Pour une école libre au Québec :Les plus religieux hériteront-ils de la Terre ?

vendredi 14 décembre 2012

Les plus religieux hériteront-ils de la Terre ?

Les nouveaux athées comme Dawkins et Hitchens ont convaincu de nombreux intellectuels occidentaux que l’athéisme — ou sa version plus douce la « laïcité » agnostique — représente le sens de l’Histoire. Mais la plupart des gens ne lisent pas les livres de ces auteurs avant de décider d’être religieux. Ils héritent plutôt leur foi de leurs parents. Pour Eric Kaufmann, un professeur de l’Université de Birkbeck de Londres, ce que personne ne semble avoir remarqué c’est que loin de diminuer, la proportion de croyants dans le monde augmente. D’ailleurs, plus ils sont religieux, plus ils ont d’enfants. Pour le professeur londonien, l’effet cumulatif de l’immigration en provenance de pays religieux et la fécondité des croyants inversera le processus de sécularisation en Occident. Non seulement la religion finira par triompher de l’irréligion, mais ce sont les croyants les plus convaincus qui ont les plus grandes familles. L’effet de cette différence dans la natalité des groupes en présence aura plus d’effet en Occident que dans le Tiers-Monde puisque celui-ci est plus généralement homogène et religieux. C’est là la thèse du dernier livre d’Eric Kaufmann au titre quelque peu provocateur : Les Religieux hériteront-ils de la Terre ? (Shall the Religious Inherit the Earth?)

Contraction démographique à venir

Le monde connaît un changement démographique sans précédent. L’Europe montre la voie, mais l’Asie de l’Est vieillit plus rapidement que celle-ci et pourrait bientôt être plus vieille, alors que d’autres régions du monde — en particulier l’Inde, l’Asie du Sud et l’Amérique latine — empruntent le même chemin. Ces bouleversements sont imputables à une prospérité croissante, à l’éducation des femmes (enfin une certaine éducation), à l’urbanisation et à la régulation des naissances.

Le taux de fécondité en Occident — c’est-à-dire le nombre moyen d’enfants qu’une femme a durant sa vie — est inférieur au seuil de remplacement depuis près de quarante ans. La seule exception importante est les États-Unis. En conséquence, la population autochtone a commencé à baisser en termes absolus – un déclin qui va s’accélérer dans les années à venir. L’indice de fécondité mondiale devrait passer sous le taux de remplacement vers 2040. La population mondiale, elle, commencerait à diminuer quelques décennies plus tard, de plus en plus rapidement. Seuls les États-Unis maintiennent encore une natalité saine, mais celle-ci s’explique par une fécondité importante des Latinos et le fait que les États-Unis sont encore une société religieuse quand on la compare à l’Europe ou au Québec.

L’importance numérique de l’Occident laïque dans le monde est en plein déclin. Alors que 35 % de la population mondiale en 1900 étaient d’origine européenne (en Europe, en Russie, en Amérique), la population de l’Occident (qui comprend désormais de nombreux immigrés) ne représente plus que 17 % de la population mondiale. Elle devrait atteindre 10 % vers 2050.

Eric Kaufmann cite l’anthropologue Scott Atran qui rappelle qu’aucune civilisation n’a survécu sans une certaine forme de religion pendant plus de deux générations. Ceux qui prédisent que la religion disparaîtra vaincue par les Lumières qu’ils incarnent (bien sûr) devraient se pencher sur les faits. En chiffres bruts, le monde devient plus religieux de par l’effondrement démographique relatif de l’Occident. Qui aurait également cru il y a soixante ans alors que les juifs ultra-orthodoxes disparaissaient virtuellement en Europe où ils étaient les plus nombreux qu’ils deviendraient si importants en Israël et même ailleurs en Occident ?


« Faites l’amour, pas la guerre »

Le slogan des soixante-huitards « faites l’amour, pas la guerre » aurait pu être inventé par des huttérites, des chrétiens anabaptistes conservateurs communautaristes et pacifistes établis aux États-Unis et au Canada. Ils n’étaient plus que 400 quand, à la fin du XIXe siècle, ils ont émigré de Russie vers le Dakota. Depuis, la plupart se trouvent au Canada. Ils sont près de 50.000 aujourd’hui alors que bien peu de gens se convertissent à leur doctrine et à leur mode de vie : originaire du Sud de l’espace germanique les huttérites parlent une forme archaïque d’un dialecte proche du bavarois, vivent en pleine campagne et ne cherchent pas vraiment à convertir, bien que deux missions aient été établies dans le passé : une au Nigéria qui semble survivre et l’autre au Japon moribonde. Aujourd’hui, les huttérites représenteraient autour de 8 % de la population agricole des Prairies canadiennes.

