’il croit qu’il meurt comme un héros.

Dés les élections au Parlement de Catalogne en 2012 soldée par la victoire des nationalistes et des indépendantistes, l’inévitable était prévisible. Il y aurait bien un moment où la communauté autonome poserait l’indépendance dans le style : la sécession ou la mort. Le chantage “indépendantiste” actuel est donc cette dernière phase du jeu de la poule mouillée que pratique les régionalistes depuis des décennies. Il y a encore cinq ans le gouvernement avait la possibilité d’arrêter le jeu ou de le poursuivre, avec le risque en ce cas que tout le monde finisse dans le ravin. Mais il faut bien reconnaître que le gouvernement Rajoy a donné une tournure inattendue au jeu et a trouvé une formule sans précédent pour le contrer: le suicide assisté.
Le gouvernement du suicide assisté

Aussi étrange que cela puisse paraître, la mort est devenue aujourd’hui un bien à protéger (voir l’euthanasie et le suicide assisté ). Et la sécession d’un pays continue d’être un exemple de cette «bonne mort» pour les partisans du «droit de décider» jusqu’alors inconnu. Mais dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’une mort bien particulière, de la mort d’une nation.

Or, l’euthanasie et le suicide assisté impliquent deux relations juridiques avec des positions subjectives radicalement différentes. Laissons l’euthanasie de côté et demandons-nous si le concept juridique du suicide assisté peut être appliqué politiquement pour interpréter la façon dont le gouvernement espagnol traite de la sécession catalane en version « jeu de la poule mouillée ».

Dans le suicide assisté, le sujet recherche lui-même la mort qu’il se donnera mais avec l’aide d’un autre qui sera censé lui fournir les moyens dont il aura besoin pour se tuer. Dans cette hypothèse, il n’y a pas de «droits» et de «devoirs» réciproques sinon un «privilège» ou une «liberté» de mourir pour l’un (le sécessionniste) et d’un «non droit» de l’empêcher pour l’autre (l’État espagnol). Une telle hypothèse ne peut évidemment pas être prévue dans la Magna Carta, dans une Constitution car un texte légal ne peut pas réglementer un «non-droit» ni la liberté de faire ce qui n’est pas interdit (le suicide et la mort). Depuis une quarantaine d’années, certains groupes dirigeants des régions du pays ont considérés qu’ils avaient le privilège de pouvoir se séparer politiquement. Cette liberté ou ce privilège ont toujours été considérés à tour de rôle par les différents gouvernements, non pas comme un droit politique mais comme un «désir» de se suicider. On pensait qu’ils n’avaient pas le «droit» de se séparer, mais la «liberté» de se suicider. C’est la clé qui explique ce qui s’est passé jusqu’à présent et elle explique toute la tactique du gouvernement Rajoy pour résoudre le problème au moment où j’écris.

Quand les « indépendantistes » posent leur « droit de décider » par le jeu de la « poule mouillée » ( « je l’ai ou je te tue ! »), ils ne le font pas en exigeant un droit « politique » dont ils savent bien qu’ils ne le possèdent pas (ils assument totalement le fait que le référendum soit illégal), mais en alléguant un prétendu droit moral. La nouveauté de la situation est que le gouvernement a bloqué le jeu : il reconnaît aux autonomistes la liberté de se suicider et leur en fournit même les moyens afin que de leur propre initiative, ils puissent réussir à s’éliminer une fois pour toutes. Il s’agit donc bien d’un suicide assisté. On parvient ainsi à éviter le conflit par une simple procédure d’accomplissement de ses désirs, c’est-à-dire ici mourir. C’est seulement à partir de ce point de vue qu’on peut interpréter chaque position du gouvernement espagnol depuis que la Catalogne a décidé de se séparer: gel du budget régional et saisie des comptes, facilités octroyer aux entreprises pour sortir de Catalogne, « mort civile » par destitutions et amendes pour les dirigeants et les fonctionnaires indépendantistes, isolement international et refus de financer la dette. En somme, le gouvernement n’a pas empêché la voiture-suicide qui joue à la poule mouillée depuis des décennies et qui voulait continuer de le faire. Il n’a pas jugé utile d’appliquer jusqu’à présent les articles de légitime défense (155 et 116) qui lui ont été accordés par la Constitution pour neutraliser le jeu de la poule, mais il a mis tous les moyens pour que le suicide soit consommé. Et il se réserve encore tous les outils nécessaires pour protéger ceux qui ne veulent pas se suicider, par exemple, le transfert des policiers de la police catalane à la Police nationale ou des « Mossos » (sécurité catalane) à la Garde Civile, la garantie du maintien des salaires pour les fonctionnaires territoriaux loyaux et le financement des services publics. Nonobstant, je ne sais pas si Rajoy et son gouvernement sont conscients de ce qu’ils font, mais le traitement du problème par le « jeu de la poule mouillée » comme s’il s’agissait d’un suicide assisté suppose une fin théorique et pratique évidente qui place ce jeu redoutable dans un cadre de résolution complètement insoupçonnée qu’on vous laissera cependant ici deviner.

Note sur le jeu de la poule mouillée :
– On comprendra immédiatement ce jeu si l’on se souvient de James Dean dans La fureur de vivre (Rebel Without a Cause) qui se lance avec un autre jeune homme dans une course suicidaire de voitures au bord d’une falaise, séquence mémorable du film de Nicholas Ray (1955). La raison de la dispute était de prouver devant les filles (sans doute ici l’Europe !) qui était le plus courageux et dans le film, le gagnant s’est avéré être celui qui avait ralenti plus tard, le dernier à se jeter hors de la voiture jusqu’au bord de la falaise. Celui qui avait pris la décision d’arrêter fut en effet le perdant, la poule mouillée.
– Petit rappel des règles du jeu : même si les participants espagnols mériteraient ici un article distinct, un bref rappel pour eux tout de même : négocier avec le suicide signifie continuer de vouloir participer à de nouvelles parties du jeu de la poule mouillée. Il convient alors de se rappeler que ce jeu simple les a conduits où ils en sont. Par conséquent, un dialogue poursuivi avec les « rebelles » ne sera plus un suicide assisté mais deviendra alors un suicide partagé, un suicide au carré, un multi-suicide !

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DiploWeb:Vers un scénario d’alliance entre Riyad-Moscou au Moyen-Orient ? Par Cyrille BRET

Vers un scénario d’alliance entre Riyad-Moscou au Moyen-Orient ?
Par Cyrille BRET, Florent PARMENTIER, le 11 octobre 2017 Imprimer l’article lecture optimisée Télécharger l’article au format PDF

Cyrille Bret est ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’Ecole nationale d’administration. Il a travaillé à l’Université de Moscou et enseigne à l’Institut d’études politiques de Paris. Florent Parmentier, docteur en Science politique, est enseignant et responsable de programmes au Master Affaires Publiques à l’Institut d’études politiques de Paris. Ils co-dirigent le site de géopolitique EurAsia Prospective https://eurasiaprospective.wordpress.com/

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Au Moyen-Orient, la recomposition des équilibres de puissances et la réinterprétation des alliances est en cours. La région est remodelée par la résurgence de l’influence iranienne, par le retour de la puissance russe et par le repli des Etats-Unis. L’Arabie saoudite prend aujourd’hui acte de ces rééquilibrages pour tracer une nouvelle route.

LA PROSPECTIVE stratégique est une « indiscipline intellectuelle » selon les termes de Gaston Berger repris par Bertrand de Jouvenel. Ni prédiction basée sur la connaissance de lois de la nature ni prévision irrationnelle due au flair, elle essaie de trouver des pistes d’évolution plausibles à partir de la connaissance du présent et du passé. Elle est particulièrement difficile à mener au Moyen-Orient où l’instabilité politique, économique et militaire est manifeste. Toutefois, plusieurs éléments laissent entrevoir une recomposition des équilibres géopolitiques dans la région.

En effet, 4 au 6 octobre 2017, le roi d’Arabie Saoudite, Salmane ben Abdelaziz Al Saoud vient de bousculer les équilibres fragiles du Moyen-Orient en réalisant la première visite officielle d’un monarque saoudien en Russie. Pourtant, la Fédération et le Royaume sont opposés en Syrie depuis plusieurs années, en outre, l’Arabie Saoudite est l’alliée historique des Etats-Unis dans la région. Par-delà les symboles et les annonces, quelles sont les perspectives prévisibles de ce rapprochement ? La donne au Moyen-Orient peut-elle être radicalement changée par un retournement d’alliance ?

Pour se livrer à un exercice rigoureux de prospective, il convient d’identifier des pistes d’évolutions. A court terme, un nouveau dégel se profile (I). A moyen terme, concernant la Syrie, une ébauche de résolution des tensions est en formation (II) et l’alliance objective sur les hydrocarbures semble se renforcer (III). Sur le long terme, autrement dit pour l’avènement d’un nouveau roi Mohamed ben Salmane Al Saoud (surnommé « MBS ») et le prochain mandat du président Vladimir Poutine, un renforcement sectoriel des coopérations se prépare.
I. Court terme : des relations historiquement chaotiques

La visite royale à Moscou les 4, 5 et 6 octobre 2017 est annonciatrice d’une nouvelle période de « dégel ». C’est une tendance amorcée depuis quelques mois, en rupture avec les tensions des dernières années. Ce n’est pas la première fois que ces relations changent de pied. Tout au long du XXème siècle, le Royaume saoudien et l’Etat russe ont des relations en dent de scie [1] reflétant souvent les hauts et les bas de leurs relations respectives avec les Etats-Unis, par un principe de vases communicants.

Comme rappelé par le président russe, en 1926, l’URSS est le premier Etat à reconnaître le Royaume saoudien au moment de sa proclamation d’indépendance. Il s’agit alors du soutien d’un régime soviétique récent et isolé à un Royaume nouveau venu sur la scène internationale. Toutefois, cette entente est de courte durée : les relations se distendent dans l’entre-deux guerres et la représentation diplomatique soviétique en Arabie est fermée en 1938.

