Pour une école libre au Québec: Éric Zemmour — Extraits de Destin français

Pour une école libre au Québec

Éric Zemmour — Extraits de Destin français
(m-à-j)
(Les intertitres sont de nous).

Introduction

C’était un cours d’eau qui ne payait pas de mine. Il ne méritait guère le nom de « fleuve », à peine celui de « rivière ». Il ne m’apparaissait pas impressionnant, ni admirable, ni dangereux. Il n’avait ni l’élégance majestueuse de la Seine, ni la fureur sauvage de la Loire, ni la puissance boueuse du Danube, ni le charme romantique du Rhin. L’eau s’écoulait lentement sous le soleil de juin et je l’imaginais pourtant saisi par les glaces. Une indolente sérénité régnait sur chacune des rives ; moi, je m’obstinais à voir et à entendre le fracas et le tumulte, les pas sourds des chevaux, les hurlements de détresse des femmes et des enfants qui se noyaient, les coups de feu, les soldats épuisés aux uniformes dépenaillés qui couraient dans le désordre, tirant au hasard, mourant par surprise. Les rares passants aux alentours se demandaient ce que faisait cet étranger soudain immobile et tétanisé, raide et silencieux, tremblant aussi parfois, intimidé, ému, devant ce fleuve qu’eux ne regardaient plus. J’avais conscience de ma stupidité, mais je ne parvenais pas à m’en arracher. Je sentis une larme couler, puis une autre s’enhardit, et une autre encore. Je ne pouvais plus faire semblant : je sanglotais.

À l’époque, mes parents étaient toujours vivants, et au-delà de mes rares larmes d’enfant, qui avaient été le plus souvent des fureurs de gosse impérieux, la seule peine qui m’avait éploré avait été causée par la défaite injuste et brutale de l’équipe de France de football face à l’Allemagne, en 1982, à Séville. J’essuyais mes yeux dans un geste furtif de honte. Mon esprit continuait à vagabonder entre chevaux au galop, soldats trempés, cris d’agonie des noyés. Une immense scène se jouait devant mon regard embué, sur ce fleuve minable et désinvolte qui poursuivait son cours sans se soucier de mes états d’âme ni de la fièvre qui m’étreignait : j’étais devant la Berezina.

Le Figaro m’y avait envoyé pour un reportage consacré aux voyages littéraires. D’autres avaient choisi Chateaubriand à Jérusalem ou Flaubert en Égypte. J’avais demandé Stendhal et la retraite de Russie. Aussitôt après avoir atterri à Moscou, j’avais visité le champ de bataille de Borodino, à quelques dizaines de kilomètres de la capitale. Tout m’évoquait ici Stendhal, son mépris pour les officiers de la Grande Armée, sa description de l’incendie de Moscou, l’emprunt qu’il s’était autorisé d’un livre de Voltaire, dans la demeure abandonnée d’un patricien moscovite. J’avais suivi ensuite les traces enfouies de nos soldats, repassant comme eux par Smolensk. Je me retrouvais comme eux devant cette foutue Berezina. Je voyais les pontonniers du général Éblé se jeter dans l’eau glacée, au sacrifice de leur vie, pour construire le pont qui permettrait aux survivants de la Grande Armée de quitter cette maudite Russie ; j’entendais les rugissements des soldats, mais aussi des femmes qui se précipitaient à l’eau sans savoir nager ; je devinais les cosaques de Koutouzov, furieux d’avoir manqué Napoléon, qui les avait bernés une dernière fois, se ruer sur les traînards, qu’ils massacraient avec fureur et méthode.

Ce spectacle épique était devenu mon histoire personnelle, intime. Je pleurais la débâcle de la Grande Armée comme la mort d’une mère, et la fuite de l’Empereur comme l’humiliation suprême d’un père.

Vieille habitude que j’avais acquise dès l’enfance. À 11 ans, je dévorais le Napoléon d’André Castelot, avec sa couverture verte cartonnée, que ma mère m’avait offert pour mon anniversaire ; je le lisais en tous lieux et à tous moments, jusqu’au jour où le responsable d’une colonie de vacances convoqua ma mère pour se plaindre que la lecture de ce gros ouvrage, dans le train et les chambrées, m’empêchait de participer « à la vie du groupe ». Je me rendrais compte au fil des ans que cette passion napoléonienne n’avait rien d’original. D’innombrables gosses, de génération en génération, avaient collectionné les petits soldats de la Grande Armée. À l’instar des enfants du siècle de Musset, eux aussi prenaient leur part à l’épopée impériale, conservaient les images d’Épinal que j’avais remplacées par les films et les feuilletons. Je cavalcadais avec Vidocq, porté par un Claude Brasseur charismatique, complotais avec Schulmeister, espion de l’Empereur à la faconde de Jacques Fabbri. Tour à tour aux ordres de Fouché, narguant le général Mack enfermé dans Ulm, je vivais en et pour 1800… Seuls d’Artagnan, Aramis, Athos et Porthos m’avaient convaincu d’être sujet de Louis XIII et de Richelieu. Vingt ans après, et je connaissais les troubles de la Fronde. Le collier de la reine, et je me liais d’amitié avec le comte de Saint-Germain.

Il n’y avait alors pas de rupture entre l’école et la télévision. Je me plongeais en plein duel entre Robespierre et Danton dans La caméra explore le temps de Decaux et Castelot ; chaque semaine, j’embarquais dans la « machine à remonter le temps » que les Américains avaient confectionnée : ils allaient bien sur la Lune, pourquoi ne seraient-ils pas allés dans le passé, autrement plus excitant que la surface sablonneuse entraperçue sous les pieds d’Armstrong, une nuit de l’été 1969 ? Je me révoltais contre la misère avec Jacquou le Croquant. Je séduisais les belles duchesses avec Fanfan la Tulipe, tombais amoureux d’Aurore, touchais la bosse de Jean Marais, et la botte de Nevers n’avait aucun secret pour moi.

Il n’y avait pas de rupture entre l’école, la télévision et la ville. Chaque rue, chaque place, chaque statue de Paris que je découvrais, installé dans la DS que mon père conduisait d’une main nerveuse, voire brutale, évoquait pour moi un moment d’histoire : place de la Concorde, je m’évertuais à deviner l’endroit où Louis XVI avait été guillotiné, et celui où les cosaques avaient célébré une messe orthodoxe en 1814 ; place de la Bastille, je tentais de reconstruire mentalement l’antique prison ; devant l’église Notre-Dame, je cherchais des yeux l’ombre d’Esmeralda et de Quasimodo.

Il n’y avait pas de rupture entre l’école, la télévision, la ville et la littérature : Rastignac à la pension Vauquer ; le nid d’amour où Rubempré rejoignait Esther ; la rue Tronchet, où le héros de L’Éducation sentimentale avait donné rendez-vous à Madame Arnoux, qui ne viendrait pas. J’avais hâte d’être assez vieux et riche pour acheter les lots d’immeubles de la Madeleine qui avaient causé la ruine de César Birotteau. Balzac était mon Vautrin, qui m’apprenait à grandir, à connaître les hommes, les femmes, à les craindre et m’en méfier, à ne rien attendre d’eux sinon l’envie et la mesquinerie.

Il n’y avait pas de rupture entre l’école, la télévision, la rue, la littérature et la politique : à la tête de l’État, le grand Charles songeait à s’installer au château de Vincennes comme Saint Louis, réchauffait ses vieux os au soleil d’Austerlitz et parlait à la télévision comme Chateaubriand ; et Le Canard enchaîné, que mon père achetait chaque mercredi, le dessinait en Louis XIV emperruqué dans une parodie des Mémoires de Saint-Simon.

Je savais où je voulais vivre, avec qui je voulais vivre, et comment je voulais vivre. À mes yeux médusés d’enfant, le mot France brillait de tous les feux : histoire, littérature, politique, guerre, amour, tout était rassemblé et transfiguré par une même lumière sacrée, un même art de vivre, mais aussi de mourir, une même grandeur, même dans les défaites, une même allure, même dans les pires turpitudes.

Dès l’enfance, j’avais compris que la France était ce pays singulier fait de héros et d’écrivains, de héros qui se prétendaient écrivains, et d’écrivains qui se rêvaient en héros. Plus tard, avec Braudel, j’ai appris qu’il y avait aussi des Français qui travaillaient, produisaient, créaient, vendaient, achetaient, participaient à l’« économie-monde ». Le Roy Ladurie et tant d’autres m’ont enseigné qu’il y avait aussi, et surtout, des paysans qui labouraient, nourrissaient, souffraient. Avec Philippe Ariès, j’ai appris qu’il y avait aussi des enfants, choyés ou délaissés. Mais la France était ce pays unique où « l’intendance suivait », du moins dans son imaginaire. La France était ce pays fait à coups d’épée, mais aussi de mots, par des cardinaux qui avaient l’épée au côté, et des littérateurs qui avaient la langue effilée comme une rapière.

L’histoire de France coulait dans mes veines

L’histoire de France coulait dans mes veines, emplissait l’air que je respirais, forgeait mes rêves d’enfant ; je n’imaginais pas être la dernière génération à grandir ainsi. J’ignorais que ma date de naissance serait décisive : je vivais au XXe siècle, mais en paix, loin du fracas des deux guerres mondiales, et de la guerre d’Algérie ; je me réchauffais pourtant encore aux ultimes feux de l’école de la IIIe République. J’évoluais entre deux époques, entre deux mondes. Je grandissais dans l’abondance de la société de consommation et pourtant mon esprit vagabondait dans les plaines héroïques d’hier. J’étais abonné au Journal de Mickey, mon corps se gavait de fraises Tagada et de rochers Suchard, mais ma tête chargeait avec les cavaliers de Murat dans les plaines enneigées d’Eylau. Je vivais le meilleur des deux mondes. Je ne mesurais pas ma chance.