Les mormons, les amish, les juifs orthodoxes, les évangéliques

Les huttérites (on dit aussi huttériens) ne sont pas les seuls à avoir connu une telle croissance. Si les mormons continuent de croître de 40 % tous les dix ans, en grande partie grâce à un taux de natalité élevé, ils pourraient bien être 63 millions en 2080 comme l’avait prédit Rodney Stark en 1984. Les mormons ont atteint 14 millions de membres en 2010, un peu avant la date prévue par Stark.

Les chrétiens évangéliques représentent aujourd’hui les deux tiers des protes­tants blancs  amé­ricains, les protestants historiques (luthériens, anglicans, métho­distes, calvi­nistes, presby­tériens, uni­tariens) voient leur nombre s’effondrer. Les juifs ultra-orthodoxes constituent 17 % du judaïsme britannique, mais 75 % des enfants juifs naissent dans des familles ultra-orthodoxes. Dans la région montréalaise, les hassidim (les « pieux ») sont arrivés en très petit nombre à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, selon une étude récente citée par Julien Bauer dans Les Communautés juives de Montréal, la population juive ultra-orthodoxe est estimée à 18 450 individus. La population « pieuse » double tous les quinze ans grâce à un taux de natalité très important : les familles de cinq à six enfants sont la norme. Si la tendance se maintient, la population hassidim dans la région montréalaise devrait s’élever à 49 000 en 2030. Entretemps, la population totale juive à Montréal comprenant donc les juifs moins conservateurs ne cesse de décroître et de vieillir : de 103.765 en 1981, elle est passée à 92.970 en 2001.

Partout en Occident, le taux de fécondité des conservateurs religieux dépasse de loin celui des non-croyants, tant et si bien que la laïcité libérale moderne serait en danger pour Eric Kaufmann.

Naguère, on considérait comme allant de soi que, un peu comme la démocratie libérale représentait la fin de l’histoire, elle représentait aussi la fin de la religion. Une fois les gens devenus riches, instruits et sexuellement libérés, ils abandonneraient leurs croyances irrationnelles et autres balivernes.

Le christianisme a connu un déclin constant à partir du milieu du XIXe siècle, mais il a fallu attendre les années 1960 pour que les sociétés européennes abandonnent leurs comportements sexuels traditionnels et que la natalité s’effondre.

Mais si ce que Kaufmann dit se vérifie — et les données démographiques semblent lui donner raison — alors la pilule contraceptive n’aura pas tant libérer les sociétés laïques européennes, mais elle aura plutôt été sa tablette de cyanure

Cette baisse de natalité affecte toutes les populations en Occident, y compris les immigrants. Le facteur ethnique n’est pas déterminant, c’est la religiosité, le fondamentalisme si l’on veut parler en terme de laïques. Selon Kaufmann, l’Europe ne sera donc jamais totalement islamisée, bien que sa prévision de 20 à 25 % de musulmans en Europe sera mal vécue pour d’aucuns. La mauvaise nouvelle (pour certains), c’est que l’Europe va devenir plus protestante évangélique et, par le même effet, plus fondamentaliste musulman. Quant à Israël les ultra-orthodoxes devraient y devenir majoritaires à partir du milieu de ce siècle, au plus tard à la fin de ce siècle.

Proportion des élèves juifs ultra-orthodoxes
et arabes israëliens dans les écoles primaires israéliennes
(prévisions de 2010)

Raidissement prévisible des « progressistes »

Les nouveaux athées se rassurent à l’idée que le nombre de personnes religieuses continuera de baisser. Les chiffres ne leur donnent pas raison. Il est vrai que les croyants progressistes continuent de passer à l’athéisme à un taux qui alarme les églises catholique, anglicane et méthodiste et les synagogues réformées. Pour Kaufmann, une fois que les religions commencent à accepter la laïcité, le seul rationalisme et une distance envers ses croyances (comme le requiert le programme ECR au Québec, au passage) leurs jeunes aboutissent assez vite à la conclusion logique du doute : l’incrédulité.