Avec la conclusion du « Pacte du Quincy » entre le souverain saoudien et les Etats-Unis, l’Arabie se range dans le camp opposé à celui de l’URSS. Conclu le 14 février 1945 à bord du croiseur américain USS Quincy par le fondateur de la dynastie et du royaume saoudien, père du monarque actuel, Abdelaziz ben Saoud, et par le président Franklin D. Roosevelt, cet accord scelle une alliance de 60 ans entre les deux Etats : d’un côté, l’Arabie Saoudite réserve aux Etats-Unis le statut de partenaire préférentiel pour l’exploitation et l’exportation des ressources pétrolières du royaume ; de l’autre côté, les Etats-Unis incluent dans leurs intérêts vitaux la stabilité politique du Royaume, de la dynastie et de toute la Péninsule arabique. De fait, avant même le déclenchement de la Guerre froide (1947), l’Arabie Saoudite est devenue un des piliers de la politique moyen-orientale des Etats-Unis. La confrontation est alors assez dure : à partir de 1969, l’Arabie lutte, à ses portes dans la Péninsule arabique, contre le régime marxiste de la République démocratique populaire du Yémen, soutenu par des fonds, des armes et des experts venus d’URSS. En réponse, elle finance largement les djihadistes en lutte contre l’URSS en Afghanistan de 1979 à 1989.

Après la réunification des deux Yémen, en 1990, et la fin de l’URSS, en 1991, la nouvelle Fédération de Russie ouvre une ambassade à Riyad. Mais, dès 1994, avec le déclenchement de la première Guerre de Tchétchénie, les tensions reprennent : la Russie soupçonne le royaume saoudien de soutenir les mouvements séparatistes tchétchènes sur son propre sol. De plus, elle considère l’Arabie comme une des sources de la radicalisation de l’islam sunnite dans le Caucase et en Asie centrale. C’est une question d’intérêt vital pour le Kremlin car, dans ses nouvelles frontières, la Fédération compte entre 10% et 15% de citoyens de confession sunnite [2].

Après la fin de la deuxième Guerre de Tchétchénie, en 2000, les deux Etats s’engagent de nouveau dans une politique de détente : ils se rapprochent sur les questions énergétiques, développent leurs liens économiques. Cette nouvelle embellie culmine avec la visite du président Poutine en Arabie saoudite, en février 2007. Le dégel coïncide avec le relâchement des relations saoudiennes avec les Etats-Unis qui s’accentuent durant les mandats du président Barak Obama.

Néanmoins, une nouvelle fois, le rapprochement russo-saoudien s’interrompt au début de la décennie 2010 par un mouvement géopolitique d’ensemble : les printemps arabes. Alors que Moscou considère ces derniers comme des facteurs de déstabilisation de ses alliés traditionnels en Syrie et en Libye, l’Arabie saoudite finance certains mouvements d’opposition aux régimes Al Assad (Syrie) et Kadhafi (Lybie). La crise syrienne puis la guerre au Yemen achèvent d’éloigner les deux Etats.

A court terme, un scénario de rapprochement régional est plausible : les deux Etats vont tenter de normaliser leurs relations pour éviter d’affronter chacun une puissance supplémentaire au Moyen-Orient où les factures sont suffisamment nombreuses entre Iran et Arabie, Russie et Occidentaux, sunnites et chiites, etc.
II. Moyen terme : encadrer l’expansion iranienne en Syrie

Sur le plan diplomatique et militaire, la visite en octobre 2017 du roi Salmane à Moscou laisser présager une recomposition des équilibres et des réseaux d’alliance au Moyen-Orient.

Rien ne peut séparer davantage les positions russes et saoudiennes sur les deux crises. Vladimir Poutine a tâché de faire oublier le conflit ukrainien où il était mis en difficulté en amenant ses forces lutter en Syrie. Au terme d’une opération rapide, commencée par un discours à l’Assemblée Générale des Nations Unies en septembre 2015, il est parvenu à s’imposer comme l’homme fort de la situation.

Cette intervention comportait autant un volet interne, lié par exemple à la lutte contre le djihadisme importé en Russie, qu’un volet externe, de soutien à un Etat (plus qu’à un souverain) considéré comme un allié. En face, l’Arabie saoudite a souhaité prendre le contre-pied de cette position russe et iranienne en soutenant les groupes insurgés, considérés comme des terroristes sunnites. Il s’agissait de faire pièce au traditionnel rival perse engagé dans une expansion en Syrie, en Irak et au Yémen par le biais de ses troupes, du Hezbollah, de ses livraisons d’armes, etc.

Parallèlement, l’Arabie saoudite est intervenue dans la guerre civile au Yémen qui sévit dans le pays depuis 2014, afin que les Houtis (soutenus par les Iraniens) quittent le pouvoir ; ses frappes aériennes ont commencé dès mars 2015. La Russie s’est abstenue de ce point de vue de prendre des positions trop tranchées, même si elle a refusé d’accréditer d’ambassadeur yéménite pour soutenir la rébellion houtiste, ce qui peut la placer en position d’arbitre dans ce conflit.

En accueillant le roi Salmane, Vladimir Poutine montre que la Russie peut travailler avec tout le monde au Moyen-Orient, tandis que l’Arabie saoudite semble entériner le fait que l’alliance américaine n’est plus une garantie ultime de ses intérêts.

Dès lors, partant de ces positions pour le moins contrastées, comment interpréter la visite du roi Salmane à l’aune des rapports de force internationaux ? Il ne s’agit évidemment pas d’un ralliement saoudien aux positions russes, ni même d’un retournement d’alliance. Ce à quoi nous assistons est de nature plus modeste, mais néanmoins significatif sur le plan international. En accueillant le roi Salmane, Vladimir Poutine montre que la Russie peut travailler avec tout le monde au Moyen-Orient, tandis que l’Arabie saoudite semble entériner le fait que l’alliance américaine n’est plus une garantie ultime de ses intérêts. Cette alliance commence même à être perçue comme étouffante pour l’Arabie. Le pouvoir saoudien a été déçu du manque de soutien américain lors de la dispute avec le Qatar.

Dans ces conditions, il convient donc d’en tirer les conséquences et de multiplier des signes d’ouverture avec de nouveaux acteurs. Elle témoigne également d’une volonté saoudienne de limiter la percée régionale de l’Iran : dans ce cadre, quoi de mieux que d’aller convaincre l’un de ses principaux alliés de ne pas pousser son avantage trop loin ? Prise pour cible par Donald Trump, toujours sous l’effet d’une rupture des relations diplomatiques avec plusieurs pays sunnites depuis janvier 2016 (dont l’Arabie saoudite), l’Iran se trouve malgré un dénouement en sa faveur en Syrie dans une situation relativement inconfortable, dépendant de fait beaucoup de la Russie. Dans ce cadre, l’Arabie saoudite souhaite s’assurer que l’Iran ne sera pas la seule gagnante régionale de l’évolution du conflit syrien, et garder la face par la même occasion – après avoir fait pendant plusieurs années du départ de Bachar el-Assad la clé de toute solution politique. Faire évacuer les milices iraniennes de Syrie et l’arrêt du soutien iranien à l’opposition des Houthis sont donc les priorités saoudiennes.

A moyen terme, un scénario d’apaisement diplomatique et militaire est crédible même s’il reste à confirmer. La Russie a intérêt à contrebalancer l’expansion de son allié iranien grâce à l’Arabie ; et l’Arabie a intérêt à sauver la face dans la victoire du régime Al Assad. La portée de ce scénario est considérable : elle souligne à quel point les deux puissances, russes et saoudiennes, cherchent à diversifier leurs réseaux d’alliance, au point d’aller chercher des partenariats sectoriels dans le camp adverse.
III. Moyen terme : sceller l’alliance objective sur les hydrocarbures

La rencontre des 4-6 octobre 2017 annonce également la coopération – encore limitée et sectorielle- des deux Etats sur la scène économique internationale.

Dans le domaine des hydrocarbures, Russie et Arabie sont en passe aujourd’hui de redevenir des « alliés objectifs ». A la fin de la décennie 2000, les deux pays ont des politiques rivales. D’un côté, la Russie, hors du cadre de l’OPEP dont elle n’est pas membre, développe les volumes d’exportation de pétrole, gagne des parts de marchés pour reconstituer ses réserves financières après la crise de 2008, quitte à contribuer à la baisse des cours mondiaux. De son côté, l’Arabie saoudite, au sein de l’OPEP, essaie de remédier à cette baisse des cours en plaidant d’abord vainement pour une réduction des volumes. Captation de parts de marché contre maintien des cours, les deux plus grands producteurs (25% de la production mondiale à deux) et exportateurs de pétrole du monde développent des stratégies inverses.

Tout change en 2014 avecl’annexion de la Crimée, la guerre dans le Donbass, la baisse des cours mondiaux des hydrocarbures et les sanctions économiques occidentales contre la Russie. Entrée en récession, l’économie russe a besoin de devises et de capitaux pour combler ses lacunes en investissements. En conséquence, dans le format OPEP+ (autrement dit en accord avec la Russie sans adhésion à l’OPEP), les deux pays s’accordent sur une réduction des volumes de production mondiale à 1,8 million de barils par jour à partir du 1er janvier 2017. Ils soutiennent ainsi les cours du pétrole qui remontent à 55 dollars le baril en moyenne en 2017. En outre, l’héritier du royaume saoudien vient lui-même annoncer à Moscou des investissements arabes en Russie en juin 2015 [3]. Sur le plan énergétique, l’objectif de la visite royale à Moscou est de préparer la prochaine réunion du format OPEP+ pour reconduire la réduction de la production de pétrole au-delà de l’échéance prévue en mars 2018.

