Les Crises :Comment les Américains décrivaient le mal avant Hitler Adolf Hitler, USA

Les Crises
Comment les Américains décrivaient le mal avant Hitler
Adolf Hitler, USA
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Source : The Atlantic, Gavriel Rosenfeld, 09-10-2018

Les chroniqueurs comparèrent le chef nazi à Napoléon, Philippe de Macédoine et Nabuchodonosor.

9 OCTOBRE 2018

Gavriel Rosenfeld Professeur d’histoire à l’Université de Fairfield

L’Office of Strategic Services (OSS) a demandé à un maquilleur de cloner un portrait du leader allemand après le jour J, le 6 juin 1944, parce qu’ils craignaient qu’il ne puisse fuir l’Allemagne en se déguisant. REUTERS

Adolf Hitler est mort depuis plus de 70 ans, mais il a acquis l’immortalité comme analogie historique. Il suffit de jeter un coup d’œil aux manchettes des nouvelles d’aujourd’hui : De grandes personnalités politiques du monde entier, dont Donald Trump, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, sont régulièrement comparées au dirigeant nazi.

Certains chercheurs et journalistes prétendent que les analogies hitlériennes ont une grande pertinence contemporaine pour donner un sens à l’essor mondial du nationalisme de droite, du populisme autoritaire et du néofascisme. D’autres rejettent ces comparaisons en les qualifiant d’hyperbole exagérée. Les deux parties ont des arguments légitimes. Cependant, étant donné que le climat politique est en pleine mutation, il faudra peut-être un certain temps avant que nous puissions déterminer si les comparaisons sont appropriées ou alarmistes.

En attendant, nous pouvons mieux comprendre l’argument en examinant un engouement antérieur mais étonnamment similaire pour les analogies historiques de l’ère nazie. Tandis que les commentateurs débattent aujourd’hui de la question de savoir si les analogies hitlériennes expliquent la politique moderne, les observateurs de l’époque ont essayé diverses analogies pour expliquer Hitler.

Au cours de la décennie et demie qui s’est écoulée entre la montée au pouvoir des nazis au début des années 1930 et l’effondrement du Troisième Reich en 1945, les journalistes anglo-américains ont mis en avant un cortège de criminels, de fanatiques religieux, de fanatiques, de dictatures, de vainqueurs, de chefs de guerre qui auraient pu selon eux faire la lumière sur la menace des Nazis.

Quelles que soient les figures historiques invoquées, les analogies ont servi plusieurs objectifs didactiques. Les observateurs ont cherché à rendre Hitler compréhensible en le comparant à des exemples familiers ; ils ont cherché à rassurer psychologiquement les gens que les événements qu’ils vivaient n’étaient que de nouvelles versions d’événements plus anciens ; et ils ont montré comment les précédents passés pouvaient fournir des lignes directrices pour les actions actuelles. Plus souvent qu’autrement, les analogies ont fait plus pour dissimuler que pour révéler le radicalisme d’Hitler.

Après la nomination d’Hitler au poste de chancelier le 30 janvier 1933, les journalistes exprimèrent un mélange de prudence et de confiance en invoquant la figure de l’empereur Napoléon III. Le Brooklyn Eagle déclara que, parce que peu de gens avaient pris Louis Napoléon Bonaparte au sérieux avant qu’il ne s’empare du pouvoir dictatorial, il était important de ne pas sous-estimer Hitler et de se rappeler que s’il avait “prêté serment de défendre la Constitution, Napoléon III aussi l’avait fait”. En revanche, le Middletown Times a déclaré à ses lecteurs que « la nation allemande souffre d’une aberration temporaire. Hitler n’est qu’un symptôme,[tout comme] Napoléon III[était]… un symptôme… du progrès fiévreux des Français du Premier Empire à la Troisième République. C’est une maladie physique et mentale qui a des aspects graves mais qui n’est pas nécessairement mortelle. »

Les analogies utilisées pour expliquer la purge violente des SA par Hitler lors de la « Nuit des longs couteaux », en juin 1934, traduisaient également un mélange de prudence et de confiance. Certains observateurs ont souligné la menace en comparant les assassinats au meurtre de huguenots français par des catholiques lors du massacre de la Saint-Barthélemy en 1572. D’autres ont cherché du réconfort dans la Révolution française en faisant valoir que la purge d’Hitler reproduisait « la victoire des Girondins de droite contre les Jacobins révolutionnaires et socialistes ». Comme l’un d’eux l’a avancé avec optimisme : « Napoléon est peut-être encore à venir. »

Les analogies n’étaient pas seulement utilisées pour expliquer les événements, mais aussi pour faire avancer des programmes particuliers. En 1939-1941, par exemple, des journalistes américains ont comparé Hitler à Philippe de Macédoine afin d’encourager l’intervention américaine dans la guerre. Ils ont souligné que lorsque les cités-États d’Athènes, de Sparte et de Thèbes n’ont pas tenu compte de l’avertissement de l’orateur athénien Démosthène de s’unir contre la menace macédonienne, ils se sont inclinés et ont perdu leur liberté.

A cette époque où les Américains invoquaient Philippe de Macédoine, de nombreux observateurs européens estimaient que les analogies historiques ne tenaient plus la route.

