Vers où va-t-on ? La mort et la résurrection d’un blogueur

Vers où va-t-on ?

La mort et la résurrection d’un blogueur

Posted: 14 Jun 2018 05:16 AM PDT
Article original de Dmitry Orlov, publié le 5 juin 2018 sur le site Club Orlov
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr

Normalement, nous sommes heureux quand les choses se passent bien et tristes quand les choses tournent mal. L’effondrement semble changer cela. Dans un scénario d’effondrement, les choses tournent mal. L’idée que quelque chose irait bien est reléguée au royaume des vœux pieux, et l’attention se porte plutôt sur les choses qui tournent mal de manière particulièrement profonde, amusante ou envoûtante. L’effondrement fait que les limites de l’action constructive se réduisent à un cercle minuscule entouré d’une vaste étendue de conséquences inattendues. Les notions de victoire et de défaite sont redéfinies : nous nous sentons victorieux lorsque les plus responsables de l’effondrement font quelque chose de spectaculaire pour contrecarrer leur propre but sans que nous fassions rien ; à l’inverse, nous nous sentons vaincus lorsque le processus d’effondrement ralentit et que le monde s’installe dans un modèle d’échec interminable et durable.

L’État ukrainien contemporain (ou ce qui en reste) nous fournit de nombreuses informations sur le processus d’effondrement. C’est un laboratoire virtuel d’effondrement. Chaque niveau de la pile d’effondrement est représenté là, offrant un terrain fertile pour une analyse personnelle de l’effondrement. cela fonctionne de bas en haut :

L’effondrement culturel est le résultat d’un effort pseudo-nationaliste niant l’héritage russe de l’Ukraine et le remplaçant par un culte de l’adulation de toutes choses occidentales, une langue nationale et une culture synthétisées à partir de dialectes villageois et des griefs historiques profondément enracinés.
L’effondrement social est venu de la marginalisation et de l’ostracisme d’une grande partie de la population qui s’est associée plus étroitement avec la Russie qu’avec le pseudo-nationalisme ukrainien nativiste. Beaucoup de ces gens se sont installés là après la Révolution [russe de 1917, NdT], pour exercer une influence civilisatrice sur une région agraire arriérée. Beaucoup de leurs descendants sont maintenant retournés en Russie.
L’effondrement politique a commencé avec le renversement violent, dirigé depuis l’étranger, du gouvernement constitutionnel et son remplacement par des comparses triés sur le volet par le Département d’État américain. Dans sa deuxième phase, une mauvaise politique a provoqué une guerre civile qui se poursuit à ce jour, et un démembrement du pays, Donetsk, Lugansk et la Crimée se séparant. Quelque part en cours de route, le parlement ukrainien a été « renforcé » par des oligarques et des criminels de toutes sortes, ce qui a rendu la politique du pays si corrompue qu’elle est devenue ingouvernable, même pour ses puissants gestionnaires de la CIA.
L’effondrement commercial a été facilement produit en coupant de nombreux liens économiques entre l’Ukraine et la Russie. En particulier, cela a détruit une grande partie du secteur industriel avancé de l’économie ukrainienne (qui était autrefois la fierté de l’URSS), provoquant l’exfiltration de nombreux spécialistes techniques vers d’autres lieux plus productifs, comme la Corée du Nord, qui en avait besoin, avec quelques scientifiques experts en fusée et en armes atomiques. Tous les principaux secteurs de haute technologie – moteurs de fusée, gros moteurs de navires, moteurs d’hélicoptères, etc. – ont été relocalisés en Russie. La Russie reste le principal partenaire commercial de l’Ukraine, mais cela montre seulement que sa tentative de réorientation vers l’Occident a été un échec. L’Ukraine parvient encore à exporter vers l’Ouest des objets tels que des bûches (en coupant à blanc ce qui reste de ses forêts) et de la terre (arrachage de sa couche arable à l’aide de bulldozers et de chargeurs à godets pour l’export).
L’effondrement financier a traversé plusieurs itérations : la chute de la valeur de la monnaie nationale qui a appauvri une grande partie de la population ; la réduction des services sociaux et la fermeture des écoles pendant l’hiver en raison du manque de chauffage ; l’incapacité de la population à se nourrir sans recourir au travail sous-payé dans les pays voisins. À un niveau plus élevé, l’Ukraine a été manœuvrée pour être mise en position de servitude permanente de sa dette : elle s’est engouffrée dans la dette extérieure à tel point qu’elle ne pourra jamais la rembourser sans une croissance économique régulière ; de plus, étant donné que toutes les autres phases de l’effondrement se poursuivent rapidement, il n’y a aucune raison de s’attendre à de la croissance.