Les autres résultats économiques du déplacement du monarque ont été mis en évidence mais sont moins prometteurs pour l’amélioration durable des relations bilatérales. Ainsi, les hommes d’affaire participant à la délégation saoudienne de pas moins de 1 000 personnes ont jeté les fondations pour plusieurs contrats : installation d’une usine chimique russe en Arabie saoudite, développement du fonds d’investissement saoudien en Russie, etc. Mais les relations économiques russo-saoudiennes sont coutumières de ces annonces qui peinent à être suivies d’effets [4]. En effet, à l’heure actuelle, le volume des échanges commerciaux entre les deux pays est de seulement 1 milliard de dollars par an.

L’annonce de l’exportation de batteries de missiles anti-missile S-400 est particulièrement relevée. Ce serait la première vente de matériel de défense de la Russie au Royaume saoudien dont la tradition est de s’approvisionner principalement en équipements régis par les normes de l’OTAN. La portée économique de cette vente ne doit toutefois pas être surestimée. D’une part, la livraison effective reste à confirmer, d’autre part, les sommes en jeu sont sans commune mesure avec l’annonce par le président Trump de contrat d’armement avec les Etats-Unis pour 110 milliards de dollars [5], il y a quelques mois.

En somme, sur le plan économique aussi, le dégel russo-saoudien est encore très sectoriel et reste à confirmer. Mais le scénario d’un rapprochement russo-saoudien mérite d’être étudié.
IV. Long terme : MBS + Poutine 4 = Nouveau Moyen-Orient ?

Pour la décennie qui s’ouvre, la visite du monarque saoudien à Moscou ouvre des pistes inédites. En effet, Russie et Arabie sont toutes deux à la veille de changements structurels à leur tête : du côté du Royaume saoudien, le successeur du roi actuel, Mohamed Ben Salmane (MBS) prépare son avènement notamment en ayant écarté son rival, Mohamed Ben Nayef, ancien ministre de l’intérieur récemment démis, de l’ordre de succession. Du côté russe, le président Poutine sera vraisemblablement réélu en 2018 pour un quatrième mandat présidentiel, mais il cherche une nouvelle équation pour la vie économique et la vie politique intérieures russes après avoir changé le logiciel de sa politique étrangère en Ukraine, en Arctique, en Syrie et en Asie.

Sur le plan économique, la question est de savoir si les investissements de 10 milliards de dollars en Russie annoncés par l’Arabie saoudite en 2015 et confirmés début octobre 2017 à Moscou se concrétiseront. Pour le moment seulement 1 milliard a été acté. De tels investissements seraient un avertissement aux Etats-Unis et à l’Iran. Au premier, l’Arabie Saoudite indiquerait que le partenariat exclusif est arrivé à terme et au second, la Russie indiquerait qu’elle est soucieuse d’équilibrer l’axe Moscou-Téhéran par une coopération économique avec l’Arabie. A plus long terme, les deux Etats ont en commun des défis économiques similaires : tous deux sont engagés dans des stratégies de diversification économique. Sous l’impulsion de MBS, désormais premier dans l’ordre de succession, le Royaume saoudien est déjà engagé dans la préparation à l’après-pétrole grâce à l’ambitieux programme de réformes nommé « Vision 2030 » [6]. Et, en Russie, les cercles dirigeants sont actuellement en débat pour définir un nouveau paradigme économique dans la perspective du quatrième mandat du président Poutine.

Le rapprochement opéré suffit-il dès lors pour envisager une alliance russo-saoudienne ?

Dans cette perspective, sur le plan diplomatique, le prince héritier, Mohammad ben Salmane, a déjà servi d’intermédiaire entre les deux pays. Pour autant, il convient de rappeler que parler de retournement d’alliance est très exagéré, surtout si l’on se souvient des contrats juteux signés par Donald Trump en mai 2017 (de l’ordre de 380 milliards de dollars). L’Arabie saoudite prend seulement acte du fait qu’il faut compter avec la Russie au Moyen-Orient. Chaque côté a ses propres motivations secondaires pour cette visite spectaculaire. Moscou se positionne de plus en plus souvent comme une « Eurasie du Nord » plutôt que comme l’Est de l’Europe. La venue du roi Salmane s’inscrit incontestablement dans cette perspective ; et côté saoudien, le message est également à destination des Etats-Unis, qui l’ont considéré depuis les années 1930 comme une chasse gardée américaine.

Le rapprochement opéré suffit-il dès lors pour envisager une alliance russo-saoudienne ? On peut estimer qu’une position commune entre grands acteurs pétroliers et quelques contrats (y compris d’armement) ne suffisent pas à fonder une alliance géopolitique. Les alliances peuvent être de plus en plus fluides à l’avenir mais quand elles ne partent pas des mêmes présupposés, elles ne peuvent aboutir à des résultats tangibles. Des convergences peuvent apparaître, permettant notamment à la Russie de gérer une importante population musulmane (environ 15% de sa population) : dans le Caucase, l’Ingouchie, la Tchétchénie ou le Daguestan comptent plus de 90% de musulmans de confessions sunnites, et ils sont également majoritaires en Kabardino-Balkarie, en Karatchaïévo-Tcherkessie, au Bachkortostan et au Tatarstan. Mais une alliance prioritaire entre ces deux pays supposerait un rapprochement militaire étroit, qui n’est pas à l’ordre du jour aujourd’hui. En outre, l’attention de la Russie se tourne davantage vers les BRICS – en premier lieu la Chine, mais également l’Inde, son premier client militaire – que vers un Etat de 31 millions d’habitants comme l’Arabie saoudite [7]. Quant à une alliance de second plan, elle entre nécessairement en concurrence avec l’Iran, pays certes moins riche mais doté de 82 millions d’habitants et d’une armée plus solide [8].

De fait, passer d’un rapprochement russo-saoudien à un partenariat, puis à une alliance, nécessite de nombreuses conditions favorables, qui ne semblent pas réunies pour le moment. Le moyen le plus sûr d’y arriver serait un rapprochement irano-américain, qui n’est pas à l’ordre du jour aujourd’hui.

Mais la recomposition des équilibres de puissances et la réinterprétation des alliances au Moyen Orient est en cours : la région est modelée par la résurgence de l’influence iranienne, par le retour de la puissance russe et par le repli des Etats-Unis. L’Arabie saoudite prend aujourd’hui acte de ces rééquilibrages pour tracer une nouvelle route.

Copyright 11 octobre 2017-Bret-Parmentier/Diploweb.com
Mots-clés : Russie , Moyen-orient (Asie occidentale), Arabie saoudite, Syrie , Etats-Unis, Géopolitique, Histoire, Prospective, Hydrocarbures, Vladimir Poutine, Actualité, Stratégie, Acteurs géopolitiques , 2017, Salmane ben Abdelaziz Al Saoud
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[1] http://www.middleeasteye.net/columns/king-salman-moscow-why-saudi-arabia-important-russia-775541767

[2] https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-153205-a-quoi-joue-vladimir-poutine-avec-lislam-1200946.php

[3] https://www.wsj.com/news/politics

[4] https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/030666853090-le-roi-salman-au-kremlin-pour-concretiser-le-rapprochement-russo-saoudien-2119867.php

[5] http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/05/23/l-industrie-militaire-americaine-comblee-par-le-voyage-de-donald-trump-en-arabie-saoudite_5132243_3234.html

[6] https://eurasiaprospective.net/2015/10/30/quand-vladimir-poutine-trouve-larabie-saoudite-en-travers-de-son-chemin-entretien-michael-bret-florent-parmentier-atlantico-fr/

[7] NDLR : Projection de population de l’Arabie saoudite en 2050 : 50 millions d’habitants. Source : Population et Avenir, n°730, novembre-décembre 2016, p. 21.

[8] NDLR : Projection de population de l’Iran en 2050 : 91,6 millions d’habitants. Source : Population et Avenir, n°730, novembre-décembre 2016, p. 21.:

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DiploWeb:La « lune de miel » sino-russe face à l’(incompatible) interaction entre l’Union Economique Eurasienne et la « Belt & Road Initiative » Par Mathieu BOULEGUE,

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La « lune de miel » sino-russe face à l’(incompatible) interaction entre l’Union Economique Eurasienne et la « Belt & Road Initiative »
Par Mathieu BOULEGUE, le 15 octobre 2017 Imprimer l’article lecture optimisée Télécharger l’article au format PDF

Mathieu Boulègue. Analyste spécialisé sur l’espace post-soviétique. Research Fellow pour le programme Russie et Eurasie de Chatham House. Responsable du programme Sogdiane sur l’Eurasie pour le think-tank CapEurope.

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Voici une étude époustouflante de maîtrise. Research Fellow de Chatham House, Mathieu Boulègue démontre pourquoi la Russie se retrouve aujourd’hui face à un dilemme pour l’instant insoluble entre coopération et compétition avec LA grande stratégie chinoise de ce début de siècle. Un texte de référence pour comprendre les relations Russie-Chine et les perspectives de chacun de ces acteurs géopolitiques.

DEBUT juillet 2017, les présidents Vladimir Poutine et Xi Jinping se rencontraient à Moscou dans le cadre d’une visite officielle de la Chine afin d’approfondir la coopération stratégique entre les deux États. Si, depuis 2015, Beijing et Moscou ont opéré un rapprochement bilatéral d’ampleur, peut-on réellement qualifier leurs relations de « partenariat stratégique » ? En effet, l’exemple des divergences grandissantes entre l’Union Economique Eurasienne [1] (UEE), pilotée par Moscou d’une part, et la Belt & Road Initiative [2] (BRI), gérée par Beijing d’autre part, permet de remettre en question l’aboutissement d’une collaboration réellement « stratégique » sur le long terme. Ainsi, l’apparente « lune de miel » caractérisant en 2017 les relations sino-russes ne saurait cacher les tensions persistantes entre les deux puissances, dont l’exemple le plus probant est en 2017 le caractère a priori irréconciliable de l’interaction entre l’UEE et la BRI.

