Vers où va-t-on ? La France veut que l’avenir soit Eurasie contre Eurafrique

Vers où va-t-on ?

La France veut que l’avenir soit Eurasie contre Eurafrique

Posted: 04 Jun 2018 01:44 AM PDT
Article original de Andrew Korybko, publié le 19 mai 2018 sur le site Oriental Review
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr

Dominique de Villepin

Un ancien Premier ministre français a dévoilé un plan détaillé et très ambitieux pour former un axe eurafricain dans la nouvelle guerre froide comme un moyen de « rééquilibrage » Est-Ouest, mais ce qu’il réclame vraiment, c’est une politique de migration de remplacement « contrôlée » couplée à des modèles politiques et économiques néo-impériaux raffinés pour faire de la France l’Hégémon africain « manquant ».

Dominique de Villepin, diplomate de carrière et ancien Premier ministre français de 2005 à 2007, a dévoilé un plan détaillé et très ambitieux pour former un axe eurafricain en s’exprimant à l’Institut sud-africain des affaires internationales (SAIIA) en début de semaine. Sa proposition stratégique mérite d’être examinée en profondeur en raison de l’importance générale qu’elle revêt dans le contexte de la nouvelle guerre froide, en particulier en ce qui concerne ce qu’il dit être ses plus grandes motivations à la suggérer.

Ses remarques liminaires incluaient même l’affirmation provocatrice selon laquelle « il croit que la capacité de l’Amérique et de l’Asie à éviter une confrontation à grande échelle qui pourrait détruire l’ordre mondial dépend d’une solide épine dorsale euro-africaine ». Il a ensuite précisé que « l’Asie » est fondamentalement un euphémisme pour la Russie et la Chine, qui poursuivent un « modèle fondé sur l’autorité, le nationalisme, la planification économique d’État et la défense stricte de la souveraineté des États en matière de politique étrangère ». Il pense que cela justifie le document de stratégie de sécurité nationale des États-Unis (« The Trump Doctrine ») les qualifiant de « Pouvoirs révisionnistes ».

Dominique de Villepin
Dominique de Villepin s’exprimant à l’Institut sud-africain des affaires internationales (SAIIA)
Sur la base de cette compréhension révélée dans son discours, il ne fait aucun doute qu’il envisage un avenir où les grandes puissances eurasiennes de Russie et de Chine (et par extension leurs partenaires du Pakistan, d’Iran et de Turquie de la Ceinture dorée) rivaliseront avec le nouvel axe euro-africain pour la domination dans l’hémisphère oriental, bien qu’il l’énonce de façon hypocrite en tentant de déguiser ce face-à-face par une rhétorique trompeuse sur ce dernier arrangement comme étant la « logique de la multipolarité » qui « ne concurrencera pas, encore moins affrontera, les initiatives de l’Amérique, de la Russie ou de la Chine ».

En réalité, l’axe euro-africain n’est vraiment qu’une manifestation longitudinale massive de la stratégie américaine de « diriger dans l’ombre » pour adapter l’unipolarité à la multipolarité à travers la formation de coalitions complexes, bien que dans ce contexte le partenaire français « si spécial » des Américains prenne la tête en pionnier d’une prise de contrôle continentale néo-impériale. L’ancien Premier ministre déplore qu’« il n’existe pas de pouvoir hégémonique naturel pour tout le continent », laissant entendre que son pays pourrait remplir ce rôle afin de construire « l’organe de gouvernance dédié » dont il estime le besoin pour gérer les relations UE-Afrique.

Parlant très franchement, il a déclaré que « le partenariat Afrique-Europe sera conduit par la gestion des crises », soulignant les conflits du Sahel, du Congo et de la Corne de l’Afrique qui s’étendent de la côte atlantique de l’Afrique à celle de l’océan Indien et contribuent à former ce que j’ai récemment qualifié de « Crise des Migrants 2.0 ». Outre les implications évidentes sur la sécurité que cela suppose pour une présence militaire française indéfinie et probablement étendue sur tout le continent (sans parler de la présence actuelle des États-Unis à travers l’AFRICOM), il existe aussi une dimension d’intégration économique conçue pour concurrencer officieusement la Route de la soie chinoise.

Villepin exprime le regret que l’Afrique fournisse actuellement « un manque de rendement financier suffisant » malgré le fait que la France contrôle les économies de plus d’une douzaine de pays à travers les francs ouest-africains et centre-africains émis par Paris (franc CFA). Ce à quoi il fait probablement allusion, c’est le retour sur investissement relativement long que les entrepreneurs « moyens » européens (français) attendent en Afrique et qui leur fait penser que ces investissements n’en valent pas la peine et sont risqués. La solution, estime Villepin, est « un véhicule public et collectif pour promouvoir l’investissement et se prémunir contre les risques, notamment (sic) contre les risques politiques ».