Nous apprenions tous à lire et écrire selon la méthode syllabique ; mon orthographe était impeccable (à l’exception d’un désamour inexpliqué pour l’accent circonflexe), ma science de la grammaire intériorisée comme une seconde nature ; et l’Histoire attendrait respectueusement que j’entre au collège, à la rentrée 1969, pour cesser d’être une matière à part entière et se contenter du statut marginal d’« activité d’éveil ». Notre programme avait été instauré par le grand Lavisse lui-même et ne devait rien à la pédagogie active des « sciences de l’éducation » qui commençaient tout juste à sévir. J’avais encore comme ancêtres les Gaulois, et mon père bénissait cette filiation en se précipitant à la librairie pour acquérir chaque nouvel épisode d’Astérix, qu’il s’empressait de lire avant de me l’offrir. Dans mon école publique de Drancy, banlieue parisienne où mes parents s’étaient installés, on rencontrait pourtant peu de Gaulois authentiques ; un Martin ou un Minot étaient mêlés à beaucoup de noms finissant en i. Je n’ai cependant jamais entendu ces descendants d’Italiens exciper fièrement de leur ascendance de vainqueurs romains pour mépriser ces minables vaincus gaulois…

À l’école privée en 9e

Il me fallut abandonner mes camarades de l’école en neuvième. Mon père avait décidé, sur les conseils d’un oncle, de me confier désormais à l’école Lucien-de-Hirsch. Je découvrais en même temps le charme verdoyant des Buttes-Chaumont, que nous transformions dès la sortie des classes en terrain de football, et le rituel des prières matutinales, avant le début des cours. C’était une école privée sous contrat, suivant scrupuleusement les programmes de l’Éducation nationale, auxquels s’ajoutaient deux heures d’instruction religieuse. Je gagnais soudain de nouveaux ancêtres : Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, David et Salomon. Mais ils n’effaçaient pas les Gaulois. On apprenait en classe à chanter les premiers couplets de La Marseillaise, on récitait par cœur les Fables de La Fontaine et on célébrait les hauts faits des héros français, de Bayard à Pasteur. Autant que je me souvienne, il n’y avait pas de compétition ni d’opposition entre ces deux filiations. J’ai su bien plus tard que Bossuet avait donné ces mêmes ancêtres bibliques au fils de Louis XIV, le Grand Dauphin, dont il était le précepteur. Seul Saint Louis faisait l’objet d’un litige, que certains de mes maîtres du matin s’obstinaient à appeler Louis IX, comme si sa sainteté butait sur les persécutions des Juifs qu’il avait ordonnées. La Torah nous était contée et commentée d’abondance. La lecture de Rachi, le grand rabbin de Troyes au XIIIe siècle, et sa langue si particulière, farcie d’innombrables mots français écrits en graphie hébraïque, n’avait guère de secrets pour moi.

C’est paradoxalement à l’école privée que je rencontrais des enfants de milieu très modeste ; des copains venus directement de leur Maroc natal, que l’école instruisait gratuitement ; ils ne racontaient jamais que la plupart des leurs avaient eux aussi quitté le royaume chérifien, mais pour émigrer en Israël ; je ne sus jamais pourquoi leurs parents avaient choisi la France comme terre d’asile ; je ne posais jamais la question ; la réponse me paraissait évidente : comment ne pas venir en France ? La quasi-totalité des Juifs d’Algérie ne s’étaient pas posé non plus la question lorsqu’il leur avait fallu choisir entre « la valise et le cercueil ».

Dans l’enceinte de l’école, nous portions une calotte, que nous ne nommions pas alors « kippa » ; mais le surveillant général de l’établissement nous enjoignait de l’ôter dès notre sortie. Ma mère n’était pas la dernière à me gourmander si j’oubliais cette consigne. Ce n’était, en ce temps-là, pas la peur qui l’animait, mais le respect instinctif d’une conception stricte de la laïcité qui séparait l’espace public du domaine privé. L’école, comme la maison ou la synagogue, relevaient du privé ; la rue ne devait pas souffrir la moindre affirmation d’une identité religieuse. Les mots avaient une importance cardinale : ma mère prenait soin de dire « calotte » et non « kippa », « communion » et non « bar-mitsva », « israélite » et non « juif ». Elle se prénommait Lucette, et ses frères et sœurs Paul, Bernard, Annie, Édith… Du côté de mon père, c’était la même litanie de prénoms « français », comme on disait à l’époque, avec fierté : Robert, Roger, Francette, Jean-Claude… Dans ma classe, parmi mes copains, les Éric (prénom à la mode dans ma génération) côtoyaient les Philippe, Charles, Émile, Pascal, Jean-Luc, Francis, Yves…

L’assimilation tranquille et la judaïté

Ces prénoms nous venaient du « calendrier », disions-nous, sans même savoir qu’il s’agissait de noms de saints chrétiens. Bien plus tard, je compris que nous respections ainsi une règle édictée par Bonaparte. Décidément, l’Empereur me poursuivait. Mes aïeux n’étaient pas avec Murat au cours de la charge d’Eylau, ni à Rocroi avec le Grand Condé, encore moins avec Godefroi de Bouillon pendant les croisades. Mon père m’apprit que mes deux arrière-grands-pères avaient combattu pendant la Première Guerre mondiale, l’un à Verdun, l’autre aux Dardanelles. Je n’en éprouvais pas de vanité particulière, c’était normal, je ne faisais aucune distinction entre le sang réel et le sang historique ; comme s’ils s’étaient mêlés depuis longtemps dans mes veines.

Éric Zemmour est revenu à Drancy où il vécut jusqu’à 11 ans. Le décor est resté identique, ce sont les habitants qui ont radicalement changé.

Un jour, mon grand-père paternel me montra un des timbres qu’il collectionnait. Un combattant à la mine farouche, la tête surmontée d’un turban, brandissait un fusil. Un seul nom barrait l’image : Zemmour. C’était une tribu berbère célèbre, m’expliqua le vieil homme. Une des dernières à se soumettre à la France, bien après la prise de la smala d’Abd el-Kader, que j’avais étudiée à l’école. Mon sort se compliquait : j’avais été colonisé par la France, et j’avais même farouchement résisté à l’envahisseur. Comme Astérix face à Rome. Les Gaulois étaient devenus des Gallo-Romains, après avoir pris goût à la paix et à la civilisation romaine. Mes ancêtres à moi étaient devenus des Berbéro-Français, après avoir pris goût à la paix et à la civilisation française. Les Gallo-Romains avaient adopté les prénoms latins et endossé les toges romaines, appris à parler et à lire le latin ; ils disaient : « À Rome, on fait comme les Romains. »

Mes aïeux avaient donné des prénoms français à leurs enfants, lu Victor Hugo et endossé les costumes et les robes de Paris, jusqu’à cette minijupe si « indécente » que ma mère arborait dans les rues de la capitale, à la place des djellabas et burnous arabes que leurs grands-mères avaient pourtant portés. L’histoire se répétait. Je la croyais immuable alors que j’étais là encore la dernière génération à la répéter. Dès la fin des années 1980, je compris que quelque chose ne tournait plus rond en ce beau pays de France : ceux qui nous avaient succédé dans les HLM de Montreuil ou de Drancy s’appelaient Mohamed ou Aïcha et non Marc et Françoise ; des voiles islamiques couvraient la tête de quelques jeunes filles ; leur langue était un sabir qui dédaignait la syntaxe française ; et il commençait à se murmurer que, dans nombre de lycées de banlieue, des adolescents refusaient d’étudier « votre » holocauste, « votre » croisade, mais aussi « votre » Voltaire, « votre » Flaubert, « votre » Révolution française…

La patrie, c’est la terre des pères. Il y a les pères selon la chair et les pères selon l’esprit

J’avais pourtant toujours su qu’être français, c’était précisément ce sentiment qui vous pousse à prendre parti pour votre patrie d’adoption, même si elle avait combattu vos ancêtres. « La patrie, c’est la terre des pères. Il y a les pères selon la chair et les pères selon l’esprit », écrivait André Suarès, autre juif devenu français qui venait, lui, de Livourne, et chez qui je retrouverais, bien des années plus tard, la plupart de mes tourments, de mes analyses et de mes sentiments, rédigés dans une langue d’une pureté cristalline digne de Pascal. Avant même de le lire, j’avais intériorisé sa leçon : être français, quand on n’est pas un fils des pères selon la chair, mais un fils des pères selon l’esprit, c’est prendre parti pour ses pères d’adoption jusques et y compris contre ses pères d’origine. C’est prendre le parti de la raison sur l’instinct, de la culture sur la nature, c’est dire « nous » même quand le nous qu’on est devenu affronte le nous qu’on fut. Suarès ne dit pas autre chose : « Les immigrés, s’ils veulent être tolérés, doivent se rendre tolérables. Si la chair en eux n’est pas naturellement sensible dans le sens des fils véritables, ils doivent donner la preuve qu’ils ont l’esprit de la patrie, et qu’ils ne répugnent pas à vivre selon elle, et selon lui. Il se peut qu’ils soient placés entre l’instinct de leur naissance selon la chair et leur sentiment selon l’esprit. » Et Suarès de préciser : « Ils ont le choix, mais il leur faut choisir. Il faut qu’ils se prononcent, avec vérité, avec profondeur, pour les pères selon l’esprit, même s’il leur faut renier les pères selon la chair. Si le choix leur impose un sacrifice, il est d’autant plus nécessaire. On ne mérite rien de beau, de bon, de grand sans sacrifice. »

Dans ma génération, et celles qui m’avaient précédé, ce sentiment était presque banal. Les exemples ne manquaient pas, et des plus illustres. Je ressentais au plus profond de moi ce que je lirai des années plus tard sous la plume de Raymond Aron : « Je suis ce qu’on appelle un Juif assimilé. Enfant, j’ai pleuré aux malheurs de la France à Waterloo ou à Sedan, non en écoutant la destruction du Temple. Aucun autre drapeau que le tricolore, aucun autre hymne que La Marseillaise ne mouillera jamais mes yeux. »

De même, le grand professeur Alfred Grosser, lors d’un colloque en 1994, attestera cette transmutation des cœurs et des âmes qui fait que l’on devient français : « Arrivé en France en 1933 à l’âge de 8 ans, je ne savais pas un mot de français. Lorsque, plus tard, je me surpris pour la première fois à dire à mes étudiants : “En 1914, nous avons…” ce “nous” désignant bien entendu les soldats français, alors que mon père avait, pendant quatre ans, servi comme officier-médecin dans l’armée allemande, j’ai pensé, tout en continuant à parler : “Assimilation pleinement réussie. Jeanne d’Arc est mon arrière-grand-mère, Napoléon mon grand-père et Goethe un grand écrivain étranger.” »

Juif à la maison, Français dans la rue

Dans ma famille, on ne se posait pas tant de questions. Les identités diverses se mêlaient sans qu’on emploie le terme. On était juif à la maison, Français dans la rue. On respectait strictement les lois de la cacheroute à la table familiale, on séparait selon les préceptes bibliques le lait et la viande, mais on aimait aussi les bons restaurants. C’était un dégradé complexe et subtil qui s’avérera là aussi plus fragile que je le pensais enfant, qui permettait pourtant à la fois de respecter les préceptes des aïeux et de partager les plaisirs de la sociabilité à la française ; de préserver et maintenir des rituels sans se cloîtrer dans le ghetto de l’orthopraxie ; de concilier liberté individuelle et traditions familiales. Ma mère avait reçu en héritage de sa belle-mère les plats de « chez nous », entre couscous et boulettes, mais elle avait à cœur d’apprendre les recettes de la « cuisine française », entre sauce hollandaise et crêpe Suzette, qu’elle glanait dans les journaux féminins ou qu’elle demandait aux chefs eux-mêmes : elle avait l’art de leur soutirer leurs secrets, en les charmant de son sourire enfantin d’actrice italienne. On mélangeait les goûts et les saveurs, comme les airs et les ritournelles. Ma mère écoutait Aznavour et entonnait à tue-tête « Ma vie », d’Alain Barrière, tandis que mon père passait de nombreuses soirées, voire ses nuits, autour du violon endiablé de Sylvain, le père d’Enrico Macias, un des plus grands artistes de musique judéo-arabe, ou de la voix entêtante de Lili Boniche.