La première partie de l’article s’attache à démasquer les zones d’ombres de cette « lune de miel » bilatérale afin d’en identifier les principaux points de divergence. La seconde partie rend compte des tensions entre Moscou et Beijing dans le contexte de la recherche d’un couplage entre l’Union Eurasienne et les « Nouvelles Routes de la Soie ».

La « lune de miel » sino-russe face à l'(incompatible) interaction entre l’Union Economique Eurasienne et la « Belt & Road Initiative »
Carte de la Belt & Road Initiative
Cliquer sur la vignette pour agrandir la carte de la Belt & Road Initiative. Source : beltandroad.hktdc.com/en/belt-and-road-basics

I. Des relations bilatérales réellement stratégiques ?

La crise économique et financière qui affecte la Russie depuis 2008 et les conséquences des sanctions internationales contre Moscou marquent l’ouverture d’un réel « tournant » asiatique de la Russie en direction de la Chine – un tournant qui avait été toutefois initié avant 2008 mais qui a été accéléré depuis 2014 [3] et renforcé par la visite d’État du président Poutine en Chine en mai 2014. C’est sur cette nouvelle base qu’il convient d’appréhender la relation bilatérale.

Les relations bilatérales ont également été positivement impactées par l’arrivée au pouvoir du président Xi en 2012, qui semble avoir développé une affinité personnelle notable avec Vladimir Poutine. Le président Xi a d’ailleurs effectué sa première visite officielle en tant que président de la République populaire de Chine (RPC) à Moscou en mars 2013.
A. D’indéniables points de convergence…

Moscou et Pékin convergent globalement sur le sens à donner à leur diplomatie et leurs intentions stratégiques l’une vis-à-vis de l’autre. Ainsi, les relations bilatérales sont officiellement fondées sur les principes d’égalité et de non-ingérence – deux leitmotiv fondamentaux qui tiennent à cœur à la Russie.

La non-ingérence revêt une importance particulière au regard des « points chauds » du moment – entre autres, Ukraine pour la Russie et Vietnam et mer de Chine Méridionale pour la Chine. Sur ces dossiers, les deux États se soutiennent mutuellement et évitent toute critique dans des affaires jugées comme « intérieures ». La non-ingérence dans les affaires internes et externes des États a d’ailleurs fait l’objet d’une caractérisation officielle entre la Russie et la Chine dans le cadre de la Joint Declaration on Promotion and Principles of International Law datant de juin 2016 [4].

La relation sino-russe est également fondée sur un « axe de convenance » [5] basé sur la stabilité stratégique que la Chine insiste pour qualifier de « mutuellement avantageuses ».

Les deux puissances disposent de visions du monde relativement alignées et font part d’un diagnostic du système international concordant : rejet des valeurs libérales et de la démocratie occidentale (et notamment américaine [6]), utilisation de la force ou de la menace de la force pour défendre les intérêts nationaux, etc. Les fondamentaux de leur politique étrangère, à différents degrés, sont par conséquent relativement proches.

La vision commune du système international s’illustre par exemple au travers de la réaction chinoise à l’intervention militaire russe en Syrie depuis septembre 2015 : Beijing a, en effet, largement insisté sur les « bénéfices » liés à l’intervention russe en Syrie dans le cadre de la lutte contre le terrorisme international et le maintien de la stabilité régionale, tout en argumentant – dans le sens de Moscou – que les opérations militaires russes étaient synonyme de l’échec de la politique occidentale au Moyen-Orient [7].

La relation sino-russe est donc « stratégique » au sens premier du terme. Elle est également pragmatique car les deux puissances font en sorte que la coopération ne soit pas affectée par de simples anicroches.

Les deux puissances s’accordent également sur le fait qu’une relation bilatérale bancale vaut mieux qu’une forte présence américaine dans la région, donnant par conséquent un certain vernis (quoique non pleinement assumé) anti-américain et anti-unipolaire à la coopération sino-russe [8]. A titre d’exemple, les deux États ont une concordance de vue sur la question du déploiement du système de défense américain THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) en Corée du Sud.

En ce sens, la relation sino-russe est donc « stratégique » au sens premier du terme. Elle est également pragmatique car les deux puissances font en sorte que la coopération ne soit pas affectée par de simples anicroches ou des tensions non-résorbées [9].
B. …mais également de divergence

Les intérêts nationaux de long terme entre la Russie et la Chine semblent toutefois diverger sur la coloration à donner au « nouveau ordre mondial » [10]. Là où Moscou conçoit les évolutions stratégiques futures dans un monde tripolaire avec la Chine et les États-Unis, Beijing perçoit le système international comme fondamentalement bipolaire avec Washington [11]. En ce sens, la Russie peut être un partenaire de la Chine mais pas LE partenaire privilégié, et encore moins son égal. Cette équation demande par conséquent à Beijing de ménager les susceptibilités russes quant à la réelle « égalité » des relations bilatérales, évitant ainsi d’abuser de sa position dominante grandissante.

La place des États-Unis et de l’Occident dans le système international n’est également pas la même : alors que la Russie cherche clairement à faire contrepoids au monde unipolaire et proposer une vision alternative du système international, la Chine cherche seulement à contrebalancer la puissance occidentale au profit de Beijing, sans toutefois la remettre en question ou la menacer directement, du moins pour l’instant.

Fort est de constater que Moscou semble avoir aujourd’hui plus besoin de la Chine que l’inverse, aussi bien sur le plan économique qu’en matière de recherche de contrepoids diplomatique. En effet, toute vision alternative à l’ordre international tel que voulue par la Russie ne pourra se faire sans l’appui économique et financier de la Chine. En ce sens, Beijing n’a pas d’intérêt réel à former une alliance stratégique formelle avec la Russie [12], au risque de s’aliéner les intérêts américains et multilatéraux ainsi que de mettre en péril sa stratégie de développement par le biais de la Belt & Road Initiative (BRI). Beijing a également été quelque peu refroidi par ce qui est perçu comme l’imprévisibilité de la politique étrangère russe, comme en témoigne son action en Géorgie en 2008 et en Ukraine en 2014.

Au mieux – et faute d’animer une réelle coopération stratégique formelle – les deux puissances forment aujourd’hui une sorte d’entre-deux caractérisé par une « alliance molle » (soft alliance) [13] fondée sur le partage d’intérêts stratégiques communs sur le moyen terme mais sur des visions potentiellement adverses du système international sur le long terme.
C. Les perceptions russes vis-à-vis de la Chine

Face aux points de divergence mentionnés, la Russie conserve vis-à-vis de Beijing une approche pragmatique de la montée en puissance chinoise dans l’espace post-soviétique. En réalité, en matière de perception en politique étrangère, les élites russes parlent de manière croissante de la « menace chinoise » et ont pleine conscience du différentiel de puissance entre les deux États, ce au détriment de la Russie. Moscou estime, officieusement, que « l’axe de commodité mutuel » [14] au niveau économique entre la Russie et la Chine risque de transformer le pays en simple pourvoyeur de matières premières vers la Chine et en simple pays de transit pour les infrastructures ferroviaires de la Belt & Road Initiative.

A grand renfort de média d’État, les élites russes font régulièrement passer le message que la Russie pourrait, à terme, potentiellement perdre une partie de ses territoires dans le Grand Est et en Sibérie, tombés sous le joug d’une hypothétique domination économique puis territoriale chinoise dans une logique « néocoloniale ». La peur de « l’invasion chinoise » dans le Grand Est russe n’est toutefois pas encore confirmée, ni au niveau des investissements chinois dans la région, ni au niveau de l’afflux de travailleurs chinois [15]. Ainsi, cette peur de la prise de contrôle chinoise est employée sciemment par Moscou dans le but de renforcer un imaginaire collectif sinophobe auprès de la population russe, et ce faisant tenter d’opérer une forme de contrepoids idéologique.

L’asymétrie sino-russe au niveau économique, au bénéfice de la Chine, s’est considérablement renforcée avec le « pivot asiatique » russe et la signature de nombreux contrats dans des secteurs clés (énergie, finance, défense, etc.).

A tel point que Moscou doit désormais accepter de manière résignée – mais non sans protestation – d’être le « partenaire junior » [16] d’une Chine économiquement et financièrement dominante dans la région. En effet, à mesure que la Russie effectue elle aussi un « pivot asiatique », elle renforce de facto l’asymétrie de la relation bilatérale au profit de Beijing. Un dilemme aujourd’hui insoluble pour Moscou, faute d’accepter de se retrouver le vassal de la Chine dans son propre « étranger proche » post-soviétique.

L’asymétrie sino-russe au niveau économique, au bénéfice de la Chine, s’est considérablement renforcée avec le « pivot asiatique » russe et la signature de nombreux contrats dans des secteurs clés (énergie, finance, défense, etc.). Depuis fin 2009, la Chine est désormais le premier partenaire commercial de la Russie (10% des échanges) – alors que la Russie n’était que le 16e partenaire de la Chine en 2016 (environ 3% des échanges). Ce faisant, la Russie reste un « petit » partenaire commercial pour la Chine, représentant par là-même un déséquilibre considérable dans les termes de l’échange. A noter que la Chine est également le premier investisseur étranger en Russie, et présente dans toutes les régions russes au travers de participations d’entreprises et de prêts syndiqués de l’Exim Bank et la China Development Bank.

La coopération économique bilatérale vise l’objectif de 200 milliards de dollars d’échange annuels d’ici 2020 – un chiffre qui sera compliqué à tenir : les échanges commerciaux sont passés de 95 milliards de dollars en 2014 à 60 milliards en 2016, corollaire de la baisse de la demande intérieure russe et de la chute du prix des hydrocarbures.