Continental Free Trade Area all across Africa
Zone de libre-échange continentale partout en Afrique
L’ancien Premier ministre français a salué l’initiative du Rwanda le mois dernier de déployer une « zone de libre-échange continentale » semblable à l’UE dans toute l’Afrique, qui serait grandement améliorée par un partenariat trilatéral « entre la Banque mondiale, la Banque africaine de développement et la European Investment Bank » afin de contrer l’Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) que la Chine a fondée pour financer ses projets de Route de la soie. Cela devrait à son tour permettre la construction d’une « infrastructure de transport transnationale », qui cherchera à nouveau à contrecarrer officieusement la Chine en Afrique.

Considérant à quel point la France et ses alliés sont loin derrière en Afrique, il est plus que probable que Paris devra activer le « Hex » (le « Quad » plus le Vietnam et la France) et exhorter ses membres à lancer des quantités massives de ressources dans le « couloir de croissance Asie-Afrique » indo-japonais le plus tôt possible afin d’avoir une chance quelconque de creuser une brèche dans la domination du développement de la Chine sur le continent. Néanmoins, choisir prudemment d’investir aussi dans les « personnes d’abord » (infrastructure douce) et la création d’un « conseil culturel spécial » (contrôlé par la France) traitant des films, de l’art et de l’éducation pourrait donner au « Hex » un léger levier de pouvoir et donner des dividendes de gestion d’une perception positive de cet effort.

Dans l’ensemble, Villepin cherche à vendre l’axe euro-africain aux Européens pour qu’il permette de s’engager dans une « migration de remplacement contrôlée » par la création d’un « mécanisme de gestion de crise » à long terme, qu’il espère également « vendre » aux Africains en raison de sa dimension « développement », même si l’ensemble de la proposition est essentiellement une refonte de la politique néo-colonialiste de Paris appelée la « Françafrique », mais cette fois à l’échelle continentale et qualitativement renforcée par la participation active des « Hex ». L’annonce de cette structure gargantuesque pour « diriger dans l’ombre » annonce donc une nouvelle époque de « troubles pour l’Afrique » qui devrait aboutir à une série de points chauds de type guerre hybride alors que la nouvelle guerre froide continue sans relâche.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Ces Italiens sont étranges : pensent-ils vraiment que l’Italie est un État souverain ?

Posted: 03 Jun 2018 11:45 PM PDT
Article original de Ugo Bardi, publié le 28 mai 2018 sur le site CassandraLegacy
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr

Commentaire sur le récent échec de la formation d’un nouveau gouvernement

Voici en vidéo, l’histoire politique de l’Europe au cours des 5 derniers siècles. Notez comment les États-nations se sont cristallisés sous leur forme actuelle surtout au cours du XIXe siècle. Ces entités se sont révélées extrêmement résistantes et ont survécu à deux grandes guerres mondiales et à toutes sortes de catastrophes. Les États-nations sont beaucoup moins importants aujourd’hui à l’ère de l’empire globalisé, mais ils sont toujours vivants. Les événements récents en Italie, la tentative de créer un gouvernement national plus indépendant s’est heurtée aux impératifs politiques internationaux. Cela fait partie d’une tendance générale qui peut conduire à la désagrégation de la zone euro et, peut-être, à un effondrement de Sénèque pour les économies européennes les plus faibles, y compris l’italienne.

Certaines choses sont devenues claires en Italie ces derniers jours. La première est que l’Italie n’est pas un véritable « État souverain ». C’est devenu évident lorsque le président Mattarella a refusé d’accepter un gouvernement qui comprenait des personnes qui avaient pris des positions critiques contre l’Union européenne et contre l’euro. C’était le résultat prévisible de la situation : à partir de 1943, l’Italie a été occupée par les troupes de l’Empire américain victorieux. Seul un certain degré de fiction a été maintenu pour faire croire que l’Italie était en mesure, en principe, de prendre des décisions indépendantes en matière d’économie et de politique étrangère.

En pratique, chaque fois que des officiers italiens ont essayé de prendre de telles décisions indépendantes, ils ont découvert que c’était un choix peu judicieux, même pour leur propre survie physique. Dans le passé, il y a eu plusieurs cas instructifs, à commencer par Enrico Mattei, président de la Société nationale italienne du pétrole (ENI). Il a poursuivi une politique d’indépendance pour le système énergétique italien et il est mort dans un mystérieux accident d’avion (en fait pas tellement) en 1962.

L’histoire, comme d’habitude, rime avec elle-même et, récemment, les vainqueurs des dernières élections italiennes, les dirigeants des partis M5s et de la Ligue du Nord (maintenant simplement la Ligue), ont essayé de former un gouvernement avec un programme de réformes, une tentative de gagner un plus grand degré d’indépendance vis-à-vis de l’Union européenne en matière financière. Le programme n’incluait rien d’équivalent au « Brexit » britannique, mais c’était clairement un pas dans cette direction.