Les formes religieuses les plus conservatrices n’ont pas ce problème. Seuls 5 % des amish les plus traditionnels abandonnent leur foi. Le taux de natalité des communautés amish est deux à trois fois supérieur à celui des États-Unis, elles peuvent donc facilement se permettre de perdre un membre sur 20. Les amish étaient 5.000 au début du XXe siècle, ils sont aujourd’hui un quart de million aux États-Unis. Leur taux d’attrition a été bien supérieur par le passé. Steven Nolt estime qu’environ 500 amish émigrèrent en Pennsylvanie pendant tout le XVIIIe siècle. L’immigration européenne amish s’est ensuite tarie. La plupart des amish de l’époque avaient déjà de grandes familles. Mais, le taux d’attrition était tel que vers 1800 il ne restait plus que 1.000 amish aux États-Unis.
Alors que des gens comme Richard Dawkins distillent leur fiel contre le christianisme traditionnel, les fondamentalistes échappent, pour leur part, en grande partie à ces attaques : ils ne lisent pas ses livres. Entretemps, ils ne font que se renforcer alors que les membres les plus convaincus des grandes Églises historiques les rejoignent. Les religions qui survivront seront devenues plus conservatrices. Un effet peut-être paradoxal, mais qui devrait être évident pour les adeptes de la théorie de la sélection naturelle chère aux nouveaux athées, comme Dawkins, un théoricien de l’évolution.
Dieu seul sait ce qu’il adviendra de l’Église anglicane au XXIe siècle alors qu’elle est menacée de schismes, que des paroisses entières rejoignent l’Église catholique et que, dans certaines contrées, comme le Québec, elle pourrait disparaître complètement. En effet, le diocèse du Québec de l’Église anglicane comprend 82 assemblées, dont 50 sans enfants, et dans 35 paroisses l’âge moyen est de 75 ans.
S’il est fort possible que l’Église catholique en Occident se contracte malgré l’afflux d’immigrants catholiques, elle sera également plus militante et déterminée. Elle continuera d’exister en marge d’une société occidentale dominée culturellement par des athées, le plus souvent gouvernée par une gauche laïque de plus en plus intolérante.
Ces sentiments profondément antireligieux se renforceront au fur et à mesure que les changements démographiques prévus par Kaufmann s’esquisseront. Déjà, on voit poindre cette rigidité. L’État renforce sa mainmise sur les enfants en interdisant l’école à la maison dans des pays comme l’Allemagne et la Suède. En Allemagne, cette sévérité vise au premier chef des évangéliques ou baptistes chrétiens aux nombreux enfants et aux mœurs conservatrices. Ailleurs, l’État élimine le choix dans la formation morale et religieuse et impose un seul programme afin de gérer ce qu’il considère être du fondamentalisme, de l’intégrisme, bref des gens qui prennent leur religion au sérieux. C’est également le cas au Québec. La natalité y est très basse, l’immigration importante, ces immigrants d’ailleurs souvent chrétiens sont plus religieux que les naturels du pays. Les opposants chrétiens au controversé cours d’ECR sont donc qualifiés de « catholiques parmi les plus intégristes » lors d’un bulletin de nouvelles de Radio-Canada, un bastion du progressisme laïque, et de « fanatiques » par l’inénarrable Raymond Gravel, un « prêtre progressiste » qui poursuit pour un demi-million de dollars des catholiques conservateurs. Sans doute avait-il à l’esprit l’évangélique « tend l’autre joue » quand il a entamé sa poursuite.
Mais il ne s’agit que de prémices. Cette ardeur antireligieuse sera sans doute exacerbée quand l’influence croissante des croyants conservateurs se fera plus sentir, par exemple, celles des évangéliques chrétiens sur le Parti conservateur britannique.
La fécondité comme signe de reconnaissance pour les vrais croyants
On pourrait croire que ces mouvements conservateurs ne sont pas nécessairement liés à une haute natalité. Or, pour ces conservateurs, aujourd’hui c’est un signe de reconnaissance qui permet de distinguer les vrais croyants des relapses qui retombent dans la société laïque contemporaine, le siècle hédoniste.  Plus une communauté comme les mennonites libéraux a une faible natalité, plus elle cherche à grandir par l’évangélisation et plus elle se conforme au monde extérieur, au protestantisme établi. Protestantisme libéral qui n’est souvent que l’antichambre de l’indifférence, puis de l’agnosticisme. L’exemple le plus frappant est la communauté mennonite hollandaise (les Doopsgezinden) : ils ont été les premiers à célébrer des mariages homosexuels aux Pays-Bas, ils ont un des taux les plus hauts de femmes ministres du culte, ils sont aussi une des plus petites communautés mennonites au monde (8 000 membres) et en plein déclin. À l’inverse, une des communautés avec la population la plus jeune au Canada est celle de La Crête sur la rivière de la Paix, dans le Nord-Est albertain. L’âge moyen y est de 23 ans, alors qu’il est de 37 ans au Canada. Dans les commerces, on y parle l’anglais et le bas allemand. La ville est principalement peuplée de mennonites rigoristes féconds, les Vieux Colons. [On les nomme ainsi parce que leurs ancêtres proviennent de la première colonie mennonite en Ukraine (la Chortitza) fondée en 1789 et non de la nouvelle sur la Molotchna, établie en 1803. Ils étaient en général moins éduqués que ceux de la nouvelle colonie.]
Protestants et Plein Carquois 
Il ne faut pas croire non plus que ce conservatisme extrêmement fécond se limite aux seuls mouve­ments conser­vateurs anabap­tistes et hassidim, des exemples exotiques et relativement peu nombreux.