On se demande aujourd’hui comment tous arrivaient à vivre harmonieusement ces différentes identités, tandis que nos contemporains se cognent sans cesse entre les injonctions contradictoires de la « diversité ». Avec le recul que me donne le temps, il me semble que la réponse est assez simple : il n’y avait pas de conflit parce qu’il ne pouvait pas y en avoir. Il ne devait pas y en avoir. Le privé était le privé et le public, le public. Le sacré était dans le rituel, la loi dans la République. On chantait Aznavour dans la journée et Oum Kalsoum la nuit. Mon père parlait arabe dans les cafés de la Goutte d’or, du 18e arrondissement de Paris, où il se plaisait à boire une anisette en jouant au rami ; mais il tenait la littérature française pour ce qu’il y avait de plus grand au monde, et notait avec soin sur un calepin les phrases de Victor Hugo, ou de Sacha Guitry, qu’il aimait à réciter sentencieusement, à la table familiale.

L’Algérie, petite patrie où mes parents étaient fort pauvres

La France, c’était la vie ; l’Algérie, la nostalgie. La France, la grande nation ; l’Algérie, la petite patrie. L’une s’emboîtait dans l’autre, s’encastrait, se lovait. Je n’ai aucunement grandi dans le culte de l’Algérie de papa. Les familles de mes parents y étaient fort pauvres, voire misérables. Mon père me racontait souvent, avec une colère qu’il ne contenait pas, les propos stupides de ce militant CGT qui l’avait accusé « d’avoir fait suer le burnous aux Arabes ». Ils ne se lamentaient pas sur ce qu’ils avaient laissé là-bas ; ils n’avaient rien laissé. Mon père n’avait pas oublié les bagarres quotidiennes avec les « petits Arabes », comme il disait, dans la cour de récréation, pour un « Sale Juif » qui fusait trop souvent, trop spontanément ; mais il n’avait pas oublié non plus cette convivialité chaleureuse des gens simples, qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétiens, qui se rendaient des visites et des services, respectaient les rituels des uns et des autres, et partageaient les valeurs identiques d’hospitalité et de respect des anciens.

Il évoquait aussi le mépris des « fils de colons », qui ne les invitaient pas toujours à leurs surprises-parties, quand les musulmans, eux, y étaient systématiquement repoussés parce qu’ils « refusaient d’amener leurs sœurs ». Ma mère, elle, se souvenait surtout de ces groupes de jeunes Arabes qui l’insultaient dans les rues de Sétif, parce qu’elle était trop belle, qu’elle refusait de leur parler, et de ses cousins arrivant à la rescousse pour faire le coup de poing contre ce qu’on n’appelait pas alors du « harcèlement ». La terre d’Algérie est âpre, cloisonnée en tribus rivales, façonnée au fil des siècles et des conquêtes par des hommes rudes et violents, au contraire de la douce et bonhomme Tunisie, ou du subtil et fier Maroc. Des années plus tard, je demandai à mon père pourquoi sa vision de l’Algérie ne correspondait pas aux récits enchanteurs qu’en faisaient mes camarades juifs venus de Tunisie ou du Maroc. Mon père prit un temps de réflexion, et me rétorqua : « Eux, ils avaient peur des Arabes ; ils faisaient le dos rond ; nous, on n’avait pas peur d’eux ; on était Français. » Je comprendrais, un jour, en lisant les travaux remarquables de l’historien Georges Bensoussan, le sens de ses propos et de ses récits : oser se battre, pour un enfant juif, rendre les insultes et les coups à son éventuel agresseur musulman, était déjà d’une intrépidité folle, que ne se seraient jamais autorisée ses aïeux ; intrépidité que mon père devait tout entière à la présence émancipatrice et protectrice de la France.

On était français depuis que le décret Crémieux, en 1870, avait accordé la nationalité française à tous les Juifs d’Algérie. À l’époque, ceux-ci n’étaient que trente mille et leurs enfants se pressaient déjà depuis plusieurs années dans les écoles françaises. L’épisode vichyste n’était jamais abordé à la table familiale ; l’abolition du décret Crémieux rarement évoquée ; mais le renvoi de l’école publique avait marqué ceux qui l’avaient vécu. Une fois seulement, ma grand-mère maternelle me montra avec une émotion visible une vieille carte d’identité au papier jauni, sur laquelle était écrit : « Juif indigène ». L’indépendance de l’Algérie revenait plus souvent dans les conversations. Les hommes s’échauffaient autour de la personne du général de Gaulle, qui suscitait encore d’intactes passions après qu’il eut quitté le pouvoir ; et même après qu’il fut mort ; passions qui ne s’apaisaient qu’autour d’une partie de jacquet — qu’on n’affublait pas alors d’un snob « backgammon » —, dans la virevolte enjouée des jetons sur le damier et des insultes lancées en langue arabe, pour exprimer avec plus de férocité la joie mauvaise du vainqueur et l’amertume vindicative du perdant.

La vie de famille dans la banlieue parisienne

On se rassemblait les samedis et dimanches, et les soirs des principales fêtes juives. Ma parentèle avait la nostalgie de la vie chaleureuse et solidaire, qu’ils avaient connue dans leurs bourgades d’Algérie, loin de l’individualisme distant et froid qu’ils reprochaient aux Parisiens. On se retrouvait alternativement dans la famille de mon père ou celle de ma mère. Mes grands-parents paternels résidaient dans une HLM de Montreuil, tandis que mes grands-parents maternels s’étaient installés dans une HLM de Stains. Mon grand-père paternel, Justin, était aussi râblé et volubile que Léon, le père de ma mère, était long et taiseux ; sa femme, Rachel, était aussi massive et bonne cuisinière que Claire, l’épouse de Léon, était menue et discrète. Là-bas, à Montreuil, je jouais au foot avec les gars du voisinage, tandis que j’enfourchais mon vélo pour me balader dans les rues de Stains ou de Pierrefitte, la ville mitoyenne. Pépé Léon ne tarissait pas d’éloges sur le chauffage central, jusque-là inconnu ; et pépé Justin occupait sa retraite à découvrir les mystères techniques des fils encastrés dans la télévision en noir et blanc, tandis que sa femme interdisait à ses filles de se déshabiller devant l’écran allumé de « peur qu’on les voie nues ».

J’aimais par-dessus tout les empoignades politico-historiques qui éclataient à tout moment, pour un mot, une allusion parfois, à la table familiale. C’était un spectacle permanent et fascinant. Les voix tonitruaient, les verres tremblaient, les mains et les bras s’agitaient comme des sémaphores, les insultes fusaient. On évoquait avec grandiloquence les héros du passé ; l’histoire du XXe siècle défilait dans un désordre confus, avec son flot de guerres, de persécutions, d’exils ; elle avait laissé sur chacun une morsure indélébile et cruelle, mais qu’ils faisaient mine d’ignorer. Justin ne manquait jamais de rappeler avec une condescendance truculente qu’il avait vu juste avant tout le monde, lorsqu’il avait décidé de quitter l’Algérie des années avant l’indépendance : « Deux fenêtres ouvertes dans un appartement, avait-il dit alors à sa femme et à ses enfants [il évoquait la Tunisie et le Maroc, qui s’étaient émancipés], ça fait courant d’air ! » ; il concluait toujours ses péroraisons d’un sentencieux : « La France, elle est morte en 14. Le Français de 14, il n’y en a plus. »

Père gaulliste, oncle marxiste

Cette indépendance de l’Algérie n’avait pas empêché mon père de voter en faveur du Général à l’élection présidentielle de 1965. Il admirait sa quête de la grandeur, sa majesté de monarque, son amour de la France, mais il goûtait par-dessus tout son maniement de la langue française, dont il ne se lassait pas de répéter les formules les plus incisives. C’est dans la bouche de mon père, et bien avant que je ne le lise dans le livre d’Alain Peyrefitte, que j’entendis pour la première fois que de Gaulle « avait donné l’Algérie pour que son village ne s’appelle pas Colombey-les-Deux-Mosquées ». Ce gaullisme paternel suscitait l’ironie de mon grand-père et l’ire de son frère aîné. Celui-ci, agent d’EDF et militant syndical, votait à gauche. Il estimait, en bon marxiste, que mon père était incapable d’évaluer à sa juste mesure le sens de l’Histoire, depuis qu’ayant abandonné son poste de préparateur en pharmacie pour devenir un patron d’ambulances privées, il était devenu un de ces petits-bourgeois, traîtres à leur classe. Justin, lui, avouait une méfiance instinctive envers de Gaulle, qui datait, disait-il, de son arrivée à Alger, en 1943, dans la foulée des Américains.

Curieusement, Justin ne savait pas gré au Général d’avoir alors annulé l’abolition du décret Crémieux, et rétabli les juifs d’Algérie dans tous leurs droits de citoyens français, tandis qu’il ne lui pardonnait pas ses propos fameux sur le « peuple juif, peuple d’élite, sûr de lui et dominateur ».

Mon père faisait face avec cran. Il répétait que la phrase tant honnie du Général était en fait un éloge ; que de Gaulle aurait voulu que le peuple français fût lui aussi, un peuple d’élite, sûr de lui et dominateur. Qu’il l’avait été naguère et qu’il devait, selon le Général, le redevenir.

La guerre des Six Jours et la montée du sionisme et de l’orthodoxie religieuse

Il n’empêche. La guerre des Six Jours avait ébranlé mon père. À la peur d’un nouveau génocide avaient succédé le soulagement et l’enthousiasme. À la crainte d’un écrasement par les armées arabes, l’admiration pour Tsahal. À l’admiration, la fierté. Mon père n’avait jamais été un sioniste militant, mais il se précipita dès la fin juin dans Jérusalem « libérée ». Il en revint énamouré, tandis que ma mère se contentait de trouver les Israéliens « mal élevés ». Jusqu’à sa mort, mon père me répéterait que la gloire militaire d’Israël avait restauré la dignité du peuple juif et contenu définitivement l’antisémitisme !