Peut-être que dans quelques années, il sera temps d’écrire une étude de cas complète de l’effondrement ukrainien, en se plongeant dans chacune des cinq étapes. Pour l’instant, permettez-moi de vous régaler avec une petite histoire amusante qui donne un aperçu de l’étrange royaume hanté passant actuellement pour la réalité ukrainienne.

Le protagoniste principal de cette histoire est un Arkady Babtchenko, un Moscovite, fils d’un ingénieur en aérospatiale et d’une institutrice. Pendant un temps, il a travaillé comme correspondant militaire en Tchétchénie, puis de nouveau en Géorgie lors de la campagne ultra-courte d’Ossétie du Sud du 08/08/08. Ses reportages en temps de guerre lui ont valu une réputation de journaliste légitime.

Plus récemment, Babtchenko est devenu blogueur et s’est construit une réputation différente, et il a attiré beaucoup de fans en disant des choses anti-russes. Par exemple, il a déclaré publiquement qu’il voulait voir la Russie divisée en un ensemble de minuscules fiefs en guerre les uns avec les autres. Quand un avion plein de musiciens sur le chemin de la Syrie s’est écrasé au décollage, il a déclaré qu’il « s’en fichait ». Les gens se comportent de cette façon pour toutes sortes de raisons. Certains cultivent une attitude de mauvais garçon afin d’attirer les jeunes idiots en tant que suiveurs sur les médias sociaux. Certains tentent de faire le vide dans les décombres laissées par les diverses ONG étrangères qui ont été chargées de déstabiliser la politique russe. Certains agissent probablement de cette façon parce qu’ils s’ennuient ou sont déprimés ou sexuellement insatisfaits.

S’ils ne franchissent aucune des lignes rouges (agitant la population pour un renversement violent du gouvernement, incitant à la haine raciale et religieuse, etc.), ils peuvent mener une vie confortable en Russie. Personne ne les persécutera. Au contraire, ils offrent l’occasion à tous les autres d’être fiers de l’exercice sans entraves de leurs droits à la liberté d’expression. C’est pourquoi certains d’entre eux – Babtchenko en particulier – deviennent suffisamment désespérés pour se faire remarquer (leur position étant plutôt impopulaire chez eux) pour feindre d’être victimes de poursuites politiques et déménager à Kiev, le seul endroit au monde où ils peuvent réellement vivre de leurs imprécations sans fin contre la Russie … tout en continuant à parler et à écrire en russe. Pas de recyclage nécessaire ! C’est le rêve d’un « floccinaucinihilipilificationiste » russe devenu réalité.

Mais le pauvre Babchenko s’est fait tirer dessus trois fois dans le dos, comme le pauvre Boris Nemtsov. Il se sentait malade, alors il est allé au coin de la rue pour acheter du pain (je sais, mais c’est l’histoire officielle) et il a reçu une balle dans le dos soit sur le chemin aller, soit sur le chemin du retour (les versions varient) juste devant son appartement (sa femme était à la maison).

Voici une photo de lui mort. Comme de nombreux observateurs, connaisseurs en blessures et en cadavres, l’ont rapidement fait remarquer, il est conscient (à en juger par la pose et le tonus musculaire), ses systèmes respiratoire et circulatoire sont en bon état (son crâne chauve est rose et amène) et les blessures d’entrées de balles saignent beaucoup trop. En tant qu’acteur de crise, Babtchenko n’est pas convaincant. Peu importe, il est mort, soit directement, soit dans l’ambulance, sur le chemin de l’hôpital ou à l’hôpital (les versions varient).