En 1939, après l’invasion de la Pologne par les nazis, le Times of London appela Hitler le « Nabuchodonosor des temps modernes », pour constater que « Hitler a largement surpassé son modèle, car Nabuchodonosor n’a emporté que dix mille prisonniers… Hitler a déplacé une multitude beaucoup plus grande ». À mesure que les rapports sur l’Holocauste se multipliaient en 1944-1945, les Américains ont également commencé à penser qu’Hitler avait éclipsé les atrocités des dictateurs précédents. Au sujet de sa visite à Buchenwald, Harold Denny a déclaré dans le New York Times que « Tamerlan a construit sa montagne de crânes… Les horreurs d’Hitler…. éclipsent tous les crimes précédents. »

Finalement, la destruction sans précédent des nazis a conduit les journalistes à abandonner les comparaisons historiques au profit des mythes. Certains ont invoqué des légendes nordiques, s’inspirant de l’opéra de Richard Wagner, The Twilight of the Gods [le Crépuscule des Dieux, NdT] , pour comparer Hitler aux figures de Loki et Wotan, qui ont fait pleuvoir la destruction sur le Walhalla. D’autres se sont tournés vers la mythologie grecque et ont comparé Hitler aux figures d’Icare et de Sisyphe. À la fin de la guerre, Hitler était carrément assimilé au archétype du méchant de la culture occidentale, le diable lui-même. Qu’on le compare à Satan, Lucifer, Belzébuth ou à l’antéchrist, Hitler était largement considéré comme ce que le Times of London appelait « l’incarnation du mal absolu ».

Les observateurs ont même projeté le nom d’Hitler dans le passé pour décrire les méchants historiques antérieurs. Hannibal, par exemple, était appelé un « Hitler antique », Napoléon Bonaparte était décrit comme « l’Hitler du XVIIIe siècle » et Ivan le Terrible était qualifié d’« Hitler de la Russie ». Hitler a également été transformé d’un nom propre en verbe, avec d’innombrables commentateurs se référant à l’acte de « Hitleriser » les institutions politiques en Allemagne, en Autriche, et même aux États-Unis. Ces stratégies rhétoriques ont aidé à fabriquer avec la chair et le sang Adolf Hitler le signifiant alarmant « Hitler ».

Hitler est ainsi devenu une analogie historique hégémonique. Il a tellement bien rejoint les rangs des anciens symboles historiques du mal qu’il a réussi à les rendre inutilisables. En effet, peut-être parce que les observateurs occidentaux ont commencé à être convaincus que les analogies en temps de guerre avaient sous-estimé le radicalisme du dictateur nazi, ils ont commencé à utiliser Hitler comme référence pour évaluer toutes les nouvelles menaces. Cette tendance est caricaturée par la loi de Godwin : l’idée selon laquelle plus un débat sur Internet s’éternise, plus les participants sont susceptibles d’invoquer Hitler.

L’état d’alerte permanente dans la société occidentale a eu un coût. Les craintes d’un « nouvel Hitler » ont suscité des interventions étrangères malavisées dans le but d’éviter un autre « Munich », c’est-à-dire d’éviter d’être victime de la croyance naïve que les concessions peuvent apaiser les dictateurs. Et quand le pire ne s’est pas produit, ceux qui ont invoqué Hitler ont été accusés de crier au loup. Les comparaisons hitlériennes ont donc perdu de leur crédibilité dans certains milieux et ont provoqué une usure sur le sujet d’Hitler.

Notre moment présent est délicat : Certains analystes se sentent plus justifiés que jamais d’invoquer Hitler, mais beaucoup se sentent un peu insensibles à la comparaison. La solution, me semble-t-il, n’est pas d’interdire les comparaisons avec les nazis – comme si cela était possible – mais de reconnaître que les analogies ont toujours été une affaire tendancieuse, et que seul l’avenir peut dire lesquelles étaient valables. Les journalistes devraient faire preuve d’un peu plus d’humilité, d’un peu plus de circonspection et, peut-être, d’un peu plus de créativité.

Avant 1945, le réservoir analogique était plus abondamment approvisionné. Même dans les journaux locaux les plus obscurs, il y avait des références constantes à un éventail extrêmement varié de personnages historiques allant de l’ère classique au XXe siècle : Pharaon Thoutmosis III, Alexandre le Grand, le roi Hérode, l’empereur Caligula, Attila le Hun, Richard III, Henry VIII, Guy Fawkes, Maximilien Robespierre, Georges Boulanger et Benito Mussolini.

Si les auteurs restaurent la diversité comparative, ils n’empêcheront peut-être pas un « nouvel Hitler » – la diversité n’a pas empêché l’Hitler original non plus – mais ils pourraient mieux retenir l’attention de leur public et le diriger vers des épisodes historiques plus pertinents. Un dictateur autrichien est-il vraiment la meilleure référence pour Trump, ou les commentateurs devraient-ils se rapprocher des démagogues américains comme Huey Long et George Wallace ?

Nous ne devrions jamais oublier Hitler. Mais nous ne devons pas non plus lui permettre de monopoliser notre perspective sur la façon dont le passé peut éclairer le présent.

Source : The Atlantic, Gavriel Rosenfeld, 09-10-2018

Traduit par les lecteurs du site http://www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source

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