La gloire militaire est souvent mauvaise conseillère : l’hubris succéderait très vite à la fierté. Plus rien ne serait jamais comme avant. À partir de la guerre des Six Jours, en 1967, un double phénomène se produisit, au sein de l’école, et plus largement au sein de ce qu’on commençait d’appeler la « communauté juive » : la montée en puissance conjointe et souvent complice de l’orthodoxie religieuse et du sionisme. Les écoles juives rangeaient peu à peu au placard leur patriotisme français pour devenir les relais du militantisme sioniste en France. Le bleu et blanc supplantait le tricolore. Au fil des années, ma famille, comme beaucoup de familles juives, se divisa entre ceux qui, revenant à une application rigoriste des préceptes de la Torah, avaient la tête à Jérusalem ou Tel-Aviv, et ceux qui restaient les deux pieds à Paris et sur la terre de France. Si l’on en croit Raymond Aron, c’est parce qu’il avait deviné ce bouleversement que le général de Gaulle avait prononcé sa fameuse phrase : « De Gaulle n’était pas antisémite, j’en suis convaincu… Il a été heurté par la réaction des juifs français, en 1967, c’est-à-dire par leur enthousiasme pour la victoire des Israéliens. Il avait conseillé aux Israéliens de ne pas faire la guerre. Il s’est dit alors : “Ces juifs français sont des juifs, ce ne sont pas des Français comme les autres.” Telle fut, je pense, l’origine de cette conférence de presse [Raymond Aron]. »

La « double allégeance »

Dans la foulée, Aron ajoutait : « Les juifs ont la liberté de se choisir juifs dans la diaspora. Ils peuvent se choisir juifs en Israël. Mais s’ils se choisissent juifs en France et citoyens français, alors ils doivent respecter que leur patrie soit la France et non pas Israël. »

Cette position est demeurée évidente pour moi. Pas pour tout le monde, loin de là. J’ai déjà analysé dans mon précédent livre, Le Suicide français cette évolution des Français juifs et au-delà de tout le pays, comme si la « communauté juive » avait été le laboratoire où avait été expérimentée la société multiculturelle et sa conflictualité identitaire que nous connaissons et subissons aujourd’hui.

La question de la « double allégeance », à la France et à Israël, qui taraudait déjà Aron et de Gaulle — et une partie de ses soutiens qui virent dans Mai 68 un « coup des services secrets israéliens » —, s’est depuis lors retournée. Les juifs furent longtemps sommés d’y renoncer sous peine d’être traités de mauvais Français ; désormais, ils sont sommés d’y souscrire, sous peine d’être traités de mauvais juifs, de renégats, de « juifs antisémites ».

Le philosophe Rémi Brague, spécialiste des religions, explique qu’à l’exception du christianisme, qui est selon le mot de Hegel la « religion absolue », toutes les religions sont à la fois des religions et quelque chose d’autre : le judaïsme est à la fois une religion et un peuple, le bouddhisme, une religion et une sagesse ; l’islam, une religion et un système juridico-politique.

Les juifs vivant en France, et en Occident en général, seront de plus en plus contraints de choisir entre la religion juive et le peuple juif. On comprend qu’ils s’y refusent, le choix est douloureux. Certains réunifient les deux tendances sous la houlette d’une orthopraxie rigoureuse et d’une vie au plus près de ce qui reste du temple de Jérusalem. D’autres, souvent les plus modestes, se sont retrouvés dans une nasse, contraints d’abandonner ces banlieues où j’avais grandi, sous la pression des caïds, la « halalisation » de leur quartier et une violence antijuive qui s’en prend à leurs enfants.

Les élites juives de gauche ont enfermé les juifs dans un double piège

Comme il paraît loin, ce temps des années 1980 où les élites intellectuelles et politiques juives de gauche, les BHL, Marek Halter et autres Julien Dray, paradaient dans les rues et sur les plateaux de télévision, aux cris de « Qui touche un Arabe touche un Juif ». Les élites juives, communautaires et intellectuelles, pour la plupart de gauche, ont enfermé leurs coreligionnaires dans un double piège, identitaire et mondialiste, tribal et cosmopolite, qui les a séparés de leurs concitoyens français, et a fait d’eux les victimes privilégiées des vagues migratoires islamiques qui ont déferlé, toujours plus hautes et cinglantes.

La coupure entre juifs des classes bourgeoises et ceux des classes populaires a pris un tour identique à celui qu’il connaît partout en France, en Europe et aux États-Unis. La terre d’Israël est devenue au fil des années la « France périphérique » des juifs de condition modeste ; ils s’installent dans des villes remplies d’anciens compatriotes, continuent à parler leur langue maternelle entre eux et regardent la télévision française, tout en se lamentant sur le cher et vieux pays, qu’ils ont jadis tant aimé.

Les immeubles des quartiers de mon enfance sont restés les mêmes

Je ne reconnais pas, moi non plus, les quartiers où j’ai passé mon enfance et ma jeunesse. Pourtant, les immeubles sont restés les mêmes, pour la plupart d’une laideur tranquille. Partout, que ce soit à Drancy ou à Montreuil, à Stains, ou encore dans le 18e arrondissement, le décor est demeuré identique. Ce sont les acteurs qui ont changé. En une génération, et à quelques encablures du centre de Paris, voire dans certains secteurs de l’Est parisien, on passe dans un autre continent, une autre civilisation, un autre pays. Malraux disait : « Une civilisation, c’est tout ce qui s’agrège autour d’une religion. » Quand on change de religion dominante, on change de civilisation. Et donc de pays. À Montreuil, on a l’impression que la ville vit sous permanente transfusion malienne. Les commerces traditionnels ont fermé les uns après les autres, les boutiques halal fleurissent, les rares pâtisseries survivantes s’interdisent les babas au rhum. À Stains, j’ai cru comprendre que la paisible cité de mes grands-parents avait connu une importante promotion en devenant un centre européen du trafic de drogue. À la Goutte d’or, les mosquées côtoient les coiffeurs africains, les caïds en casquette, les pèlerins en djellaba.

C’était mieux avant

J’ai eu la chance insigne de connaître la banlieue avec l’école de la IIIe République, et avant la mise en œuvre des procédures du regroupement familial. Cette banlieue était déjà enlaidie par les immeubles poussés à la va-vite au cours des années 1960 ; mais la vie y était tranquille, joyeuse et sereine. Les « blousons noirs » des années 1950, avec leurs chaînes à vélo, que mes plus jeunes oncles avaient affrontés à mains nues, avaient vieilli et s’étaient rangés des voitures ; et l’heure n’était pas encore venue des trafiquants de drogue. Même sous la torture, je continuerai d’affirmer que oui, décidément, c’était mieux avant.

L’assimilation réussie imprégnée du catholicisme plus que du christianisme

Peu de temps avant sa mort, mon père, visiblement courroucé, me dit : « J’en ai assez d’entendre à la télévision “Les Juifs de France”. Je ne suis pas un Juif de France, je suis un Français juif. Je ne suis pas un étranger ni un immigré. »

Un Français de rituel juif et de culture catholique. C’est tout le paradoxe et toute la complexité de ce qu’on appelait naguère une « assimilation réussie ». Toute la subtile richesse aussi. Comme disait André Suarès : « Un peuple comme la France peut n’aller jamais à l’Église : il est chrétien dans ses moelles. Ses erreurs mêmes sont chrétiennes et ses excès quand il veut introduire la politique dans l’ordre du sentiment. Nation très chrétienne : elle a l’Évangile dans le sang. »

Je ne crois pas en la résurrection du Christ ni dans le dogme de l’Immaculée Conception, mais je suis convaincu qu’on ne peut être français sans être profondément imprégné du catholicisme, son culte des images, de la pompe, l’ordre instauré par l’Église, ce mélange subtil de Morale juive, de Raison grecque, et de Loi romaine, mais aussi de l’humilité de ses serviteurs, même forcée, de leur sensibilité aux pauvres, ou encore de ce que René Girard nous a enseigné sur la manière dont Jésus, en se sacrifiant, a dévoilé et délégitimé l’ancestrale malédiction du « bouc émissaire ». Dans son texte fameux sur l’« enracinement », Simone Weil distingue entre catholicisme et christianisme. Le catholicisme, c’est la Loi (juive) et l’ordre (romain). Le christianisme, c’est le message du Christ, c’est « aimez-vous les uns les autres », c’est « il n’y a plus de Grecs ni juifs, ni hommes ni femmes ». La loi et l’ordre subvertis par l’Amour. Bien que née juive, Simone Weil se sent chrétienne, mais voue aux gémonies le catholicisme. Je suis aux antipodes de notre noble philosophe. Je fais mien le catholicisme, qui bien qu’universel (en grec, katholicos) se marie — se mariait — avec le patriotisme français. Catholique au sens où l’entendait Bossuet : « Si l’on est obligé d’aimer tous les hommes, et qu’à vrai dire il n’y ait point d’étranger pour le chrétien, à plus forte raison doit-il aimer ses concitoyens […]. Tout l’amour qu’on a pour soi-même, pour sa famille, et pour ses amis se réunit dans l’amour qu’on a pour sa patrie, où notre bonheur et celui de nos familles est renfermé. [De l’instruction de Mgr Le Dauphin] »

En revanche, je mets à distance ce christianisme devenu au cours de ces dernières décennies, dans la lignée de Vatican II, une folle machine à aimer l’Autre, quel qu’il soit et quelles que soient ses intentions. Le message d’amour universel du Christ est déconnecté de la loi divine et de l’enseignement de l’Église. Il est paradoxalement instrumentalisé au service d’une destruction des nations et de la civilisation chrétiennes en Europe.

On devient français par l’histoire, la littérature, si on n’a pas eu la chance de l’être par le sang

En France, l’émancipation des juifs, proclamée par la Révolution (et le roi Louis XVI !) a été encadrée par Napoléon à l’issue de la célèbre réunion du Sanhédrin en 1807. Au-delà des diverses questions posées par l’Empereur, à propos de l’interdit sur les mariages mixtes ou les prescriptions alimentaires dans la Grande Armée, il exhortait avant tout les juifs à considérer les autres Français comme des « frères » et Paris, comme leur nouvelle Jérusalem. Je suis simplement resté fidèle à cette injonction impériale.