À la nouvelle du décès prématuré du pauvre Babtchenko, tout le réseau des floccinaucinihilipilificationnistes russes a immédiatement été pris au piège de ce qui était clairement (aucune enquête ou preuve nécessaire) un assassinat politique ordonné par les plus hauts échelons du « régime criminel russe », peut-être « personnellement » par Poutine. Des œillets rouges se sont entassés devant l’immeuble de Babtchenko. Les gens à Moscou ont commencé à réserver des vols pour Kiev pour assister aux funérailles du héros tombé. À l’ONU, à New York, le représentant ukrainien d’origine russe Pavel (auto-dénommé « Pavlo ») Klimkine a déclaré ceci :

« Arkady Babtchenko, un journaliste russe et opposant bien connu au régime russe, a été tué près de son appartement à [Kiev]. Avant son arrivée en Ukraine, il a été forcé de quitter la Russie après des attaques et des menaces contre lui et sa famille … Il a continué à se battre pour une Russie démocratique depuis l’Ukraine, donc, bien sûr, Moscou l’a toujours considéré en tant qu’ennemi … Il est trop tôt pour dire qui est derrière, mais l’analyse d’affaires similaires nous donne des motifs raisonnables de croire que la Russie utilise d’autres types de tactiques pour déstabiliser la situation en Ukraine. En particulier, il y a des attaques terroristes, des activités subversives et des assassinats politiques. »
Plusieurs autres dignitaires ukrainiens ont aussi pesé de tout leur poids. Ceci, s’il vous plaît de le noter, est maintenant la procédure standard : quelque chose se produit, et avant même qu’une enquête commence et que tous les faits soient constatés, une décision instantanée est prise d’accuser la Russie. C’est devenu une vraie routine : le Boeing malaisien abattu à l’Est de l’Ukraine, le meurtre de Boris Nemtsov, l’empoisonnement de Serguei Skripal et de sa fille, etc. Certaines personnes ont commencé à dire qu’il est maintenant grand temps d’expulser un peu plus de diplomates russes et d’introduire des sanctions anti-russes supplémentaires.

Tout allait parfaitement bien. Mais Babtchenko est revenu à la vie lors d’une conférence de presse. Le monde en a eu le souffle coupé. Babtchenko, flanqué de fonctionnaires ukrainiens, avait l’air plutôt honteux, et eux aussi. Ils ont alors annoncé que son « faux assassinat » avait été organisé, car un contrat existait vraiment sur sa tête, et que tout cela avait été fait pour appréhender les coupables, qui avaient été payés d’avance. Et les coupables sont, bien sûr, les responsables russes.

Tous les « floccinaucinihilipilificationnistes » russes, partout dans le monde, se sont sentis très vite floués par ce spectacle de leur blogueur préféré ressuscité d’entre les morts, et ont été indignés. Les piles d’œillets coûtent de l’argent, tout comme les billets d’avion de Moscou à Kiev pour assister à ses funérailles. Le fait que beaucoup d’autres se sont tordus de rire ne les a pas non plus rassurés. Et la plupart des gens ont ri, ou du moins souri. Vous voyez, la plupart des gens dans le monde sont ce que vous pourriez appeler des « normaux » : ils n’aiment pas les réalités construites, et ils ne sont pas capables de distinguer un canular politique habilement arrangé de mensonges grossiers. Tandis que tout le monde riait, la communauté russe des « floccinaucinihilipilificationistes », avec une grande partie des médias occidentaux, condamnait hautement cette violation des bonnes manières, l’éthique journalistique, la gouvernance compétente et tout ce qu’ils pouvaient penser en terme de condamnation. C’était beau !

Une question évidente s’est posée dans de nombreuses têtes en même temps : qui connaissait le canular, et depuis quand étaient-ils au courant ? Le président ukrainien alcoolique, Porochenko, le savait depuis le début, mais le stupide cancre Klimkine ne le savait pas. Mais la propre épouse de Babtchenko était-elle au courant ? Elle était présente sur les lieux tandis que Babtchenko était allongé sur le sol et attendait que la maquilleuse arrange le sang du cochon et peigne les impacts de balle sur son dos. Et puis elle a passé une journée à pleurer publiquement et à accepter les condoléances. À l’heure actuelle, il est très difficile d’établir qui savait, même s’il est parfois assez évident de dire qui a menti à ce sujet.