Les divergences mentionnées se retrouvent en 2017 de manière relativement visible dans le cadre de la recherche d’interactions entre l’Union Economique Eurasienne (UEE), portée par Moscou, et la Belt & Road Initiative (les « Nouvelles Route de la Soie ») soutenue par la Chine.
II. L’Union Economique Eurasienne russe et la « Belt & Road Initiative » chinoise : deux projets en inadéquation totale de moyens et d’ambitions

En bien des points, l’année 2015 a été marquée par des événements majeurs dans le cadre du développement des relations sino-russes : entrée en vigueur de l’Union Economique Eurasienne (UEE) le 1er janvier 2015, mise en place des premiers projets de la Belt & Road Initiative (BRI, à l’époque appelée One Belt-One Road) et signature, le 8 mai 2015, d’une déclaration d’intégration de l’UEE et de la Silk Road Economic Belt (voie terrestre de la BRI) par les présents Xi et Poutine.

Malgré les effets d’annonce sur une potentielle coopération (voire intégration) entre les deux projets quasi-messianiques des présidences Xi et Poutine, la réalité est plus complexe et incarne aujourd’hui les points de divergences grandissants entre les deux États.
A. Des finalités et des objectifs fondamentalement opposés

En matière de finalités et de représentations, l’UEE et la BRI n’ont strictement rien de comparable. La liste des divergences est longue mais se résume aisément de manière schématique.

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Tableau comparatif de l’UEE et de la BRI : objet, nature, finalités, projection
Cliquer sur la vignette pour agrandir ce tableau comparatif de l’UEE et de la BRI : objet, nature, finalités, projection. Réalisation Mathieu Boulègue pour Diploweb.com

En résumé, là où l’UEE est une réinterprétation protectionniste de l’Eurasie post-soviétique, la BRI représente une réinvention de la projection de puissance chinoise dans le monde. Là où l’UEE est un vecteur russe avant tout géopolitique mais dont le bras armé géoéconomique est vacillant, la BRI propose une approche fonctionnaliste du régionalisme de manière avant tout géoéconomique.

Au-delà des finalités, les moyens investis et l’impact économique des deux projets sont difficilement comparables. D’un part, l’UEE est probablement à l’heure actuelle la seule union douanière dans le monde dont le commerce intra-zone soit déficitaire, synonyme évident d’un affaiblissement considérable du marché intérieur. En effet, la balance commerciale intra-UEE s’élevait à -11% en 2015 et -25% en 2015 [17]. L’UEE est également indexée à la santé économique de la Russie, Moscou représentant près de 90% du PIB cumulé de l’Union et plus de 60% des exportations intra-zone.

Face à cette asymétrie grandissante, tant au niveau économique que politique, l’un des points de friction potentiels entre la Russie et la Chine pourrait se concentrer dans les années à venir sur la façon de réconcilier l’UEE et la BRI et de les faire interagir.

La plupart des projets d’intégration plus poussés au sein de l’UEE (marché commun de l’énergie, monnaie commune, etc.) sont pour l’instant retardés et Moscou n’hésite pas à utiliser l’Union comme une arme de pression politique contre ses membres. Croulant sous le poids de problèmes structurels non-résolus (« guerre douanière » entre la Russie et le Kazakhstan sur fond de droits de douanes de l’Union, moratoire sur les droits de douane pour le Kirghizstan, tensions intra-UEE, désaccords politiques, etc.), l’Union Eurasienne pourrait rapidement devenir le cinquième projet d’intégration régionale post-soviétique mort-né…

D’autre part, la Belt & Road Initiative (BRI) – et notamment son volet terrestre de la Silk Road Economic Belt – représente un potentiel total d’investissements estimé, du moins sur le papier, à plus de 21 000 milliards de dollars, soit environ la moitié du PIB mondial actuel. En ce sens, la BRI sert réellement à ventiler l’importante hyper-accumulation d’excédents financiers chinois, représentant par là-même un projet fondamentalement géoéconomique. Toujours est-il que le commerce entre la Chine et l’espace post-soviétique a été multiplié par 10 en moins de 10 ans, passant de 5 milliards de dollars en 2005 à plus de 50 milliards en 2014.

Au-delà du commerce pur, la BRI dispose d’armes financières telles que la China Development Bank (jusqu’à 900 milliards de dollars investis dans 65 pays jusqu’en 2049), le Silk Road Fund créé en novembre 2014 (40 milliards de dollars d’investissements pour promouvoir les investissements privés le long du tracé de la Silk Road Belt) ou encore la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), créée en octobre 2014 et disposant d’environ 50 milliards de dollars de capitalisation pour les projets labélisés Routes de la Soie.

Face à cette asymétrie grandissante, tant au niveau économique que politique, l’un des points de friction potentiels entre la Russie et la Chine pourrait se concentrer dans les années à venir sur la façon de réconcilier l’UEE et la BRI et de les faire interagir.
B. Une logique d’interaction complexe à mettre en œuvre…

Le 9 mai 2015, la Russie et la Chine signaient un accord de coopération portant sur la coordination du développement des relations entre l’UEE et la BRI, prévoyant même de mettre en place une future zone de libre-échange (ZLE) commune avec la Chine. La volonté d’interaction entre les deux projets a depuis été confirmée en juin 2016 par le président Vladimir Poutine, appelant de son souhait la création d’un « grand partenariat eurasiatique » [18], puis en août 2016 lors de la signature d’un Comprehensive Eurasian Partnership, scellant la collaboration officielle entre l’UEE et la BRI sur la base de la connectivité et la recherche de projets communs considérés comme mutuellement bénéfiques [19]. De manière relativement schématique, la Russie a besoin des infrastructures de transport pour développer l’UEE, les pays récipiendaires (et plus particulièrement la région centrasiatique) ont besoin des investissements BRI et la Chine a besoin des débouchés pour ses excédents financiers.

Marqué par une froideur initiale en 2013 quant à toute forme d’interaction avec le projet BRI, Moscou a depuis opéré un volte-face relativement spectaculaire, prenant même les devants de la coopération dès 2015. Entre temps, la Russie a probablement compris que les bénéfices réels de l’interaction avec le projet chinois dépassaient les risques. De plus, le Kremlin a probablement intégré que la meilleure façon de conserver son influence en Eurasie serait de rééquilibrer son rôle dans la région tout en s’accommodant (et en accommodant) les ambitions chinoises.

Malgré la volonté officiellement assumée de faire interagir les deux projets, la logique de couplage ne semble pas fondée sur les mêmes intentions. En effet, les réticences mutuelles sont nombreuses à collaborer sur une base plus approfondie. Les suspicions mutuelles se ressentent, côté russe, quant aux intentions chinoises avec les projets BRI et côté chinois quant à la rationalité économique (si ce n’est la viabilité à long terme) de l’UEE.

Pour la Chine, le territoire russe n’est qu’un incrément et un vecteur logistique parmi tant d’autres (…)

De manière plus concrète, l’hyper-régulation normative imposée par l’UEE s’accommode mal avec la souplesse des projets Routes de la Soie proposés par la Chine. La BRI ne représente en cela qu’une « agence de régulation » financière et n’existe pas comme entité supranationale – contrairement à l’Union Eurasiatique. Aussi, la politique de régulation extrême de l’UEE représente autant de blocage pour la BRI : existence de quotas en matière de politique commerciale, régulations techniques complexes, politique anti-trust et anti-dumping, etc. De plus, le protectionnisme commercial inhérent à l’UEE empêchera, sur le long terme, la mise en place d’une zone de libre-échange avec la Chine.

Pour la Chine, le territoire russe n’est qu’un incrément et un vecteur logistique parmi tant d’autres, d’autant plus que la Russie n’est pas une finalité en soi mais un pays de transit vers les marchés de consommation européens. Au final, la Russie a conscience qu’elle a plus besoin de la BRI que l’inverse n’est vrai. A Moscou de réaliser son propre « lobbying » pour que le territoire russe ne soit pas le grand absent des tracés ferroviaires de la Silk Road Economic Belt et pour que la Russie reste malgré tout un pays de transit continental entre la Chine et les espaces de consommation européens.

Beijing préfère évoluer dans un cadre strictement bilatéral plutôt que de passer par une structure supranationale institutionnalisée. Face à l’UEE, la Chine avance des accords bilatéraux avec ses États membres (notamment centrasiatiques) plutôt que d’utiliser l’Union comme une plateforme de négociation régionale. Autant de « portes de sortie » et d’échappatoires pour les États membres de l’UEE face à la Russie. Au final, les deux projets semblent pour l’instant « incompatibles conceptuellement » [20].
C. …et des perspectives de couplage de plus en plus limitées

Au regard de la complexe interaction entre l’UEE et la BRI, la Russie craint que son projet multilatéral ne se retrouve, à terme, « noyé » au sein des projets Routes de la Soie. En 2017, le Kremlin fait par conséquent face à un dilemme encore non résolu entre coopération et compétition plus poussées avec la BRI dans le sens où trop de compétition pourrait pousser la Chine a complètement ignorer la Russie dans les tracés des corridors terrestres de la BRI alors que trop de coopération impliquerait un démantèlement des barrières douanières protectionnistes qui permettent pour l’instant à l’UEE d’exister face au commerce chinois.

Plutôt que de se retrouver ceinturée (le jeu de mot est facile…) par la Chine, la Russie pourrait tenter de faire contrepoids aux avancées des projets BRI dans son « étranger proche » post-soviétique par différents moyens de pression.

Moscou doit toutefois se résigner face à l’idée que la Russie n’est plus en mesure d’enrayer la montée de l’influence chinoise dans la région face à une Union Eurasienne en berne. En effet, il convient de rappeler que la Russie reste, au mieux, un client et un utilisateur de la Silk Road Economic Belt parmi d’autres et non pas un prescripteur de son évolution. La Chine dispose par conséquent, jusqu’à preuve du contraire, de la capacité de faire participer ou à l’inverse d’ignorer le territoire russe en matière de développement logistique des Routes de la Soie. L’inverse n’est pas vrai, la Chine réalisant déjà des projets labélisés BRI dans les États membres de l’UEE.