Je vis toujours en 1800, même après avoir quitté les rives de l’enfance. Je me balade plus que jamais dans les rues de Paris pour retrouver mes fantômes de l’histoire ou des romans. Je crois toujours qu’on devient français par l’histoire et la littérature, si on n’a pas eu la chance de l’être par le sang et la terre. C’est notre génie national. Je crois toujours, comme le disait le général de Gaulle au journaliste André Passeron, le 6 mai 1966 : « Nous avons jadis été un pays énorme. Nous sommes faits pour être un pays énorme. C’est ce qu’il faut que nous cherchions à réaliser. »

Grandeur de la France, creuset de l’Europe

Je crois plus que jamais que la France n’est pas en Europe, mais est l’Europe. Elle est espagnole par les Pyrénées, italienne par Nice et la Provence, allemande par Strasbourg et le Rhin, anglaise par la Bretagne : « L’originalité de la civilisation française fut de fondre et d’amalgamer des éléments méditerranéens et des éléments barbares… La France fut, par sa côte méditerranéenne, en contact intime avec les mondes grec, romain, byzantin ; par sa côte atlantique, avec les Vikings scandinaves ; par sa frontière pyrénéenne, avec l’islam ; par le Rhin, avec les Barbares. Ce mélange la sauva de l’éternel provincialisme de l’Europe centrale. »

En 1810, la France incorporait en son sein les provinces belges, rhénanes, italiennes. J’amuse beaucoup mes amis, surtout ceux venant de ces contrées-là, en leur disant qu’à mes yeux, ils sont toujours français. Ils ne se doutent pas à quel point je suis sérieux. Il n’y a aucune différence, selon moi, entre Nice et Turin, Strasbourg et Cologne, Lille et Bruxelles ou Anvers. La France n’est pas une race ; elle est l’héritière de l’Empire romain ; le destin historique de cette nation, comme le disaient Jacques Bainville ou Maurice Barrès, est de poursuivre la tâche de « civilisation » commencée sous les auspices du légionnaire romain au-delà du Rhin.

La France sait qu’elle a un futur, mais elle ne se voit pas d’avenir

Écrire l’Histoire de la France, c’est pour moi monter et descendre inlassablement le même escalier : comment l’Église a fait un roi ; comment le roi a fait la nation ; comment la nation a fait la République ; comment la République a fait la grande nation ; comment la grande nation est devenue puissance moyenne ; comment la puissance moyenne est en danger de mort. L’historien Pierre Nora résume cet escalier par une formule cruelle et magnifique : « Je pense que le passé de la France est plus intéressant que son avenir. La France sait qu’elle a un futur, mais elle ne se voit pas d’avenir. »

La France a été le cœur battant de l’Histoire de l’Europe, et donc du monde, pendant mille ans : la féodalité, les croisades, la monarchie absolue, les Lumières, la Révolution, la démocratie, la colonisation, le socialisme. En revanche, l’histoire du XXe siècle s’est faite autour d’elle, à ses marges ; elle n’a rien maîtrisé, seulement subi : communisme, fascisme, nazisme, libéralisme, crise de 1929. La France, de sujet, est devenue un objet. D’actrice, spectatrice. Elle s’est retirée doucement de l’Histoire.

L’engrenage du désastre de 1763

Si on remonte le fil du temps, on peut sans doute situer le point d’inflexion de son destin tragique en 1763, date du sinistre traité de Paris. La défaite des armées françaises en Europe, face à la Prusse de Frédéric II et au Canada, face aux habits rouges britanniques, sans oublier le lâchage de Dupleix en Inde, par une cour royale médiocre et stupide, sonne le glas de l’ambition mondiale de la France. Le monde ne parlera pas français et donc ne pensera pas en français, mais en anglais.

Tous les efforts patients de nos rois pour succéder à l’Empire espagnol sont alors mis à bas. Toute la suite de l’histoire s’explique par la tentative toujours vaine de rattraper cette perte irréparable. C’est pour venger la défaite de son grand-père Louis XV que Louis XVI engage la Marine française aux côtés des insurgés américains. C’est parce que cette guerre provoque un endettement inouï que Louis XVI est renversé ; parce que la Révolution déclare la guerre à l’Europe que Napoléon tente de revenir dans le grand jeu mondial, en imposant l’hégémonie française sur le continent. Parce qu’on est inconsolable de la chute de l’Empire napoléonien (« La halte dans la boue », dit-on à l’époque) qu’on bâtit un empire de substitution en Afrique et en Indochine. Parce que nos soldats ont pris la déplorable habitude de se battre contre des tribus africaines mal armées qu’on se fait écraser par la puissante armée prussienne en 1870 ; parce qu’on perd l’Alsace-Lorraine qu’on prépare la revanche ; parce qu’on gagne en 1918 qu’on perd en 1940. Parce qu’on est écrasé en 1940 qu’on doit abandonner nos colonies qui n’ont plus peur du soldat français qui a cessé d’être invincible.

Funeste enchaînement, funeste destin. Chacune de nos défaites creuse le tombeau de la puissance française ; chacun de nos retours marque la résurrection d’une France-Christ. La France perd la main en 1815, manque l’occasion de la ressaisir en 1918, la perd à jamais en 1940. Et fait semblant de l’avoir retrouvée, sans y croire, en 1945.

Tout se répète, mais différemment

La France a usé la mansuétude divine. Ses plaies marquent tout son corps mutilé. Selon une légende populaire bien connue, un homme, sur le point de mourir, voit passer devant ses yeux les événements marquants de son existence. La France vit aujourd’hui un phénomène identique. Elle semble repasser par toutes les étapes de son existence millénaire. Un affaiblissement de l’État central, au bénéfice des « territoires », des grands groupes mondiaux et des réseaux mafieux, de tous ces féodaux qui semblent sortis d’un Moyen Âge technologique ; les grandes invasions, la conquête arabe du VIIe siècle jusqu’à Poitiers, avec les vagues migratoires ; lors du premier choc pétrolier, en 1973, on entendait dans le monde arabe : « C’est la revanche de Poitiers ! » Quelques décennies plus tard, les djihadistes qui frappent la France célèbrent la « razzia bénie » du gouverneur andalou Abd al-Rahman. On peut aisément poursuivre cette remontée dans le temps : les projets de paix perpétuelle ont vu leur consécration dans l’Union européenne ; l’hégémonie de l’empire des Habsbourg n’est rien à côté de celle de l’empire américain ; la soumission craintive de notre diplomatie aux desiderata allemands rappelle le temps de Bismarck ; le cosmopolitisme des élites intellectuelles et économiques évoque les Lumières ; la « libération sexuelle » et les crises de spéculation financière nous ramènent à la Régence ; le pouvoir des juges a bien des points communs avec les parlements d’Ancien Régime ; la montée en puissance médiatique des femmes d’aujourd’hui fait souvent référence au rôle décisif de ces dernières dans les salons du XVIIe et du XVIIIe siècle ; notre humble fascination pour la culture et langue anglo-saxonne est née au temps de l’« anglomanie » du XVIIIe et du XIXe siècles, etc.

Bien sûr, rien n’est exactement homothétique ; mais tout évoque, rappelle, inspire. Tout se répète, mais différemment. On connaît la célèbre formule de Tocqueville : « L’Histoire est une galerie de portraits où il y a peu d’originaux et beaucoup de copies. » On connaît moins l’intervention de Victor Duruy, en 1862, devant un parterre de polytechniciens, peu avant qu’il ne devienne le ministre de l’Instruction publique de Napoléon III : « L’Histoire est le trésor de l’expérience universelle. Je sais bien que l’humanité ne repasse jamais par les mêmes voies, et que le chemin qu’elle suit est un pont qui s’écroule derrière elle. Mais les ruines mêmes qu’elle fait lui servent de matériaux pour ses constructions nouvelles. Dans le présent, ce qu’il y a de plus, c’est toujours du passé et parfois du passé le plus lointain. Chacun de nous porte en soi l’humanité tout entière. Écoutez bien, et vous entendrez au fond de votre âme, dans vos opinions et vos croyances, le sourd retentissement des siècles. »

Écrire l’histoire de France pour comprendre ce qui lui arrive

Écrire l’Histoire de la France est la seule solution pour comprendre ce qui lui arrive. Cette nation, qui n’est ni une race, ni une ethnie, ni même une géographie, est une construction tout artificielle, toute politique, qui doit tout aux hommes et rien aux éléments. Elle aurait pu ne pas exister, et ses populations et ses terres auraient sans dommage été réparties entre les Empires qui se partageaient l’Europe. Ce qui manqua d’arriver à plusieurs reprises. Inventée par l’Histoire, la France ne peut vivre que par l’Histoire, ou mourir par l’Histoire. La France se définit par son histoire, quand l’Allemagne l’est par sa langue ou l’Angleterre par sa société. On recense plus de six cents Histoire de France depuis le XVIe siècle.

La France est un des rares pays à avoir deux mythes d’origine : les Gaulois et les Francs. Les Francs pour l’histoire aristocratique, catholique, monarchique, qui part du baptême de Clovis. Les Gaulois, pour l’histoire anticléricale, républicaine, laïque. La monarchie française s’est prétendue descendante des Troyens, puis de l’imperium romain. Chaque régime s’est successivement constitué sa forme d’identité avec sa propre histoire. Il y a eu une Histoire royale avec les Chroniques de Saint-Denis, le discours sur l’Histoire universelle de Bossuet, puis une Histoire de type révolutionnaire, divisée entre Girondins et Montagnards, libéraux et marxistes. Fustel de Coulanges a dit : « L’Histoire, telle qu’on l’écrit en France, est une guerre civile permanente. » Notre Histoire est une succession de guerres civiles : la lutte contre les Albigeois, les guerres de Religion entre protestants et catholiques, les persécutions des jansénistes par la monarchie, puis la lutte des jansénistes contre la monarchie, les révolutionnaires contre les partisans de l’Ancien Régime, les Bleus contre les Vendéens, les Jacobins contre les Girondins, la Terreur bleue, la Terreur blanche, les journées de juin 1848, les Versaillais contre les communards, les dreyfusards contre les antidreyfusards, les fascistes contre les communistes, les pétainistes contre les gaullistes, les partisans de l’Algérie française contre les gaullistes…

Les guerres autour du récit historique

Si la France est l’histoire de nos guerres civiles, nos guerres civiles sont d’abord des guerres de l’Histoire. Des guerres de mémoires, dirait-on aujourd’hui. Des guerres des origines. Des guerres d’identité, puisqu’en France, l’identité passe par l’histoire.

On a d’abord connu la lutte des germanistes contre les romanistes. Les germanistes, comme Boulainvilliers, voyaient dans les nobles les héritiers des guerriers francs, et dans le tiers état, les descendants du petit peuple gallo-romain, conquis et soumis. Les historiens du roi, soucieux de sauvegarder l’unité du royaume, rétorquèrent que la monarchie française était la fidèle gardienne de l’imperium romain. Plus expéditif, le révolutionnaire Sieyès renvoya les nobles « dans leurs forêts de Franconie », tandis que les sans-culottes saccageaient les tombeaux des rois à Saint-Denis, pour mettre en œuvre avec une brutalité de Vandales la célèbre formule de Rabaut Saint-Étienne : « L’Histoire n’est pas notre code. »

Une Histoire en remplace une autre. Une querelle d’historiens succède à une autre. Tout le XIXe siècle vit s’affronter l’Histoire des monarchistes à celle des républicains. Le baptême de Clovis contre le 14 juillet 1789. Lavisse parviendra à synthétiser les deux récits en commençant par les Gaulois de Vercingétorix, mais en accueillant Clovis comme marqueur majeur. En intégrant 1789 dans l’histoire millénaire des rois. En mêlant les racines chrétiennes et la laïcité. En glorifiant les croisés et les soldats de l’an II. C’est le fameux « roman national » qui connut son apothéose le 11 novembre 1918, par la victoire finale à l’issue d’une guerre terrible qui avait vu se réconcilier dans les tranchées ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas, ceux qui vibraient au souvenir du sacre à Reims et ceux qui étaient sensibles à la fête de la Fédération, selon le mot cité jusqu’à plus soif de Marc Bloch.