Mais qu’en est-il de la raison de ce canular ? Une personne a été immédiatement arrêtée : un gentleman chauve d’âge moyen qui est le dirigeant d’une société germano-ukrainienne, la seule compagnie privée qui fournit des armes à l’armée ukrainienne. Il a été interrogé et a divulgué plusieurs détails absurdes. Le chef de l’assassin devait être un certain prêtre guerrier ukrainien qui a combattu des « séparatistes russes » à l’Est et qui déteste la Russie. Et son contact en Russie était un individu dont l’existence n’est pas encore établie. Une histoire probable pour un complot d’assassinat venant du Kremlin, non ?

Une explication plus raisonnable est que cela faisait partie d’un effort pour obtenir que le gestionnaire dégarni d’âge moyen abandonne sa part dans la compagnie d’armement, en gros, un raid politico-financier. Accuser la Russie est toujours essentiel, bien sûr, mais pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups ? C’est comme ça qu’ils font les choses en Ukraine. Le fait que l’assassin, payé par le Kremlin, devait être un moine guerrier Shaolin qui détestait la Russie, et que le contact russe n’existait pas vraiment – ce ne sont que quelques détails agaçants à balayer sous le tapis alors que tout le monde regarde ailleurs.

Beaucoup de fonctionnaires ukrainiens se grattent maintenant la tête ; qu’ont-ils fait de mal ? Ils ont fidèlement suivi le même script que les Britanniques avec l’empoisonnement de Skripal et de sa fille qui ont été tués en utilisant un agent neurotoxique conçu pour tuer des milliers de personnes en quelques secondes, mais qui ont finalement survécu. La Russie a été accusée sans preuves, et l’accusation est restée solide dans la mesure où de nombreux pays ont expulsé des diplomates russes. Et maintenant que toute la version officielle de l’affaire Skripal commence à ressembler à un simple kidnapping motivé par des considérations politiques, les médias sont tout à coup muets. Les Britanniques ne semblent pas particulièrement embarrassés par tout cela, et il n’y a pas des millions de gens qui se moquent de cette folie. Même si Theresa May semble bien embarrassée et elle est en effet dans de beaux draps, on peut quand même considérer la mission Skripal comme un succès. Au moins, cela n’a pas abouti au ridicule de l’affaire Babtchenko.

Ceci, Mesdames et Messieurs, est ce à quoi l’effondrement ressemble de près. Un journaliste qui meurt et est ressuscité en tant que non-journaliste. L’establishment politique d’un pays devient la risée de la planète. Qui va les croire maintenant ? Et tout un Juggernaut de provocations anti-russes basées sur des accusations sans preuves est en danger de déraillement par « l’effet Babtchenko ». Arkady, vous, grand patriote russe, laissez-moi vous payer une bière !

Les cinq stades de l’effondrement

Dmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateur de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Garder la cadence avec Poutine

Posted: 14 Jun 2018 05:12 AM PDT
Article original de Dmitry Orlov, publié le 8 juin 2018 sur le site Club Orlov
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr

Hier, j’ai passé quatre heures à regarder la télévision. Ce n’est pas quelque chose que je fais normalement parce que je trouve l’ensemble du médium télévisuel fastidieux, ennuyeux. C’est globalement une perte de temps. Pour moi, tous les programmes de télévision sont une mauvaise idée, parce que je n’aime pas être programmé. En fait, je ne possède même pas de télévision. Quand j’ai besoin de regarder quelque chose, je le fais sur l’écran de mon ordinateur portable. Mais c’était une occasion spéciale.

Ce que j’ai regardé, c’est le marathon de Questions/Réponses de près de quatre heures de Poutine. Des gens de toute la Russie ont soumis des questions – plus de 2,3 millions d’entre eux – en appelant, en écrivant, en envoyant des textos, en enregistrant des vidéos, en donnant des interviews à des équipes de télévision. Une très grande équipe a ensuite organisé les questions en thèmes généraux et préparé les présentations les plus représentatives et les mieux exprimées. Un bon nombre de questions a été posé en direct, à l’écran.