Plutôt que de se retrouver ceinturée (le jeu de mot est facile…) par la Chine, la Russie pourrait tenter de faire contrepoids aux avancées des projets BRI dans son « étranger proche » post-soviétique par différents moyens de pression. En premier lieu, Moscou se sert de la plateforme de l’Organisation de Coopération de Shanghai [21] (OCS) pour tenter d’opérer un balancier multilatéral. C’est en partie le sens à donner à l’élargissement de l’OCS à l’Inde et au Pakistan en 2015. Le problème est que le statut exact de l’OCS dans l’architecture UEE/BRI n’est pas encore réglé.

En deuxième lieu, la Russie pourrait tenter de bloquer certaines initiatives chinoises sous label BRI dans les pays de l’Union Eurasienne en insistant pour que les projets chinois adoptent les régulations et standards de l’UEE au préalable de toute coopération. L’Union Eurasienne pourrait donc potentiellement devenir une sorte d’arme de chantage géoéconomique permettant de contenir les avancées chinoises dans « l’étranger proche » russe.

Face à ces problèmes d’interaction, Moscou fait son possible pour (littéralement) éviter de rater le train en marche et de se rassurer quant aux intentions chinoises de faire coopérer l’UEE et la BRI.

En troisième et dernier lieu, Moscou compte probablement de servir des avancées chinoises dans la région afin que les États post-soviétiques opèrent une forme de balancier au profit de la Russie dans le but de limiter l’influence chinoise. Il en va ici de la « question chinoise » en Asie centrale, dans le Caucase et en Europe de l’Est, corollaire de la dichotomie entre sinophobie culturelle et « sino-optimisme » économique.

Face à ces problèmes d’interaction, Moscou fait son possible pour (littéralement) éviter de rater le train en marche et de se rassurer quant aux intentions chinoises de faire coopérer l’UEE et la BRI. Si l’acceptation de l’UEE par la Chine est primordiale pour Moscou, et Beijing l’a bien compris, l’inverse n’est pas vrai : la Chine n’a pas fondamentalement besoin du territoire russe pour pérenniser les tracés des Routes de la Soie.

Beijing utilise pour l’instant la rhétorique de la connectivité et du couplage entre les deux projets ainsi que les bénéfices économiques mutuels, ne serait-ce que pour ne pas froisser la sensibilité russe et rassurer le Kremlin que les deux puissances jouent bien sur un pied d’égalité. La question est de savoir pour combien de temps encore [22]. En effet, l’acceptation, purement symbolique, de la place de l’UEE dans l’écosystème BRI pourrait être renversée sur décision chinoise.

La Chine se garde également de devenir un acteur sécuritaire trop présent, notamment en Asie centrale, afin de ne pas empiéter de manière visible sur le « partage des tâches » implicite entre les deux États dans la région centrasiatique. A moins que Beijing ne soit un jour obligé d’intervenir militairement afin de protéger ses investissements et sécuriser ses infrastructures Routes de la Soie en cas d’impact sécuritaire majeur en Asie centrale. La question finira peut-être par se poser un jour…
Conclusion

Il est encore trop tôt, fin 2017, pour affirmer que les « Nouvelles Routes de la Soie » seront le fossoyeur de l’Union Eurasienne, destinée à être progressivement « absorbée » dans un carcan collaboratif « à la chinoise ». Il est également encore trop tôt dans la genèse des deux projets phares russe et chinois du XXIe siècle quelle forme exacte prendra leur inévitable intrication. Toujours est-il que la Russie se retrouve aujourd’hui face à un dilemme pour l’instant insoluble entre coopération et compétition avec LA grande stratégie chinoise de ce début de siècle. Au mieux, Moscou pourra compter sur une « interdépendance asymétrique » [23] vis-à-vis de la Chine mais aura de plus en plus de mal à faire valoir ses intérêts dans la région couverte par la Silk Road Belt – au risque d’accélérer sa vassalisation économique puis stratégique, corollaire de l’apparition de considérations sécuritaires déjà palpables.

Les tensions grandissantes dans la relation bilatérale pourraient s’incarner, dans les mois à venir, en contrepoint de la difficile interaction entre l’Union Eurasienne et la Belt & Road Initiative. Des axes de coopération possibles demeurent et pourraient être exploités dans les années à venir à mesure que la coopération entre l’UEE et la BRI devient une question critique. On peut par exemple citer la possibilité d’inscrire les deux projets au-delà d’une logique commerciale pure afin de les faire interagir du point de vue du marché du travail, des investissements croisés, des coopérations industrielles, etc. Aussi, Moscou et Beijing pourraient faire interagir leurs projets respectifs afin de réaliser un contrepoids aux divers projets américains et tenter de réorienter les termes de l’échange mondiaux à leur avantage.

Comme souvent, les relations interétatiques ne sont que le reflet des perceptions que les États ont d’eux-mêmes et de leur marge de manœuvre sur l’échiquier mondial. De ces perceptions entre la Russie et la Chine dépendra en grande partie la nature de l’équilibre stratégique mondial à venir.

Copyright Octobre 2017-Boulègue-Diploweb.com

. Vidéo d’une conférence de la Fondation pour la recherche stratégique : Routes de la soie, eldorado ou mirage ?
Mots-clés : Russie , Chine , Géopolitique, Géoéconomie, Eurasie, Routes maritimes, Route de la soie, Actualité, Géographie politique, Stratégie, Route stratégique, Infrastructures, 2017, Pays émergents, Union économique eurasiatique (UEE), Belt & Road Initiative
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[1] Inaugurée le 29 mai 2014, l’UEE compte en août 2017 cinq membres (Russie, Kazakhstan, Biélorussie, Arménie, Kirghizstan), le Tadjikistan se trouvant en marche pour une possible accession. L’Ouzbékistan, le Turkménistan et la Moldavie font office, nolens volens, de candidats potentiels à l’UEE.

[2] Regroupant en 2017 environ 65 Etats intéressés, le projet des « Nouvelles Routes de la Soie » terrestres et maritimes a été officiellement inauguré par le président chinois Xi Jinping en 2013.

[3] Luzyanin S.G. (head) et al. ; Zhao H. (head) et al. (2015), Russian-Chinese Dialogue : the 2015 model, Russian International Affairs Council (2015), Report 18/2015.

[4] The Declaration of the Russian Federation and the People’s Republic of China on the Promotion of International Law, Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, 25 juin 2016.

[5] Bobo Lo (2008), Axis of Convenience : Moscow, Beijing, and the New Geopolitics, Brookings & Chatham House.

[6] Alexander Gabuev (2017), China and Russia : Friends with strategic benefits, The Interpreter, Op-Ed, April 7, 2017.

[7] Marcin Kaczmarski et Jakub Jakóbowski (2016), China on Russia’s intervention in Syria, OSW Commentary, Center for Eastern Studies, n°193, 19.01.2016.

[8] Niklas Swanström (2014), Sino–Russian Relations at the Start of the New Millennium in Central Asia and Beyond, Journal of Contemporary China, Volume 23, 2014 – Issue 87, pages 480-497.

[9] Samuel Charap, John Drennan and Pierre Noël (2017), Russia and China : A New Model of Great-Power Relations, Survival, vol. 59 no.1, February–March 2017, pp. 25–42.

[10] Dmitri Trenin (2015), From Greater Europe to Greater Asia ? The Sino-Russian Entente, Carnegie Moscow, April 2015.

[11] Bobo Lo (2017), New Order for Old Triangles ? The Russia-China-India Matrix, Russie.Nei.Visions, n°100, IFRI, April 2017.

[12] Fu Ying (2016), How China Sees Russia, Foreign Affairs, Essay, January/February 2016.

[13] Alexander Gabuev (2015), A “Soft Alliance” ? Russia-China Relations After The Ukraine Crisis, Policy Brief, European Council on Foreign Relations, February 2015.

[14] Céline Marangé (2015), Le rapprochement de la Russie avec la Chine : le triomphe de la stratégie sur la tactique ?, Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM), Note de recherche stratégique n°19, mai 2015.

[15] Alexander Gabuev & Vita Spivak (2016), Should Russia Be Afraid of Chinese Plans in the Far East ?, Carnegie Moscow, 7.06.2016.

[16] Isabelle Facon (2015), Quel tournant asiatique pour la Russie ?, Revue Défense Nationale, n°781, juin 2015.

[17] Statistiques de l’UEE et voir Iana Dreyer and Nicu Popescu (2014), The Eurasian Customs Union : The economics and the politics, EUISS Brief, 11/2014.

[18] Russian Beyond The Headlines, Putin proposes formation of a ’great Eurasian partnership’, June 17, 2016.

[19] Timofei Bordachev (2016), Russia’s Pivot to the East and Comprehensive Eurasian Partnership, Valdai Discussion Club, 31.08.2016.

[20] Catherine Putz (2016), China’s Silk Road Belt Outpaces Russia’s Economic Union, The Diplomat, March 10, 2016.

[21] Créée en juin 2001, l’OCS compte en 2017 huit États membres (Russie, Chine, Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan et Ouzbékistan ainsi que Inde et Pakistan depuis juin 2017) et quatre membres observateurs (Biélorussie, Iran, Afghanistan, Mongolie).

[22] François Godement et al. (2016), China And Russia : Gaming The West ?, China Analysis, European Council on Foreign Relations, October 2016.

[23] Alexander Gabuev (2016), Friends With Benefits ? Russian-Chinese Relations After the Ukraine Crisis, Carnegie Moscow, Paper, June 29, 2016.