Chris & Wendy Jeub et une partie de leur carquois (14 enfants sur 16)
« Heureux le père garnissant
De telles flèches son carquois !
Ces parents-là auront de quoi
Faire face aux plus menaçants.
Au jugement de la cité
Leur famille peut résister. »

Psaume 127,
Version rimée de Théodore de Bèze

Il existe un important mouvement évangélique récent à dessein nataliste : le Plein Carquois (Quiverfull). Le terme est tiré du psaume 127 qui identifie une famille nombreuse à un plein carquois qui la protège.  Ce mouvement a bien assimilé ce que révélait une étude universitaire portant sur 83 communes américaines formées au XIXe siècle, dont une trentaine de religieuses. Sur ces 83 communes, les huttérites étaient le seul groupe à avoir survécu jusqu’à aujourd’hui. Selon Kaufmann, un taux élevé de fécondité était une des principales raisons du succès huttérite.
En Europe, les quelque 100.000 luthériens conservateurs laestadiens de Finlande et le million de calvinistes orthodoxes des Pays-Bas ont résisté à la sécularisation.
Ces sectes endogames à haute fertilité commencent à avoir un impact : il y a maintenant plus de calvinistes orthodoxes pratiquants que de calvinistes libéraux, l’Église réformée hollandaise, dont les paroissiens étaient à une époque six fois plus nombreux que les membres plus rigoristes. Les autres conservateurs ont retenu la leçon : « Reproduisons-nous plus vite que les mormons », exhorte Russell Moore, doyen de la Faculté de théologie au séminaire baptiste du Sud à Louisville au Kentucky. Le mouvement du Plein Carquois, comme les laestadiens, adopte une fécondité naturelle et refuse toute contraception. Il a désormais attiré l’attention des plus grands intellectuels fondamentalistes américains : « La stratégie probablement la plus efficace que nous puissions entreprendre », soutient le théologien conservateur David Bentley Hart, en est « une d’une fécondité militante : abondante, implacable, exubérante et provocante ». Le théologien Gary North ajoute que l’endogamie des ultra-orthodoxes juifs est le modèle que les fondamentalistes protestants doivent adopter s’ils veulent survivre.
Allocution en anglais d’Eric Kaufmann sur la croissance des fondamentalismes
Les adhérents au Plein Carquois ne s’habillent pas de manière aussi distincte que les huttérites ou les juifs hassidim. Leurs vêtements ressemblent, au premier abord, à ceux de la société contemporaine.
Les membres du Plein Carquois gardent leurs distances avec le siècle, y compris la société évangélique traditionnelle en éduquant leurs enfants à la maison et en tenant même parfois leurs cultes à la maison. Ils lisent des livres, des cédéroms et des manuels approuvés par le mouvement. L’endogamie est assurée par l’idée que les jeunes hommes doivent s’adresser aux parents de la jeune fille qu’ils voudraient épouser. Un jeune homme ne sort jamais seul avec une jeune fille célibataire. Toutes les sorties et les activités sportives et cultuelles se font en groupe. Les familles au plein carquois ne sont pas aussi isolées que les juifs ultra-orthodoxes, les amish, voire les mormons de l’Utah. Mais il semble que les Pleins Carquois parviennent à émuler le taux de rétention des anabaptistes et des mormons. Animés d’un sens d’élection divine et d’une mission à accomplir, les enfants des Pleins Carquois ont été élevés à se méfier du siècle et même du milieu évangélique traditionnel. Mais les réseaux sociaux des Pleins Carquois recoupent assez le monde évangélique traditionnel pour qu’ils puissent attirer de nombreux nouveaux membres grâce à la conversion de ces évangéliques traditionnels.
Des églises peut-être d’abord plus petites, mais plus conservatrices
La pilule, la tablette de cyanure de l’Occident ?