La principale raison pour laquelle j’ai regardé le tout était que j’avais posé une question à Poutine, et je voulais voir s’il allait y répondre. Il l’a fait.

Ces séances de questions-réponses marathon sont une caractéristique très intéressante de la vie politique russe contemporaine. Elles donnent aux gens partout à travers le pays la possibilité d’exprimer leurs plaintes directement devant le président, en passant par-dessus la tête de tous les autres fonctionnaires, des gouverneurs régionaux aux ministres fédéraux. Au fil des années, c’est devenu un outil unique et efficace pour réparer et faire avancer les choses. D’un côté, il est plutôt triste que les Russes aient parfois besoin d’impliquer le président s’ils veulent qu’un nid-de-poule soit réparé, mais de l’autre, c’est prometteur comme outil de démocratie directe. En comparaison, « le droit du peuple … de demander au gouvernement de redresser les torts », garanti par le premier amendement à la Constitution américaine, n’est pas particulièrement utile à moins que la plainte ne soit accompagnée d’un chèque d’un montant important. Aux États-Unis, seuls les lobbyistes et les donateurs des campagnes politiques obtiennent une audience.

L’innovation de cette année était que les 85 gouverneurs régionaux et tous les ministres du cabinet devaient être présents dans leurs bureaux tout au long de l’émission, prêts à être joints par vidéoconférence à tout moment, lors de cette émission nationale. Mais ils n’ont pas pu s’asseoir tranquillement devant la télé en se curant le nez ; les centaines de membres du personnel et de bénévoles de la production les ont directement contactés avec les questions qu’ils recevaient de gens de leur région ou sur des sujets pertinents concernant leurs postes. Leur implication ne sera pas limitée aux quelques heures de ce spectacle ; plus tard, ils recevront toutes les questions auxquelles ils doivent répondre. Ils rencontreront également Poutine en face à face ou par vidéo, et il remettra à chacun d’eux un dossier vert contenant les points sur lesquels ils devront travailler et présenter des résultats. « Je présume que tout cela sera fait », a déclaré Poutine. Il n’a pas dit « il vaut mieux » mais je suis sûr qu’il le pensait.

Beaucoup de gens ont demandé pourquoi Poutine n’a pas nettoyé la maison après sa réélection mais plutôt renommé les mêmes personnes pour des postes ministériels identiques ou différents au sein du gouvernement, le Premier ministre Medvedev en particulier. L’explication de Poutine était que ce sont les personnes qui ont passé l’année précédente ou plus à planifier la rupture, le grand bond en avant russe, qui devrait avoir lieu au cours des six prochaines années – le « plan sexennal » de Poutine – et que deux années auraient été perdues s’ils avaient été remplacés par de nouvelles personnes qui n’ont pas fait partie du processus depuis le début. La tâche qui les attend est connue ; ils ont accepté le défi. « Personnification de la responsabilité » est une phrase que Poutine a répétée trois fois. « La responsabilité personnelle doit être absolue », a-t-il ajouté.

Cela règle en grande partie la question de savoir si les tendances idéologiques de telle ou telle personne pourraient l’amener à saboter le processus. Si cela arrivait, elle subirait d’immenses dommages en terme de réputation, qui la hanteraient toute sa vie.

En ce qui concerne la direction idéologique globale du pays, il transparaît dans un nouveau terme que Poutine a glissé dans la conversation : « shestiletka » – le « plan sexennal ». C’est une allusion évidente à « pyatiletka », les plans quinquennaux de développement économique soviétique, sauf que les plans quinquennaux fixaient des objectifs pour des tonnes d’acier, des kilomètres de rails et de routes et d’autres quantités de ce type, et que les entreprises publiques étaient responsables de leur application. Le plan sur six ans établit essentiellement les normes du bien-être social, et elles doivent être largement satisfaites par l’économie de marché, mais avec autant de participation de l’État que nécessaire pour faire le travail.