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Après des décennies de réduction de leurs effectifs et de diminution de leurs ressources financières, les armées sont d’autant plus en situation critique qu’elles sont engagées dans de nombreuses opérations longues et difficiles. Dans le prolongement de ces années qui ont suscité chez elles le doute et la méfiance, les évènements de cet été ont conforté ces sentiments chez nombre de chefs et de cadres militaires. Il appartient donc aux responsables politiques de restaurer d’urgence la confiance ébranlée, non par des promesses ambigües, mais par des décisions claires et par des actes cohérents.

Une baisse continue de l’effort de Défense depuis 40 ans

Tous les gouvernements, depuis près de 40 ans, n’ont eu de cesse de prélever tous les ans, et malgré les lois de programmation votées, une part des ressources destinées à la Défense. Le budget de ce ministère a ainsi constitué une variable d’ajustement utilisée en vue de réduire le déficit systématique de celui de l’Etat sans d’ailleurs y parvenir. En effet, les responsables politiques de tous bords ont prélevé des sommes considérables au détriment des armées sans que cela ait eu un quelconque effet sur la dette.

Ainsi, en moins de 40 ans, le budget consacré aux armées (hors pensions de retraite) est passé de près de 3% du produit intérieur brut (PIB) en 1980 à moins de 1,5% aujourd’hui. En outre, la professionnalisation effectuée dans un cadre financier toujours plus contraint a conduit, à partir de 1996, à une réduction considérable des effectifs à laquelle se sont ajoutées la suppression de 54 000 hommes durant la période de la loi de programmation (LPM) 2009-2014 et celle de 26 000 hommes durant la LPM de 2014-2019. Il aura fallu les attentats de 2015 puis de 2016 pour que soient suspendues puis arrêtées des déflations prévues.

Des conséquences graves et durables

Depuis lors, les hommes et les femmes des armées, sollicités dans de nombreux engagements opérationnels au-delà de leurs possibilités, s’épuisent. Ces déflations ont aussi induit d’innombrables dysfonctionnements dont l’exemple le plus connu est le fiasco du logiciel de paiement de la solde des personnels de l’armée de Terre « Louvois ». Six ans après le constat de cette situation, de nombreux militaires ne perçoivent toujours pas le montant exact des rémunérations dues, ce qui entraîne pour eux des complications, voire des situations financières critiques. Ce contexte, pourtant inacceptable et qui n’aurait jamais été supporté par aucune autre institution ou entreprise, le sera par les armées jusqu’en 2021 soit encore pendant plus de 10 ans, montrant de manière très concrète, l’indifférence, voire le mépris affichés par la classe politique envers ceux qui servent la France et parfois meurent pour elle.

Notre armée est aujourd’hui à bout de souffle, et la crédibilité des dirigeants politiques est durablement entamée par trop de promesses oubliées, d’attitudes et de propos méprisants le plus souvent tenus, d’ailleurs, par des ignorants de la chose militaire.

Quelles perspectives ?

Les déclarations et les engagements pris ont été nombreux durant la campagne électorale : « remontée en puissance », « 2% du PIB », « première puissance militaire européenne » … Mais qu’en est-il dans les faits ?

1- Le chef d’état-major des Armées à qui il revient de veiller notamment à l’équipement et aux bonnes conditions de vie des soldats qu’il commande, jusqu’au sacrifice de leur vie si la mission l’exige, a dû démissionner, quelques jours après avoir été prolongé d’un an, pour avoir exposé sans détour la réalité de la situation des armées aux représentants du peuple devant la commission de la Défense.

2- Une coupe de 850 millions d’euros sur le budget 2017 contraint à des reports de programmes d’équipement et des incertitudes demeurent sur le devenir des sommes « gelées » du budget de cette année.

3- Pour 2018, le gouvernement annonce une augmentation de 1,8 milliard d’euros du budget dont 200 millions iront abonder le poste Opex. Donc, à périmètre constant, c’est en réalité 1,6 milliard avec lequel il faudra financer ce qui n’a pas pu l’être en 2017 du fait de la coupe de 850 millions. On voit qu’en réalité l’augmentation n’est plus que de 750 millions d’euros. Il n’y aura donc pas de remontée en puissance mais une légère remontée budgétaire si toutefois les sommes gelées sont disponibles en fin d’année, ce qui devrait permettre au moins de financer les engagements pris par monsieur Hollande avant de quitter sa fonction.

4- L’objectif annoncé d’un budget (hors pensions et Opex) de 2% du PIB en 2025, rappelé par madame Parly le 6 juillet 2017 devant la commission de la Défense, a évolué, notamment quand à Toulon elle a déclaré qu’en passant de 32,7 milliards à 34,4 milliards de 2017 à 2018 le budget passera de 1,78 à 1,83% du PIB. Or le PIB 2017 est estimé à 2 283 milliards et la prévision pour celui de 2018 est de 2 349 milliards, ce qui fait passer le budget hors pensions de 1,43% à 1,46%. Cette ambiguïté jamais levée est perçue comme une tromperie, particulièrement dévastatrice au sein des armées.

Soutenir notre armée : un devoir

Les Français, qui aiment leur armée et en qui ils ont confiance à 85%, veulent majoritairement qu’elle soit mieux équipée. Quant au soldat, il ne croit plus guère aux déclarations et promesses d’une classe politique qui ne s’est souciée de son armée que pour soigner sa propre image.

Les Français exigent maintenant de ceux qui dirigent le pays et qui envoient son armée combattre l’ennemi islamiste, les ressources financières indispensables à sa remontée en puissance : il faut rétablir la cohérence de ses capacités, remettre en état et moderniser ses matériels, accroître ses effectifs, améliorer les conditions de vie de ses soldats.
Ils exigent aussi que soit reconnu à leurs chefs le devoir absolu de dire la vérité à la représentation nationale et à la Nation tout entière y compris, s’il le faut, à travers les médias.

L’ASAF soutient l’armée. Elle développera son action pour que cette institution demeure au cœur de la Nation et dans celui des Français, et pour que la Défense reste le premier devoir de l’Etat.

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La voie de l’épée: Agression

La voie de l’épée

Agression

Posted: 15 Oct 2017 03:05 PM PDT
Il y a quelques années, je me suis trouvé particulièrement lâche face à une agression. C’était une agression verbale, aucun coup n’a été porté, mais c’était quand même violent. Cela se passait à la gare Montparnasse, j’attendais mon tour pour prendre un billet lorsqu’un jeune homme et une jeune fille se sont précipités au guichet pour réclamer un billet immédiat. Lorsque l’employée de la SNCF leur a répondu que c’était trop tard et qu’elle ne pouvait rien faire, ils se sont répandus en injures et sont repartis en courant laissant la jeune femme en larmes. Personne, moi compris, n’a bougé, ni dit quoi que ce soit, sauf piteusement à la femme agressée. Je me suis immédiatement trouvé lâche. A quoi servait-il d’avoir été formé pendant des années à affronter le feu des armes et rester comme un con. Je me suis alors juré que cela ne se reproduirait plus. J’y suis presque arrivé.

En analysant rapidement les choses, je me suis rendu compte que j’avais été victime de quelque chose que je connaissais pourtant par cœur : la sidération face à l’apparition soudaine d’un danger. Le risque n’était pas immédiatement pour moi mais il aurait pu le devenir si j’avais fait quelque chose, risque certain de se faire insulter, risque possible d’en venir aux mains. Je suis soldat, boxeur et rugbyman, j’ai pris des milliers de coups dans ma vie. C’était toujours déplaisant mais j’avais bien conscience que cette violence était toujours dans un contexte très normé et très encadré. Le combat de rue, c’est autre chose. Il m’était arrivé, plus jeune, de me battre « hors limites ». Je m’en étais plutôt bien sorti avec une bonne gauche mais surtout une forte de chance, les choses auraient pu se terminer beaucoup plus mal. Malgré ma formation, je ne suis donc pas chaud du tout pour la confrontation physique et encore moins pour la confrontation verbale (je n’ai aucune réparti quand je suis énervé), je me mets donc à la place de ceux, la grande majorité, qui n’a pas cette expérience.

On le sait, face au danger on est immédiatement soumis à deux processus : le premier, très instinctif, mobilise le corps de manière « animale » ; le second plus « cortical », sans être toujours vraiment conscient, procède d’une analyse rapide de la situation : que se passe-t-il ? Suis-je apte à faire face à la situation et si oui que dois-je faire ? Tout cela demande d’abord de prendre conscience qu’il y a un « risque quelque part » pour soi ou pour autrui. Ce n’est pas toujours si évident que cela. Cela peut être insidieux généralement à l’encontre d’une femme. Si c’est trop rapide, cela aller plus vite que le processus de décision ; si c’est trop lent, cela peut, sincèrement, ne pas être perçu. On peut aussi tirer de ces deux facteurs un prétexte pour ne rien faire (« je n’ai pas eu le temps de réagir », « je n’ai pas vu » ou encore « je n’ai pas vu que c’était grave »). Au bout du compte, l’agression est passée et personne n’a bougé.

Maintenant, les choses peuvent aussi être visibles (quitte à les rendre visibles « en parlant », on y reviendra) et durables. Pourquoi ne bouge-t-on pas alors ? Plusieurs facteurs peuvent jouer. Le premier est l’excès de stress. Les deux processus évoqués plus haut peuvent se renforcer jusqu’à aboutir à une paralysie de la décision, voire à une paralysie tout court jusqu’à s’offrir en victime immobile. Tout cela est valable pour les témoins comme, avec encore plus d’intensité, pour la victime. Dans les deux cas, la montée aux extrêmes plus ou moins contrôlée fractionne les individus en quatre catégories : ceux qui font effectivement et malgré tout quelque chose, ceux qui voudraient bien faire quelque chose mais qui ne savent pas quoi, ceux qui ne voudront pas faire quoi que ce soit sinon fuir (« ce ne sont pas mes affaires », « je ne veux pas d’ennui ») et les paralysés.