L’Église catholique, plus petite et plus orthodoxe, possèdera un avantage inhérent : ce que les vieux Canadiens appelaient la « revanche des berceaux ». Beaucoup de catholiques conservateurs ont 3 ou 4 enfants – ce n’est pas un nombre énorme –, mais dans une société où les femmes athées ne donnent naissance qu’à environ un enfant, cet avantage peut se révéler très important au bout de quelques générations. En effet, huit athées ont une descendance d’un enfant au bout de trois générations, alors qu’avec 3,5 enfants par femme une famille conservatrice aura de plus de quarante arrière-petits-enfants. De 8 à 1 d’un côté, de 2 à 40 de l’autre. Cette différence est amplifiée par le fait que les catholiques conservateurs ont un taux de déperdition nettement moindre que leurs coreligionnaires progressistes.

Cette perspective n’est évidemment pas faite pour réjouir les « laïcistes » ou les progressistes. Plusieurs douteront de ces prédictions. Eric Kaufmann soutient cependant que ceci s’est déjà produit dans le christianisme primitif qui est passé d’une cinquantaine de disciples à six millions d’adeptes en trois siècles. Pour le professeur londonien, à l’instar de Rodney Stark, cette croissance fulgurante aurait moins été due à un haut fort taux de conversion qu’à un haut taux de natalité puisque les chrétiens ne pratiquaient ni la polygamie ni l’infanticide fréquents chez les païens. Aujourd’hui, nous considérons l’infanticide du monde antique comme une coutume barbare et incompréhensible, mais rien n’exclut que d’ici quelques siècles on pense de même de l’avortement moderne. Ce ne sera peut-être pas parce que les pro-vie auront remporté le débat philosophique, il aura peut-être suffi que l’avortement et la pilule aient suffisamment réduit les rangs des athées.
Maîtriser l’école et la transmission des valeurs
Pour que cela se produise, il faudra toutefois que les croyants maîtrisent la transmission de valeurs à leurs enfants. C’est ce que les groupes très conservateurs ont réussi à faire, le plus souvent en retirant leurs enfants de l’école publique et laïque. Car les chiffres sont éloquents. Selon une étude du Southern Baptist Council, 88 % des enfants de foyers protestants évangéliques éduqués à l’école publique quittent leur église à 18 ans pour ne jamais y revenir, alors que, selon la HSLDA, une organisation qui défend les parents éducateurs à la maison, près des trois quarts des enfants de chrétiens éduqués à la maison continuent d’aller à l’église une fois par semaine une fois majeurs. Ces conservateurs créent aussi des enclaves au sein desquelles leurs enfants grandissent. Leurs amis ont les mêmes convictions qu’eux; la pression conformiste séculière ne s’y ressent plus. Évidemment, les services sociaux de certains pays ne voient pas d’un bon œil ces enclaves, c’est la raison sous-jacente du rejet de l’instruction à la maison en Suède et en Allemagne. C’est également ce qui explique qu’un juge québécois, à la demande de la DPJ, ait forcé un bambin à aller la garderie « pour le socialiser ».
Pourquoi maintenant ?
On peut se demander pourquoi, tout à coup, la natalité des groupes conservateurs devrait leur donner un tel avantage et avoir un tel effet à l’avenir. Après tout, les amish ont toujours eu un haut taux de fécondité.
Pour Kaufmann, plusieurs facteurs militent désormais en faveur des conservateurs religieux.
  • D’abord, l’effondrement de la natalité des séculiers alors que la natalité devient un choix conscient. C’est ainsi que l’avantage de fécondité des femmes plus fondamentalistes (la Bible est la parole de Dieu) aux États-Unis sur les femmes modernistes (la Bible est simplement inspirée par Dieu, un récit) est passé de 15 % en 85, à 25 % en 2006. Les nombreuses femmes qui s’opposent à l’avortement et considèrent l’homosexualité comme un péché ont, quant à elles, près de 40 % plus d’enfants que les autres femmes dans la population.  Cela peut paraître peu, mais sur plusieurs générations la différence de fécondité peut avoir des conséquences importantes. Cette contraction dans la fécondité occidentale est principalement due à la disponibilité de la contraception, mais pas uniquement. Selon Philip Longman il existe d’autres causes : « Une fois qu’une société devient cosmopolite, trépidante, déborde d’idées nouvelles, de nouveaux peuples et de raffinements tout neufs … [le] sens de la lignée s’estompe ainsi que tout sentiment qu’il faut se reproduire ». [Personnellement, nous pensons que l’État-providence participe aussi à cette faible fécondité : pourquoi avoir des enfants ? Ils coûtent cher. Les enfants des autres paieront les pensions et autres dépenses sociales une fois à la retraite.]
  • Autre différence avec le passé, la mortalité infantile chez les conservateurs est désormais très faible grâce à la médecine moderne accessible partout alors que les enfants des « barbares » plus féconds que craignaient Polybe et Cicéron mouraient souvent en grand nombre.
  • Enfin, le siècle est devenu nettement moins attirant avec la fin des grandes idéologies laïques (tous les « ismes » chers à un Arcand désabusé dans Les Invasions barbares). Comme on l’a vu, le taux d’attrition des amish est aujourd’hui nettement moins grand qu’au XIXe siècle. Si le taux de rétention des amish nés avant 1945 était de 70 %, il n’a fait qu’augmenter depuis et, pour les jeunes nés entre 1966 et 1975, il est désormais de 85 %. C’est sans doute aussi dû à une distance plus grande entre le « siècle » et ces groupes fondamentalistes. Le monde extérieur s’éloigne de plus en plus des valeurs de ces groupes. Il n’est plus tant attrayant que repoussant ou même hostile. Même si le siècle venait à attirer des jeunes, le coût émotionnel du départ est devenu prohibitif : tout change, on perd tous ses amis, tout contact avec sa famille, la sécurité offerte par la communauté. Le jeune qui quitte les amish se retrouve seul dans une société individualiste qui a fort changé et s’est fort éloignée de la société américaine du début du XXe siècle qui partageait encore des valeurs et des coutumes avec les Amish. Il en va de même chez les protestants aux États-Unis, alors que 21 % des protestants conservateurs nés dans les années 1900 à 1909 passaient  aux églises plus libérales, cette proportion n’est plus que de 9 % pour les conservateurs nés de 1960 à 1973.
« On a commencé par être existentialistes. Sartre. Camus… —  On a lu Fanon et on est devenu anticolonialiste. — Après on a lu Marcuse et on est devenu marxistes… marxistes-léninistes,… trotskistes, … maoïstes…»
Le libéralisme peut-il agir sans contredire son essence ?