Il y avait beaucoup de questions posées dans beaucoup de domaines différents. Pour leur rendre justice, il me faudrait des dizaines de milliers de mots, pas les 1000 ou plus que j’utilise habituellement dans un billet de blog. Je vais donc limiter mes commentaires spécifiques à quelques-unes que j’ai trouvées particulièrement intéressantes.

Un groupe spécifiquement invité à poser des questions était des blogueurs. Ce sont des jeunes gens brillants qui se rassemblent dans un bureau huppé dans un gratte-ciel de la ville de Moscou, où ils s’asseyent sur des divans et communiquent avec leurs quelque 20 millions d’adeptes sur les réseaux sociaux. Qu’est-ce que ces « leaders d’opinion » voulaient savoir ?

L’un d’entre eux a demandé si, après l’interdiction de l’application Telegram, la Russie pourrait également interdire YouTube ou Instagram. Poutine a dit que ce ne serait pas le cas. Dans le cas spécifique de Telegram, il a été utilisé par les terroristes qui ont planifié l’attentat à la bombe dans le métro de Saint-Pétersbourg, et les services spéciaux russes ont été incapables de les suivre parce que le trafic était crypté. Mais, a déclaré Poutine, il est facile d’interdire les choses, sauf que ce n’est pas particulièrement efficace. Il est plus difficile mais plus efficace de trouver des solutions qui ne limitent pas la liberté.

Un autre blogueur a voulu savoir quand les blogs deviendraient une profession légitime. Poutine a répondu que si c’est une source de revenu légitime, ils devraient être reconnus officiellement, et le gouvernement est intéressé à le formaliser. Une fois que cela se produira, je serai en mesure d’écrire « blogueur » dans les différents formulaires gouvernementaux que je dois périodiquement remplir, au lieu de « touriste », qui est un travail amusant, mais qui manque un peu de dignité.

Un autre blogueur a voulu savoir pourquoi il n’y avait pratiquement pas de voitures électriques en Russie. M. Poutine a expliqué que les voitures électriques fonctionnaient essentiellement au charbon, qui est utilisé pour produire l’électricité qu’elles utilisent et que le charbon n’est pas un combustible respectueux de l’environnement. Le carburant le plus respectueux de l’environnement, que la Russie a en abondance, est le gaz naturel, et le défi consiste donc à convertir le plus de transport possible au gaz naturel. C’est une tâche majeure, mais la Russie y travaille. Le blogueur qui a posé cette question a été positivement choqué par cette non-information. Les Teslas brûlent du charbon, de manière très inefficace ; j’espère que vous le saviez déjà.

Quelqu’un a demandé à Poutine de raconter une blague. Il n’a pas pu en trouver une en direct, mais un peu plus tard, en discutant de la récente ruée européenne de Washington vers Moscou, il a déclaré : « Nous avons aidé Trump à gagner et, en signe de gratitude, il nous a donné l’Europe. Ridicule ! Ça doit être une blague. »

Lorsqu’on lui a demandé si les sanctions contre la Russie seraient abandonnées, il a dit que les gens en parlaient, mais que nous devions simplement voir ce qui se passera. Entre-temps, Trump a imposé des tarifs sur l’aluminium et l’acier au Canada et au Mexique, « Qu’est-ce que c’est, sinon des sanctions ? Qu’ont-ils fait ? Annexer la Crimée ? ». Rappelant ses propos lors de la conférence de Munich sur la sécurité en 2007, il a déclaré qu’il avait prévenu tout le monde : « L’expansion de la juridiction américaine hors de ses frontières est inacceptable ». Les gens dans le public ont alors été surpris et contrariés de se l’entendre dire ; eh bien, maintenant ils peuvent aussi être surpris et bouleversés quand Washington les sanctionne.