Mais pas plus qu’il n’existe de fin de l’Histoire, il n’existe, en France, de fin des guerres de l’Histoire.

Au XXIe la lutte se concentre sur l’immigration et l’horrible homme blanc hétéro

Si au XIXe siècle l’enjeu fut la Révolution française, et au XXe siècle sa lecture communiste, au XXIe siècle, la lutte se focalise autour de l’immigration. Les lieux de l’affrontement ne sont plus les forêts de Franconie contre le Colisée de la Rome antique, pas plus que la cathédrale de Reims contre l’esplanade du Champ-de-Mars. Tous ces lieux, tous ces symboles, tous ces marqueurs idéologiques et historiques ne disent plus rien à grand monde. La tâche de déconstruction de générations d’intellectuels, de sociologues, d’idéologues et d’historiens a fait son œuvre : notre Histoire de France est vue désormais comme un catalogue d’inventions forgées par d’horribles hommes blancs, hétérosexuels et catholiques pour persécuter les pauvres, les femmes, les homosexuels, les peuples colonisés, les musulmans. Le « roman national » qui avait permis à la République d’incorporer sa geste dans l’Histoire de France, pour rassembler les Français et façonner une identité nationale face à l’Allemagne, est devenu synonyme de « mythe », de « foutaise » ou, pire, d’émanation « de la fachosphère ».

L’Histoire soumise au politiquement correct

L’Histoire ne doit plus être un outil qui permet de donner un sens, un ordre à une collectivité, mais au contraire le moyen de rendre impossible toute communauté qui serait par trop contraignante et pas assez « inclusive ». Comment raconter une Histoire de France à nos contemporains qui ne reconnaîtrait aux femmes la place que nos mentalités d’aujourd’hui estiment qu’elles méritent ? Comment raconter une Histoire de France qui montrerait à l’envi que la civilisation islamique n’est pas à l’origine de la redécouverte de la philosophie grecque, et moins encore de la Révolution française, et qu’elle compte même parmi nos plus anciens et farouches ennemis ? Bref, comment raconter une Histoire de France qui serait une Histoire de France sans contrevenir à tous nos totems et tabous ? Alors, se disent nos bons esprits, avides de paix et d’amour, plutôt que de contraindre de manière cruelle des gens venus d’ailleurs, avec une autre civilisation, un autre rapport au temps, une autre conception de l’émancipation, à faire leur une Histoire et une grammaire civilisationnelle qui auraient jadis martyrisé leurs ancêtres, autant s’en débarrasser. Autant considérer qu’il n’y a rien, de peur qu’il n’y ait pas tout.

Il n’est plus temps d’opposer Clovis à Vercingétorix, puisque Clovis est un prince barbare, plus allemand que français, dont la date de baptême n’est pas sûre, et que Vercingétorix, autrefois brandi par les progressistes anticléricaux pour détacher la naissance de la France de sa matrice chrétienne, est désormais rangé au placard nauséabond des icônes identitaires.

L’historien bien en vue aujourd’hui voit en l’Histoire une illusion à déconstruire

Il n’y a pas d’origine de la France, puisque la France n’existe pas, puisqu’il n’y a plus d’origine à rien. La France n’est née nulle part, sauf dans la grotte de Chauvet il y a plus de trente mille ans, « prémisse d’une humanité métissée et migrante », comme l’exalte l’Histoire mondiale de la France. Alors, il n’y avait pas de frontières ni d’État ni de religion, et les hommes étaient tous des nomades, qui avaient la surface de la Terre comme domaine. Les nations n’existent pas, les frontières n’existent pas nous dit-on, ce sont des créations artificielles et falsifiées ; les grands hommes n’existent pas non plus, ils ne sont que des usurpateurs qui tyrannisent des masses sociales en action. La chronologie, elle aussi, est un concept suranné ; les dates ne veulent rien dire ou alors n’importe quoi. L’historien d’aujourd’hui aspire à se défaire de son rôle d’historien ; il voit en l’Histoire une illusion à déconstruire ; il se rêve anthropologue ou sociologue. Ces historiens-là tiennent le haut du pavé. Ils ont titres et postes. Amis et soutiens. Selon la logique mafieuse, ils ont intégré les lieux du pouvoir et tiennent les manettes de l’État. Ils appliquent à la lettre le précepte de George Orwell dans 1984 : « Qui contrôle le passé contrôle l’avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé. » Dans une nation fabriquée par l’État, et où l’État détermine les programmes scolaires, ils ont droit de vie et de mort sur la nation elle-même. Ave César(s), ceux qui vont mourir te saluent.

Tout ce qui est national est devenu honteux

Il ne sert à rien d’adoucir le roman national par le récit national, afin de le rendre plus crédible et plus « scientifique » ; on n’apaisera jamais le courroux de nos censeurs. Dans « roman national », ce qui leur déplaît n’est pas le terme « roman », mais l’adjectif « national ». Tout ce qui est national est devenu honteux. Dangereux. C’est la nation qu’ils voulaient désagréger. Ils ont réussi. Avec un récit historique en miettes, ils ont façonné une nation en miettes. Avec des histoires diversitaires, pour rendre hommage aux différentes mémoires, ils fabriquent une histoire des Français et non plus une Histoire de France. Ils ont fait délibérément de l’Histoire de France, et donc de son identité, le produit du rapport de force démographique. Chacun cuit sa petite histoire sur son petit feu identitaire.

Michelet et Bainville désormais proches l’un de l’autre

Il ne faut pas se leurrer. Ce travail de déconstruction n’a laissé que des ruines. On ne pourra pas reconstruire ce qui a été saccagé. Le « roman national » du père Lavisse, celui qui a enchanté et nourri mon enfance, est devenu, selon le mot de Pierre Nora, une « romance ». À lire aujourd’hui les Histoire [s] de France de Michelet et Bainville, on y voit davantage les ressemblances que les points de divergence. Le maître lyrique de l’Histoire républicaine et le chantre inspiré des quarante rois qui ont fait la France nous semblent aujourd’hui proches l’un de l’autre. C’est dû bien sûr à leur génie qui emporte les enthousiasmes, au-delà des partis pris idéologiques ; mais cela atteste que l’enjeu n’est plus là. Ceux qui vibrent encore au sacre royal de Reims ne sont plus qu’une poignée d’irréductibles, et tout le monde a compris qu’après la fête de la Fédération, il y avait eu la Terreur.

Pour mieux apprécier leur différend, il faut prolonger les courbes. Comme la critique par Marx du capitalisme mondialisé qui détruit toutes les structures traditionnelles pour imposer le règne planétaire du marché est beaucoup plus pertinente aujourd’hui qu’à son époque, on peut dire que les contempteurs de la République avaient cent ans d’avance.

L’universalisme est devenu une machine à torturer

La quête universelle française, transmise par la chrétienté à la République, est devenue une machine à torturer les Français. L’universalisme des élites françaises a permis à notre pays de répandre ses soldats et ses idées, lorsque nous étions la « Chine de l’Europe ». Cet universalisme se retourne contre les Français et la France lorsque celle-ci ne représente plus que 1 % de la population mondiale. Dans le film superbe de Denys Arcand sorti en 1986, Le Déclin de l’empire américain, un professeur d’histoire, joué par Rémy Girard, donne sa leçon inaugurale à ses étudiants : « Il y a trois choses importantes en Histoire. Premièrement, le nombre. Deuxièmement, le nombre. Troisièmement, le nombre. »

La démographie, la République et l’universalisme contre la France

Dans le monde de 1900, où la population européenne représentait quatre fois celle de l’Afrique, l’universalisme se fit conquête et colonisation de l’Afrique par l’Europe au nom de la civilisation. Dans le monde de 2100 où la population de l’Afrique représentera quatre fois celle de l’Europe, l’universalisme se fera (se fait déjà) conquête et colonisation de l’Europe par l’Afrique au nom des droits de l’homme.

Dans ces conditions historico-démographiques, la fin est au bout du chemin universaliste. La stratégie des universalistes est simple : on exalte la République pour mieux se délester de la France. On se drape dans les oripeaux de l’État de droit pour s’interdire toute politique qui ne soit pas soumise au juge et aux normes qu’il a tirées de la Déclaration des droits de l’homme. La République sera d’autant plus universelle qu’elle ne sera plus française. La France devra donc choisir si elle veut rester la France ou un État de droit parmi d’autres.

Dans une lettre à son ambassadeur à Paris, le chancelier allemand Bismarck écrivait déjà en 1871 : « Alors on songe aux grandes villes disparues de la scène du monde : Tyr et Babylone, Thèbes et Sparte, Carthage et Troie. Et cela parce que la France, reniant son passé glorieux, livrée aux avocats et aux casse-cou, aura cessé d’être française pour devenir républicaine. »

Ce débat-là est plus que jamais de notre temps. Dès la fin de Mai 68, François Mauriac, dans son bloc-notes, avait tout deviné avec une prescience étonnante : « Entre les Français qui pensent d’abord au destin de la France et ceux qui s’en moquent, et qui veulent changer celui de l’homme, la conversation est en fait impossible. »

Le fameux parti de l’étranger, dont parle encore Mauriac dans un de ces derniers blocs-notes avant sa mort (« Le parti de l’étranger, c’est une accusation dont on a usé et abusé en France pour disqualifier l’adversaire. Il n’empêche que ce parti a toujours existé chez nous. ») est, que cela plaise ou non, un des fils rouges de notre Histoire. Au reste de l’esprit féodal, il faut ajouter l’Église et l’Université, voire les reines étrangères et leurs entourages. Dès le Moyen Âge, les éléments du drame français sont posés. Les instruments privilégiés de l’édification de la France, et de son rayonnement en Europe, peuvent aussi se retourner à tout moment contre l’unité du pays, au nom de concepts trop grands pour lui : la chrétienté, l’empire, l’humanité, la paix universelle, le monde.

[…]

La France, objet de sarcasme et de mépris de l’élite

Cette mentalité s’est répandue parmi nos élites et a touché les meilleurs de nos esprits. La « grande nation », jadis objet de respect et de crainte, est désormais objet de sarcasmes et de mépris.

Tout se passe en vérité comme si la fonction suprême que se sont donnée nombre de nos historiens contemporains (en dépit de la résistance valeureuse d’une poignée d’historiens à contre-courant) est d’utiliser l’Histoire pour en finir avec la France. Faire mourir par l’Histoire ce qui est né, a grandi par l’Histoire : la France.