Cela n’a pas fonctionné, et ce résultat aurait dû être évident dès le début. Les règles du jeu impérial ne sont pas basées sur la démocratie : les pays vaincus et occupés ne peuvent pas voter pour leur indépendance (ce qui est arrivé à la Catalogne aussi). Essayez un peu cet exercice : imaginez qu’après la défaite de la reine Boadicée, les Celtes d’Angleterre aient voté pour un gouvernement national poursuivant une politique d’indépendance vis-à-vis de Rome. Vous avez compris, je pense.

Ce qui est peut-être le plus surprenant, c’est comment beaucoup d’Italiens ont réagi aux événements. Ils ont pris la décision de M. Mattarella comme une insulte à la souveraineté de l’Italie. Autrement dit, ils semblent croire qu’il existe un État souverain italien, malgré les troupes américaines occupant l’Italie avec plus de 10 000 hommes dans, au moins, une centaine de bases militaires (toutes vos bases appartiennent aux États-Unis). Et l’occupation militaire n’est qu’un élément marginal d’une occupation politique et financière beaucoup plus profonde.

Pourtant, dans un certain sens, les Italiens ont raison. En politique, les croyances sont souvent plus fortes que la réalité, la politique crée sa propre réalité. Et donc, si les Italiens croient vraiment que l’Italie est un pays indépendant, alors finalement, elle pourrait le devenir. C’est ce qui s’est passé en 1861, lorsque l’Italie a été créée en tant qu’État indépendant pour la première fois dans l’histoire.
Maintenant, il y a des événements qui mettent en évidence les tendances à long terme. La bagarre autour du nouveau gouvernement en Italie est l’un de ces événements. Il montre que l’Empire mondial est toujours fort, mais aussi en déclin évident, car il a pu être contesté – mais sans succès [pour l’instant, NdT] – par les partis vainqueurs des récentes élections italiennes. Les empires sont des choses fragiles dans le sens où ils ont besoin de beaucoup d’énergie pour continuer à avancer et ils ont tendance à avoir une courte durée de vie par rapport aux entités plus résilientes que nous appelons les « nations ». En d’autres termes, les empires sont soumis au genre d’effondrement rapide que j’appelle « l’effondrement de Sénèque ».

L’empire global/américain ne fait pas exception. C’est le produit de la puissance des combustibles fossiles et il ne subsistera que tant que les combustibles fossiles seront bon marché et abondants. Cela ne peut pas et ne durera pas éternellement, bien qu’il soit actuellement impossible de dire combien de temps il reste. Rome était considérée comme éternelle à l’époque de l’Empire romain, mais ce n’était pas le cas. Il en va de même pour Washington D.C. (et pour Bruxelles, qui tombera probablement avant).

Ainsi, à un moment donné, l’Italie peut redevenir un État indépendant, comme c’était le cas de 1861 à 1943. La plupart des Italiens, en ce moment, semblent penser que ce serait une bonne idée. Mais est-ce le cas ? Pensez-y : après le départ des légions romaines de Grande-Bretagne, les Britanniques étaient-ils plus riches ? Ou plus heureux d’être gouvernés par des chefs tribaux ? Discutable, c’est le moins que l’on puisse dire.

Les personnes qui proposent que l’Italie quitte la zone euro semblent penser que tous les problèmes de l’économie italienne sont financiers et politiques. Ils ne comprennent pas les problèmes structurels d’une économie qui dépend presque à 100% de l’importation de produits minéraux, et des combustibles fossiles en particulier. Quitter la zone euro ou faire des changements cosmétiques dans le système financier ne fera rien pour remédier à cette dépendance. Et, s’il est vrai que les États-nations sont plus résilients que les empires, ils peuvent eux aussi subir un effondrement de Sénèque s’ils n’ont pas l’énergie nécessaire pour que leur économie fonctionne. Ainsi, le futur est obscur, comme toujours, mais une chose reste claire: « La fortune est de croissance lente, mais la voie de la ruine est rapide » (Lucius Annaeus Seneca, 4 BC-65 AD)

Ugo Bardi est professeur de chimie physique à l’Université de Florence, en Italie. Ses intérêts de recherche englobent l’épuisement des ressources, la modélisation de la dynamique des systèmes, la science du climat et les énergies renouvelables. Il est membre du comité scientifique de l’ASPO (Association pour l’étude du pic pétrolier) et des blogs en anglais sur ces sujets à « Cassandra’s Legacy ». Il est l’auteur du rapport du Club de Rome, Extrait : Comment la quête de la richesse minière mondiale pille la planète (Chelsea Green, 2014), Les limites de la croissance revisitée (Springer, 2011) et L’effet Sénèque (Springer 2017) parmi de nombreuses autres publications savantes.

Note du traducteur

Depuis les choses ont évolué mais une partie de l’analyse de fond reste pertinente notamment l’idée que la perception peut créer la réalité. Karl Rove avait dit la même chose mais dans l’autre sens. « Nous créons l’Histoire ». Ensuite ses conclusions sur la souveraineté populaire n’engagent que lui. Voici un autre point de vue, publié par le cercle aristote.

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L’Italie par-delà des clivages et des rivages

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