Enfin, il y avait ma question. Je lui ai demandé quelle était la raison d’être des lois alambiquées et ineptes régissant le processus d’octroi de la citoyenneté russe. La Russie connaît également un sérieux problème démographique : les taux de natalité ont chuté durant l’horrible période des années 1990, après l’effondrement de l’Union soviétique, et la génération en âge de procréer est actuellement plutôt clairsemée. Cet écart démographique apparaîtra encore et encore sous la forme de jardins d’enfants et de salles de classe vides, avec une pénurie de main-d’œuvre subséquente. Mais la Russie possède une ressource démographique puissante, quoique largement inutilisée : la diaspora russe est gigantesque – entre 20 et 40 millions de personnes – et beaucoup aimeraient retourner en Russie.

Beaucoup d’entre eux sont des spécialistes dans des domaines tels que la technologie numérique, et la Russie a désespérément besoin de plus de travailleurs dans ces domaines. Cependant, lorsqu’ils sont confrontés au processus ardu, coûteux et restrictif de franchissement de tous les obstacles bureaucratiques sur le chemin de l’obtention d’un passeport russe, beaucoup d’entre eux y perdent leur motivation. Au lieu de se voir déployer le tapis rouge, ils sont obligés de faire la queue avec les travailleurs invités semi-qualifiés d’Asie centrale. N’est-il pas dans l’intérêt de la Russie d’en attirer autant que possible, en rendant facile et agréable le processus de retour en Russie ?

Ma question spécifique n’a pas été lue à l’antenne, mais il semble que ma question, ou des questions similaires, a filtré, parce que Poutine y a directement répondu. En outre, des requêtes identiques ont été présentées devant des caméras de télévision par un groupe de réfugiés de l’Est de l’Ukraine. Ils ont souligné que les lois les obligent à rentrer à la maison tous les 90 jours, mais où ? Leur maison est une zone de guerre. Ils ont des enfants qui ont déjà été traumatisés en se cachant dans des abris anti-aériens alors que leurs maisons étaient bombardées par l’armée ukrainienne. Ils ont également souligné que pour demander la permission de rester, puis la résidence, puis la citoyenneté, ils doivent dépenser de l’argent pour satisfaire aux exigences de la paperasserie leur permettant de gagner de l’argent, mais ils ne sont pas autorisés à travailler jusqu’à ce qu’ils finissent par remplir les exigences de la paperasserie : une situation sans issue.

La réponse de Poutine a été la suivante : « Nous allons ouvrir la voie à la libéralisation de tout ce qui touche à la citoyenneté russe ». Il a mentionné qu’il existe déjà de nouvelles propositions législatives. Il a parlé de l’écho du faible taux de natalité au cours des années 1990 et a précisé que l’attraction de compatriotes est une priorité. Il a demandé le ministre de l’Intérieur en visioconférence et lui a dit : « Vous êtes tenu d’entamer ces processus ». Le vieux flic avait l’air décontenancé, mais je suis sûr qu’il sait ce qui est bon pour lui. Pour être sûr, Poutine a ajouté que le Service fédéral des migrations était placé sous la responsabilité du ministère de l’Intérieur parce qu’on pensait que ce ministère était capable de faire plus que simplement assurer la sécurité. (C’est-à-dire, faites-le ou vous le perdrez.) Il a également dit : « L’octroi de la citoyenneté russe relève de l’autorité du président de la Fédération de Russie ». Ainsi, si le processus n’est pas rapidement mis en place, Poutine pourrait commencer à distribuer lui-même des passeports. Je dois dire que je suis entièrement satisfait de sa réponse.

Vous pourriez penser que c’est une façon très étrange de diriger un pays, jusqu’à ce que vous vous souveniez que le pays en question est la Russie : ridiculement vaste, horriblement compliqué, gelé la moitié de l’année, traumatisé mais jamais brisé. Il est au milieu d’une transformation rapide et approfondie tout en restant lié à des traditions millénaires. Vous pourriez aussi penser que cette méthode fonctionne aussi bien à cause d’une seule personne : Poutine. Il y a probablement beaucoup de vérité là-dedans. Lorsqu’on lui a demandé s’il pensait à son remplaçant dans six ans, il a dit « tout le temps ». Puis il a ajouté : « Ce sont les électeurs qui décideront ».

Les cinq stades de l’effondrementDmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateur de cette nouvelle

Par défaut

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s