Pendant des siècles, une main de fer, qu’elle soit monarchique, impériale ou républicaine, avait tenu ensemble ces éléments disparates de notre géographie comme de notre histoire ; les mêmes qui, unifiant le pays sous la botte de leurs soldats et de leurs administrateurs, prenaient soin de rassembler le passé de la nation sous un unique manteau d’apparat. Ce n’était pas gagné : Pascal avait du mal à s’accorder avec Voltaire ; le Jacobin Saint-Just n’était pas moins fanatique que le janséniste Saint-Veyran. Mais l’équipage français devait tout embarquer sous peine de chavirer. On connaît le mot célèbre de Bonaparte : « De Clovis au Comité de salut public, j’assume tout. » On devrait le prolonger jusqu’à aujourd’hui : « De Clovis à Pétain et à Bugeaud, j’assume tout. » Montaigne disait qu’il aimait Paris « jusque dans ses verrues et ses taches ».

La France n’aurait que des taches et des verrues

Désormais, c’est l’inverse : la grande machinerie universitaire historiographique euthanasie la France. On lui rappelle que la France n’a que des taches et des verrues, et on passe son temps à les exhiber ; on nous explique qu’elle n’a jamais vraiment existé, pour mieux faire admettre qu’elle n’existe plus. On lui dénie ses racines chrétiennes, pour mieux implanter sur son sol et dans son âme la greffe islamique. Ce qui se joue aujourd’hui, sur le sol français, c’est la confrontation idéologique de deux systèmes civilisationnels différents et traditionnellement rivaux. C’est la réalisation de la prophétie de Bernanos dans Les grands cimetières sous la lune (1938) : « La chrétienté a fait l’Europe. La chrétienté est morte. L’Europe va crever quoi de plus naturel. » On dit à la France que ses ancêtres sont imaginaires pour mieux lui en inventer d’autres. Dans un livre publié en 2014, Dominique Borne commençait l’Histoire de France avec l’arrivée des Grecs à Massalia, au Ve siècle, pour trancher entre Clovis et Vercingétorix ; et permettre aux enfants d’immigrés de se retrouver dans la nouvelle image d’Épinal d’une France métissée dès ses origines !

On répète que l’Histoire ne sert à rien pour que la France n’ait plus la tentation, comme elle le fit aux siècles passés, de rechercher les si nombreux exemples de son Histoire glorieuse pour retrouver une énergie vitale qui lui permettrait de ne pas mourir.

Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres

Tocqueville nous avait prévenus : « Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres. » Les ténèbres, c’est leur truc. Selon le grand historien néerlandais Johan Huizinga, l’Histoire représente la manière dont une civilisation prend conscience d’elle-même et rend compte de son passé. Il faut donc abolir l’Histoire pour interdire désormais à notre civilisation de prendre conscience d’elle-même.

Pourtant, dans les ténèbres, marchant à tâtons, les hommes continuent d’avancer. Le XXIe siècle sera — est déjà — le théâtre d’affrontements multiples, de destructions, de ruptures, d’effondrements, qui provoqueront des reconstitutions identitaires de nouveaux « nous », de nouvelles formes de sentiment d’appartenance qui reprendront des éléments du passé (que l’on songe aux réseaux de monastères après la chute de l’Empire romain). L’ampleur des mouvements est telle (bouleversement climatique, vagues migratoires, nouvelles technologies) qu’ils échappent largement à la maîtrise humaine et s’apparentent à une antique malédiction des dieux. Nous approchons à grands pas aveugles ce que Drieu la Rochelle annonçait dans son roman Le Feu follet : « Il était l’heure des conséquences et de l’irréparable. »

L’histoire se venge

Paradoxe ironique d’une modernité qui prétendait affranchir les hommes de l’antique fatum au nom de l’efficacité de la raison technicienne et qui redonne au contraire toute sa force à la fatalité. Dans Vies des hommes illustres et des grands capitaines étrangers et français, qui raconte les guerres de Religion, Brantôme écrit : « Quand le Français dort, le diable berce la France. » À force d’être méprisée, rejetée, niée, néantisée, l’Histoire se venge.

Napoléon et Bonaparte

On ne comprend plus Napoléon. On ne peut plus le comprendre. On comprend Bonaparte en revanche. On le comprend de mieux en mieux : l’ambitieux, le self-made man, le parvenu, est devenu notre lot quotidien. On compare à Bonaparte n’importe lequel de nos chefs de l’État, pourvu qu’ils soient volontaires ou impérieux. Les Bonaparte sont légion, dans tous les pays, tous les domaines. Nous sommes tous des Bonaparte au moins dans nos rêves.

Napoléon n’est pas Bonaparte. « Napoléon est une synthèse du surhumain et de l’inhumain », dira Nietzsche. « Il est hors ligne, hors cadre, ni un Français, ni un homme du XVIII siècle », ajoutera Taine. Bonaparte est un homme des Lumières ; Napoléon est la figure romantique par excellence. Bonaparte est un grand lecteur de Rousseau ; Napoléon s’est « dégoûté de Rousseau depuis [qu’il] a vu l’Orient ; l’homme sauvage est un chien ». Bonaparte est un jeune homme plein de passions ; Napoléon est un homme gouverné par sa raison.

Bonaparte est obsédé par son destin, Napoléon par l’Histoire. Bonaparte est le fils de sa mère ; Napoléon est l’héritier de Charlemagne. Bonaparte est corse, Napoléon, romain. Bonaparte a une famille encombrante et arrogante ; Napoléon « n’a point de famille si elle n’est française ». Bonaparte est un condottiere italien du XVe siècle, un contemporain de Dante, de Michel-Ange, de César Borgia. Napoléon est le Dioclétien d’Ajaccio, le Constantin du Concordat, le Justinien du Code civil. « Napoléon appartient à l’humanité antique », dira Nietzsche. Bonaparte a la fureur de l’ambitieux ; Napoléon, les ridicules du parvenu. C’est Bonaparte en lui qui s’exclame : « Quel roman que ma vie ! » ; c’est Napoléon qui ne cessait de regretter : « Ah, si j’étais mon petit-fils ! »

Le sauveur de la Révolution

La gauche ne lui pardonne pas d’avoir liquidé la Révolution. Il l’a pourtant sauvée. Cette gauche devrait relire Ernest Renan : « Si la réaction royaliste l’eût emporté en 1796 et 1797, la Restauration se fût faite alors avec de bien plus franches allures, et la République n’eût été dans l’Histoire de France ce qu’elle est dans l’Histoire d’Angleterre, un incident sans conséquence. Napoléon sauva la Révolution, lui donna une forme, une organisation, un prestige militaire inouï. » La droite ne lui pardonne pas « d’avoir rendu la France plus petite qu’il ne l’avait prise », selon le mot célèbre de Bainville, repris par de Gaulle, en oubliant que c’est lui qui a sauvé le Directoire d’une déconfiture militaire qui aurait entraîné le partage de la France entre les vainqueurs. C’est précisément à la reconnaissance des Français que Napoléon devra sa couronne, comme l’avait analysé Stendhal : « Le général Bonaparte pouvait dire à chaque Français : “Par moi tu es encore français ; par moi, tu n’es pas soumis à un juge prussien, ou à un gouverneur piémontais ; par moi tu n’es pas esclave de quelque maître irrité et qui a peur de se venger. Souffre donc que je sois ton Empereur.” »

Retour vers le Djihad

Entre la chrétienté et l’Islam, c’est une histoire millénaire. Qui ne s’unit pas se divise ; qui n’attaque pas recule ; qui ne recule plus conquiert. Qui ne conquiert plus est conquis. René Grousset en a tiré une leçon sur l’importance de la croisade d’Urbain II, qui s’oppose à notre doxa contemporaine. Selon lui, le pape a permis à l’Europe de retarder de près de quatre siècles l’avancée de l’Islam et de préparer la lente émergence d’une Renaissance qui n’aurait jamais eu lieu sous le joug islamique : « La catastrophe de 1453 qui était à la veille de survenir dès 1090 sera reculée de trois siècles et demi… Pendant ce temps, la civilisation occidentale acheva de se constituer et devint capable de recevoir l’héritage de l’hellénisme expirant… La croisade ne fut pas autre chose que l’instinct de conservation de la société occidentale en présence du plus redoutable péril qu’elle ait jamais couru. On le vit bien quand l’Occident renonça à cet effort. »

Pour fonder et justifier leurs attaques meurtrières sur le sol français en 2015, les propagandistes du califat islamique (Daech) sonnèrent l’heure de la revanche contre les « croisés ». Cette appellation fit sourire nos esprits laïcisés et incrédules. Nous avions tort. Cette histoire longue est encore très vivante en terre d’Islam, alors que notre présentisme consumériste et culpabilisateur a tout effacé de nos mémoires. Nous avons oublié qu’Urbain II était français, que Pierre l’Hermite était français, que Godefroy de Bouillon était (pratiquement) français, que Saint Louis était français. Nous avons oublié que, grâce à eux, nous avons échappé à la colonisation islamique et que l’Europe, enracinée solidement dans la raison grecque, la loi romaine, et l’humanisme chrétien, a pu alors s’élever vers le destin inouï et glorieux qui fut le sien. Si nous l’avons oublié, eux ne l’ont pas oublié.

Voltaire, de Funès et Rousseau

Voltaire est un de Funès lettré, un de Funès en majesté ; un de Funès en robe de chambre et perruque coiffée d’un bonnet de patriarche. Le personnage incarné par Louis de Funès, avec un génie comique incomparable, traduisait l’avènement, dans la France pompidolienne du milieu du XXe siècle, d’une nouvelle bourgeoisie, avide et brutale, amorale et cynique, pressée de faire fortune et de parvenir. Voltaire incarne, avec un génie littéraire incomparable, l’avènement, dans la France de Louis XV du milieu du XVIIIe siècle, d’une nouvelle bourgeoisie, avide et brutale, amorale et cynique, pressée de faire fortune et de parvenir. La même soif de reconnaissance. Le même arrivisme. Le même mépris de classe. Le même darwinisme libéral. La même cruauté sociale. Le même règne de l’argent…

Voltaire est libéral, mais pas démocrate : « J’aime mieux obéir à un seul tyran qu’à 300 rats de mon espèce. » Son régime idéal est le despotisme éclairé… Il inaugure une nouvelle race d’écrivains, qu’on appellera un siècle plus tard « intellectuels », qui ont pour caractéristique commune d’aduler les despotes, mais seulement quand ils sont étrangers : allemands, italiens, russes, algériens, égyptiens, africains, vietnamiens et même chinois. Encore plus loués et louangés et flattés lorsqu’ils sont les ennemis de la France… Seul Rousseau, une fois encore, a compris ce qui se trame ; seul Rousseau a dénoncé l’entourloupe : « Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux ; tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d’aimer ses voisins. »

Victor Hugo, présumé innocent

Charles Péguy ne s’y trompera pas : « Hugo aimait les assassins, c’est un fait. […] Ils sont partout dans son œuvre en des points secrets de compétence. En des points de complaisance… » Cette fascination pour les assassins est un des fils rouges de son œuvre. Dans Les Misérables, il exalte la figure du bagnard évadé Jean Valjean, paré de toutes les vertus, et peint le représentant de l’ordre, l’inspecteur Javert, sous les couleurs les plus sombres. C’est dans ce roman qu’on trouve la fameuse apostrophe, devenue la devise de tous les progressistes : « Une école qu’on ouvre, c’est une prison qu’on ferme. » Le criminel est une victime de la société, coupable de ne pas l’avoir éduqué ou de ne pas lui avoir procuré du travail. Victor Hugo a forgé l’arme absolue, l’arme de destruction massive : la compassion. L’amour qu’il porte à tous les assassins, et au-delà à tous les déviants, va faire trembler sur ses bases une société française déjà bouleversée par la Révolution.