Cette répartition est également influencée par plusieurs facteurs. Le premier et sans doute principal est le rapport de forces. S’il a y plusieurs agresseurs et non un seul, si le ou les agresseurs sont armés, le stress généré sera évidemment beaucoup plus important. Le second est le lien entre les individus présents. Si la personne agressée est entourée de sa famille ou même simplement d’amis il est fort à parier que les réactions ne sont pas tout à fait les mêmes que si personne ne se connaît. Le groupe constitué (qui peut être un couple ou une fratrie) introduit aussi des responsabilités, le parent, le chef, etc. seront par exemple plus particulièrement incités à agir si un proche est attaqué. Le groupe lié perdurera après l’agression et chacun de ses membres devra, même tacitement, répondre de son comportement avec bien plus de forces que pour des anonymes qui se séparent. Dans un groupe d’inconnus, la responsabilité d’agir se dilue, elle peut même se reporter sur les autres (« ceux qui sont plus près », « les hommes », « les plus costauds », etc.). En fait, plus ce groupe est important est moins on est incité à intervenir. C’est l’histoire de Kitty Genovese, agressée, violée et poignardée en pleine rue de New York devant trente-huit témoins, une nuit de mars 1964. Tout le monde attendait que le voisin agisse ou au moins qu’il avait appelé la police. Finalement, personne n’a rien fait. Notons ce dernier point, l’appel à la police est évidemment indispensable (et d’autant plus facile que presque tout le monde est équipé de téléphone portable) à condition que dans le stress on se souvienne qu’il faut faire le 17 ou le 112 mais il sert aussi parfois de prétexte pour ne pas agir soi-même soi-même (« c’est le boulot de la police ! ») pendant les minutes d’attente.

Alors que faire ? Tout se joue entre ceux qui veulent plus ou moins agir. Si on se retrouve face à une attaque terroriste avec un commando équipé de fusils d’assaut, pas grand-chose à faire (à moins d’être armé soi-même) sinon fuir (en aidant ceux qui n’y parviennent pas). Maintenant, si on ne peut plus fuir la seule solution est de combattre. Le rapport de forces est défavorable mais vous aurez quand même plus de chances de survivre ou de faire vivre ceux que vous aimez que si vous ne faites rien. N’oubliez pas, élément essentiel : le ou les agresseurs sont également soumis au stress, surtout si c’est « le ». Le 8 janvier 2015 à Montrouge, un homme désarmé à fait fuir Amedy Coulibaly, pourtant surarmé et le 21 août Ayoub El Khazzani a été maitrisé par des hommes également désarmés. Dans les deux cas, les terroristes on a eu du mal à manipuler leurs armes, typique d’un stress intense. Le 1er octobre à Marseille, comme plusieurs autres attaques, l’agresseur était armé d’une arme blanche, un couteau (mais cela aurait pu être un marteau). C’est évidemment dangereux, et la fuite est là encore la meilleure solution, mais le combat, surtout si on est plusieurs, est aussi plus facile. Une femme a utilisé une hampe de drapeau pour tenter d’arrêter Ahmed Hanachi, peut-être, mais je m’avance ne connaissant pas bien ce qui s’est passé, qu’à plusieurs, avec des projectiles ou des armes de fortune, il aurait peut être possible de l’arrêter avant l’arrivée des soldats de l’opération Sentinelleou des policiers. En réalité, dans la gare la majorité des gens a fui, sans même savoir ce qui se passait. Ils étaient dans la catégorie « je veux agir mais je ne sais pas quoi faire », ils ont donc imité le premier modèle qui s’est présenté à eux, à l’occurrence des gens qui fuyaient. Notons au passage que c’est aussi le même phénomène qui amène les lynchages et les horreurs collectives.

En fait, la première des armes des victimes et des témoins est la parole. Rappelez-vous, beaucoup de témoins sont prêts à agir…à condition qu’on leur dise de le faire car ils sont dans une situation où ils attendent des ordres ou un modèle. J’ai été témoin d’une agression d’un vieux monsieur par un malfaisant costaud. L’action était assez loin de moi et les gens autour de la victime ne bougeaient pas, il a suffi que je les regarde en disant « vous, vous et vous venez avec moi » pour les faire agir et faire fuir l’agresseur. Je suis persuadé qu’il suffit (facile à dire, il est vrai) qu’une personne agressé dise « Cet homme m’agresse, aidez-moi » pour que ceux qui ont un minimum d’honneur (oui, une valeur qui mériterait d’être remise au goût du jour) interviennent. L’intervention peut d’ailleurs se limiter parfois à un ordre intimé à l’agresseur (vécu à trois reprises, avec un peu d’étonnement). C’est évidemment plus facile si on a établi un bon rapport de forces. L’homme de 100 kg (ce qui n’est pas mon cas) est évidemment avantagé mais deux de 50 kg peuvent faire l’affaire. Rappelons au passage que le parquet peut poursuivre une personne qui serait volontairement restée passive lors d’une agression. C’est dans les faits assez rare (c’est difficile à juger) et de toute façon, sur le moment, personne n’y pense. Peut-être que si quelques cas étaient médiatisés cela serait plus incitatif, mais j’ai des doutes.

En résumé, les situations d’agression sont toujours compliquées à gérer mais cela est possible. La première chose à faire est toujours d’alerter la police et/ou de tirer un signal d’alarme (mais pas entre deux stations de métro) ou de demander à quelqu’un d’appeler la police (cas vécu d’arrivée sur un accident où personne n’avait surmonté sa sidération pour appeler les secours). Il faut ensuite gérer l’attente des forces de l’ordre et affronter la menace. Affronter la menace c’est inverser autant que possible le rapport de forces. C’est parfois simplement intervenir soi-même, c’est souvent plutôt agir en groupe et s’il n’existe pas le créer en parlant. La confiance est toujours le maître mot, confiance dans sa capacité à bien réagir (pas facile mais cela passe par une forme de conditionnement, de répétition de situation, éventuellement de préparation physique et technique en autodéfense) et confiance dans le fait que les autres interviendront forcément. Tout cela demande aussi un minimum de courage, une valeur qui mériterait là-aussi d’être un peu plus mise en valeur. L’époque que nous vivons en est peut-être l’occasion.

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La Méduse:Krach dans un ciel d’azur

d’azur
Krach dans un ciel d’azur

on 15 octobre 2017 in Economie – Pierre Rochat

« Rien ne le laissait présager », pourra-t-on entendre après coup.

PAR PIERRE ROCHAT

Et c’est ainsi depuis la nuit des temps, de la Renaissance et l’effondrement du prix des oignons de tulipe – alors objet d’investissements en Hollande – au krach d’octobre 1929 (1). Le scénario est pourtant bien connu : la chute est précédée d’une phase d’euphorie au cours de laquelle la pensée rationnelle est supplantée par son Yang, le comportement affectif. A l’œuvre est une force qui inhibe la peur et déjoue les signaux d’alarme.

Vus de l’extérieur, des indices s’accumulent qui montrent que nous avons franchi le seuil de cette phase. Le plus probant est la propension des acteurs à justifier leurs prises de risque par « ce n’est pas comparable, aujourd’hui les taux d’intérêts sont si bas ». Ils croient aveuglément à leurs arguments et balaient ceux qui les gênent.

Il faut se rappeler qu’acheter une action à 25 fois le bénéfice, c’est investir à 4%, ce qui ne rémunère pas le risque de l’entreprise par rapport à une obligation d’Etat, considérée comme sans risque, dont le rendement se situe à 2% pour les Etats-Unis.

Certes, l’économie mondiale a repris le chemin de la croissance, sans inflation, le prix de l’énergie est bas, le coût du travail est stable et les taux d’intérêt sont au plancher. Cette constellation favorable est la promesse d’une croissance de la capacité bénéficiaire des entreprises, justifiant par-là même le cours de leurs actions. Bref, c’est un ciel bleu sans nuage à l’horizon, de quoi ébranler les plus sceptiques.

Cependant, une autre force est parallèlement à l’œuvre, la même qui préside à la diffusion de la lumière, du son, de l’électricité, des vagues, des secousses telluriques, etc. Cette force relève de la mécanique ondulatoire qui postule que l’énergie se meut en ondes. Les marchés n’échappent pas à la mécanique ondulatoire : ils se comportent comme des ondes. Les ondes sont formées de cycles ou phases. Dans un mouvement ondulatoire, par définition, aucune phase ne dure infiniment, aussi longue soit-elle. Ainsi la phase montante du marché boursier ne peut pas durer infiniment si l’on considère qu’il se comporte comme une onde. La théorie ondulatoire – et le bon sens – prédisent qu’il abordera tôt ou tard la phase descendante du cycle. Même dans un ciel azur sans nuage, le retournement du cycle est programmé. Le signal sera donné lorsqu’un grand investisseur, comme Black Rock ou Goldman Sachs, décidera de vendre, sans raison autre que celle d’être le premier plutôt que dans l’entonnoir des suiveurs qui font s’effondrer les cours et essuient les pertes.

Ce n’est qu’après que les économistes ébaubis expliqueront qu’il fallait s’y attendre… à croire que c’était évident. Ils parleront de la bulle de la dette chinoise, du resserrement de la politique monétaire, ou encore de l’avortement des baisses d’impôts promises par l’Administration américaine.

Le temps avenir ne nous appartient pas, certes, mais nous avons suffisamment d’expérience pour savoir que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. C’est probablement ce qui a inspiré le chroniqueur économique à New York du Financial Times, Robin Wigglesworth, qui écrivait que des signes d’euphorie commençaient à hanter la bourse, « Signs of Euphoria Haunt Bull Run ». Son rédacteur en chef a prudemment placé l’article en page 19. Il aurait fait mauvais genre à la une car le bon ton est à l’optimisme.

(1) Brève histoire de l’euphorie financière, John K. Galbraith, Economiste et Conseiller du Président Kennedy, Traduction française Seuil 1992.

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