Pour ce qui est du Canada, Kaufmann a précisé dans une allocution qu’il ne sera pas épargné par ce regain de la religiosité, mais que la radicalisation due au différentiel de fécondité n’y était pas une perspective imminente, mais qu’on ne saurait en écarter la possibilité à plus long terme, c’est-à-dire vers 2050.

Des régimes totalitaires, comme le nazisme ou le communisme soviétique, pourraient sans doute forcer l’intégration des enfants des religieux dans la société « impie », mais pour Kaufman le libéralisme répugnera à prendre des mesures aussi draconiennes, car ce serait contredire l’essence même du libéralisme. Les sionistes en Israël tentent de séduire les jeunes juifs « pieux » en leur faisant miroiter les appas de l’intégration. Il n’est pas sûr qu’ils réussissent. Les juifs ultra-orthodoxes sont un cas extrême, même si leur poids deviendra déterminant dans la politique israélienne. Sur le long terme, le libéralisme devra pourtant relever le gant que les fondamentalistes leur ont jeté partout en Occident. Pour Kauffman, « nous sommes tous des sionistes aujourd’hui ».

Autre allocution (plus récente) d’Eric Kaufmann (en anglais), le début énumère ses titres et prix universitaires. Ensuite plus de détails sur l’impact de l’immigration en Europe.

Shall the Religious Inherit the Earth?
Demography and Politics in the Twenty-First Century
par Eric Kaufmann
chez Profile Books
en décembre 2010
356 pages
ISBN: 1846681502
Merci à Jonathan pour nous avoir indiqué cet ouvrage.

Voir aussi

Pourquoi le patriarcat a de l’avenir (avec un État-providence à bout de souffle)
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