Les Misérables, ou le triomphe de l’avocat sur le ministère public, de la sensiblerie sur le bon sens. Victor Hugo et tous les écrivains qui l’ont imité n’ont pas seulement perverti les esprits juvéniles, en leur présentant une image mythifiée et fallacieuse des milieux de la pègre, mais ont surtout désarmé la société face à leurs agissements. En rendant la peine de mort illégitime, Victor Hugo et ses émules ont rendu illégitime toute sanction. En faisant des criminels les victimes, ils ont fait des victimes des criminels, puisqu’au fond représentants malgré eux de cette société honnie. Cette « inversion accusatoire » nourrit la déstructuration des sociétés modernes et l’ensauvagement d’une jeunesse délinquante qui a fait de la « culture de l’excuse » une seconde nature… Nos grandes consciences de gauche prétendent que la prison est criminogène ; qu’il faut tout faire pour l’éviter. On multiplie les peines de substitution et les remises de peine. On refuse de construire de nouvelles prisons. L’objectif prioritaire de notre politique pénale est la rééducation des prisonniers. On se gargarise de la formule hugolienne sur les écoles et les prisons. Nos écoles [où, en France, on fait religieusement lire Victor Hugo] n’ont jamais été aussi nombreuses, mais beaucoup sont devenues, dans nos banlieues en particulier, le lieu d’apprentissage du crime.

Madame Jean-Paul Sartre et Monsieur Simone de Beauvoir

Toute sa vie, Simone de Beauvoir fut Mme Jean-Paul Sartre ; mais depuis leur disparition, Sartre est devenu M. Simone de Beauvoir. En 1980, c’est lui encore qui reçoit du peuple de Paris des obsèques dignes de celles de Victor Hugo. C’est d’elle désormais qu’on évoque sans cesse le magistère, sa pensée dont on se réclame, son culte qu’on célèbre. Jean-Paul Sartre avait dit que « le marxisme était l’horizon indépassable de notre temps » ; le féminisme l’a depuis lors remplacé comme religion de notre époque.

« On ne naît pas femme, on le devient. » La formule claque comme un slogan. Elle incarne une fois de plus la dilection irrépressible des intellectuels français, depuis Descartes au moins, pour une abstraction déconnectée du réel, déjà dénoncée par Burke ou Taine. Les règles de l’évolution darwinienne et de la biologie démontrent pourtant à l’envi qu’on ne devient femme que parce qu’on est née femme. Le naturel et le culturel, le biologique et le social, les instincts et les constructions culturelles, qui au fil des siècles sont devenus les fameux préjugés et stéréotypes tant dénigrés, ne se contredisent pas, mais se complètent ; ne s’affrontent pas, mais se renforcent, comme l’avait noté, dans un exercice de rare lucidité, un Pascal dans ses Pensées : « Je crains que ce qu’on appelle nature soit déjà une coutume, comme la coutume est une seconde nature. »

Simone de Beauvoir a donc tout faux. Il n’y a pas de complot de l’homme pour imposer son hégémonie à la femme ; seulement des besoins fondamentaux dans des situations de grand danger, guerre, famine, menace de prédateurs, qui ne peuvent être satisfaits que par des inégalités protectrices et salvatrices, autant pour les hommes que pour les femmes. Simone de Beauvoir a donc tout faux, mais c’est pour cette raison, dans ce siècle de bouleversement qu’est le XXe siècle, que sa formule fera mouche et s’imposera comme une vérité révolutionnaire. Il fallait un Français — une Française — pour concevoir et imposer cette chimère.

Certaines théoriciennes américaines ont conduit la formule célèbre de Simone de Beauvoir jusqu’à sa logique extrême. Puisqu’on ne naît pas femme, on le devient, la réalité biologique n’existe pas ; il n’y a qu’une invention culturelle et une injonction linguistique. Pour Judith Butler et sa fameuse queer theory, le seul fait d’appeler une petite fille « du nom de fille » en fait une personne de sexe féminin. Les Américains ont l’habitude de donner une ampleur industrielle et commerciale aux inventions des artisans français. La théorie du genre fut au Deuxième Sexe ce qu’internet fut au Minitel. On raffine à l’infini : il y a le sexe (biologique), le genre (culturel), l’orientation (sexuelle). On peut être une personne de sexe masculin, mais de genre féminin, et d’orientation homosexuelle. On peut être de sexe féminin, de genre masculin et d’orientation homosexuelle. On peut aussi être de sexe masculin, de genre masculin et d’orientation hétérosexuelle, mais c’est plutôt mal vu.

De Gaulle, Soustelle et l’Algérie

Soustelle est un ethnologue trop subtil pour croire aux mirages de l’assimilation pure et simple, mais il demeure un républicain de gauche qui croit en l’être humain. Dans la querelle portée avec maestria par Joseph de Maistre dans Considérations sur la France (« Il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan ; mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe c’est bien à mon insu. »), de Gaulle est du côté du réactionnaire de Maistre, Soustelle est avec les révolutionnaires universalistes pour qui, comme il le dira lui-même, « Il n’y a aucune différence entre un paysan cévenol et un paysan kabyle. »

On notera cependant qu’il parle des Kabyles — convertis de force à l’islam, des siècles plus tôt — et non des Arabes. Tout à son mirage romantique mexicain, il oublie seulement qu’en cent trente années de colonisation il n’y a pratiquement pas eu de mariages mixtes entre pieds-noirs et Arabes. De Gaulle, lui, est d’un réalisme impitoyable : « On peut intégrer des individus ; et encore dans une certaine mesure seulement. On n’intègre pas des peuples, avec leur passé, leurs traditions, leurs souvenirs communs de batailles gagnées ou perdues, leurs héros. Vous croyez qu’entre les pieds-noirs et les Arabes, ce ne sera jamais le cas ? Vous croyez qu’ils ont le sentiment d’une patrie commune, capable de surmonter toutes les divisions de races, de classes, de religions ? Vous croyez qu’ils ont vraiment la volonté de vivre ensemble ? »

Dans l’« Algérie de papa », on l’a vu, les musulmans n’avaient pu obtenir la citoyenneté française parce qu’ils avaient refusé d’abandonner leur « statut personnel », c’est-à-dire leur mode de vie régi par les lois religieuses. L’intégration dans l’Hexagone avait renversé les priorités et tourné au marché de dupes : les musulmans, devenus français, avaient légalement obtenu les droits de tout citoyen ; mais personne n’avait prévu que nombre d’entre eux retourneraient à leur « statut personnel » immémorial. À la fin des fins, ils l’emportent et sur Soustelle et sur de Gaulle. Une contre-société forge peu à peu un contre-peuple dans le cadre d’une contre-colonisation. De nouveau, la République se retrouve face à l’Islam, et ne sait toujours pas comment trancher le nœud gordien. De nouveau, la nation renoue avec ses éternels démons de la division, de la haine entre Français, de la guerre civile.

Au nom de l’intégration et de l’Algérie française, Soustelle nous aurait maintenus dans une guerre permanente, cruelle et avilissante. Avec l’indépendance de l’Algérie, de Gaulle nous a donné un répit d’un demi-siècle, dont on a eu le grand tort de croire qu’il durerait toujours. Cinquante ans de paix, c’est beaucoup pour un pays toujours en guerre contre ses voisins ou contre lui-même ; mais ce n’est rien à l’échelle de l’Histoire.

Présentation de Destin français par l’éditeur

« Je savais où je voulais vivre, avec qui je voulais vivre, et comment je voulais vivre. À mes yeux médusés d’enfant, le mot France brillait de tous les feux : histoire, littérature, politique, guerre, amour, tout était rassemblé et transfiguré par une même lumière sacrée, un même art de vivre, mais aussi de mourir, une même grandeur, une même allure, même dans les pires turpitudes. La France coulait dans mes veines, emplissait l air que je respirais ; je n’imaginais pas être la dernière génération à grandir ainsi. Il ne faut pas se leurrer. Le travail de déconstruction opéré depuis quarante ans n’a laissé que des ruines. Il n y a pas d’origine de la France, puisque la France n’existe pas, puisqu il n’y a plus d’origine à rien. On veut défaire par l’histoire ce qui a été fait par l’Histoire : la France. L’Histoire est désormais détournée, occultée, ignorée, néantisée. L’Histoire de France est interdite. On préfère nous raconter l’histoire des Français ou l’histoire du monde. Tout sauf l’Histoire de France. Mais cette Histoire se poursuit malgré tout et malgré tous. Elle a des racines trop profondes pour être arrachées. Elle s’est répétée trop souvent pour ne pas se prolonger jusqu à aujourd’hui. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les mêmes lois s’imposent au-delà des générations. L’Histoire se venge. » Après le phénoménal best-seller Le Suicide français, Éric Zemmour se livre avec force et sans tabou à une analyse de l’identité française en réhabilitant ses fondations.

Biographie de l’auteur par l’éditeur

Homme d’esprit et d’histoire, Éric Zemmour est un des journalistes français les plus redoutés, les plus lus et les plus écoutés comme en témoignent chacun de ses billets sur RTL, dans Le Figaro et Le Figaro Magazine ou ses fleurets sur Paris-Première. Le spectaculaire phénomène du Suicide Français (Albin Michel, 2014), plus de 500 000 exemplaires vendus, confirmé par son dernier succès, Un Quinquennat pour rien (Albin Michel, 2017), ont définitivement inscrit son statut d auteur de premier plan. Éric Zemmour signe avec Destin Français une œuvre majeure. Une autobiographie intellectuelle, historique et littéraire. La plus belle histoire d’amour avec la France.

Destin français,
d’Éric Zemmour,
chez Albin Michel,
paru le 12 septembre 2018,
à Paris,
569 pages,
ISBN-13 : 978-2226320070
24,50 € (France)
36,95 $ (Québec, annoncé pour octobre 2018)

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