Jafalian, Annie, « Équilibres géopoliti ques en Asie centrale : La Montée en Puissance de la Chine », Annuaire stratégique et militaire, Paris, FRS, 2005, pp. 135-149

Jafalian, Annie, « Équilibres géopoliti
ques en Asie centrale : La Montée
en Puissance de la Chine », Annuaire stratégique et militaire, Paris, FRS,
2005, pp. 135-149
EQUILIBRES GEOPOLITIQUES EN ASIE CENTRALE :
LA MONTEE EN PUISSANCE DE LA CHINE
Annie Jafalian
Les conséquences stratégiques, pour la république populaire de Chine
(RPC), du déploiement de troupes américaines en Asie centrale ont été
l’objet de débats largement contradictoires depuis 2002. Pour certains,
« le Forum de Shanghai et, par extension, la Chine [ont été] les
principales victimes du nouvel ordre sécuritaire consécutif au 11
septembre »
1
.
Selon ces observateurs, les États-Unis auraient, du moins à court terme,
remplacé la Chine en tant qu’interloc
uteur privilégié de la Russie dans
les affaires centre-asiatiques. Pour
d’autres, au contraire, ce sont les
Russes
– et non les Chinois – qui auraient été relégués au simple rang de
spectateur régional. Dans ce cas de figure, « nous [serions] de retour à un
grand jeu
classique … dont les deux acteurs majeurs [seraient] la Chine et les
États-Unis »
2.
Face à ce triangle stratégique mouvant en Asie centrale, quelle place
réelle la RPC occupe-t-elle dans la zone ?
3
Depuis 1992, Pékin a
sensiblement développé, dans divers domaines, ses relations avec les
républiques centre-asiatiques. Certes, ce rapprochement a été mis à
l’épreuve des
partenariats établis par ces mêmes
républiques avec les États-Unis à
l’issue du 11 septembre. Mais la proj
ection de la puissance américaine
ainsi que l’évolution de la politique étrangère de Washington ont
provoqué des stratégies contre-pouvoirs en Asie centrale se traduisant, de
fait, par la montée en puissance de la Chine.
Chine-Asie Centrale : une coopéra
tion croissante et diversifiée
Partageant approximativement 3 000 kilomètres de frontières avec les
républiques d’Asie centrale, la Chine a fait valoir – dès la dislocation de
l’Union soviétique – ses intérêts vis-à-vis des États de la région. Trois
préoccupations majeures ont contribué à structurer sa politique étrangère
à leur égard. Il s’est agi, d’une part, de combattre le « séparatisme »
ouïgour dans la région autonome du Xinjiang, et notamment d’éviter que
l’Asie centrale ne serve de base arrière à d’éventuels groupes armés
séparatistes. Cette volonté a, de fait,
favorisé la coopération entre Pékin et
les États centre-asiatiques en matière de
sécurité des frontières et de lutte
contre le terrorisme. D’autre part
, percevant l’émergence d’un monde
unipolaire américain à la fin de la Guerre froide, la RPC s’est efforcée de
promouvoir le thème de la multipolarit
é dans les relations internationales.
Enfin, confrontée à une explosion de la demande d’énergie, la Chine a
cherché à consolider sa sécurité én
ergétique et à s’assurer d’un accès aux
ressources en hydrocarbures des ré
publiques d’Asie centrale.
Contiguïté territoriale et sécurité des frontières
L’un des premiers succès de la diplom
atie chinoise en Asie central e a été
la création, avec la médiation de la
Russie, du « Forum de Shanghai »,
contribuant à créer un clim
at de confiance entre les États de la région. Le
26 avril 1996, la Chine d’une part, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le
Tadjikistan et la Russie d’autre part
(formant une partie conjointe) ont
en effet signé à Shanghai un accord sur le renforcement des mesures de
confiance en matière militaire dans les régions frontalières
4.
En vertu de
cet accord, ces pays renonçaient à tout
recours à la force ainsi qu’à toute
supériorité militaire unilatérale, et s’
engageaient à consolider la confiance
et la transparence à travers l’échange d’informations et la réduction des
forces militaires à leurs frontières
5.
Parallèlement à ce cadre de dialogue
et de négociation, la Chine et
ses voisins centre-asiatiques sont
progressivement parvenus à régler leurs différends frontaliers
6.
Entamées
dès 1992-93, les discussions en la matière se sont accélérées à partir de
1996. Alors que le Kazakhstan avait signé son premier accord frontalier
avec la RPC le 24 avril 1994, le Kirg
hizstan signait le sien le 4 juillet
1996, soit quelques mois après la
création du Forum de Shanghai.
_____________________________
1Eugene Rumer, «Flashman’s Revenge: Central Asia after September 11», Strategic Forum ,
December 2002, n° 195, p. 2.
2 Olivier Roy, « Islamic Ferments and State Responses in Central Asia: Is There a Chinese
Card? », p. 156, in François Godement (ed.),
China and its Western Frontie
r, Paris, Ifri, 2002, p
185.
3 Nous entendrons ici par Asie centrale les
cinq républiques post-soviétiques du Kazakhstan,
du Kirghizstan, d’Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Turkménistan.
4 Les régions frontalières couvrent une zone de 100 kilomètres de part et d’autre des
frontières communes aux États parties.
5 L’accord du 26 avril 1996 a été complété le 24 avril 1997 par le traité de Moscou sur la
réduction des forces armées dans les régions frontalières.
6 La Chine partage plus de 1 700 kilomètres de frontières avec le Kazakhstan, 850 avec le
Kirghizstan et 410 avec la Tadjikistan.
C’est ensuite à l’occasion des diff
érents sommets du Forum qu’ont été
officiellement signés les accords finaux
en la matière. Le Kazakhstan a
définitivement réglé la question des fr
ontières avec la Chine le 4 juillet
1998, lors de la 3
ème
réunion du Forum à Almaty, tandis que le
Kirghizstan a saisi l’occasion du 4
ème
sommet tenu à Bichkek le 26 août
1999 pour délimiter l’intégralité des
frontières avec son
voisin. Qu
ant aux
négociations concernant le contentieux frontalier entre le Tadjikistan à la
Chine, elles sont longtemps restées dans
l’impasse. Le 17 mai 2002, Jiang
Zemin et Imamoli Rakhmonov ont toutefois signé une déclaration
conjointe en vertu de laquelle leurs différends frontaliers ont été
considérés comme réglés
7.
La lutte contre l’extrémisme religieu
x, le séparatisme et le terrorisme
Répondant notamment aux préoccupations chinoises quant aux activités
de la minorité ouïgoure au Xinjia
ng, les États membres du Forum de
Shanghai ont élargi leur coopération à la lutte contre « l’extrémisme
religieux », le
« séparatisme national » et « le te
rrorisme international ». Réunis à
Almaty le 3 juillet 1998, la Chine, la Russie et les États centre-asiatiques
ont explicitement condamné ces menaces et se sont engagés à ce que «
leur
territoire ne soit pas utilisé pour des activités sapant la souveraineté
nationale, la sécurité et l’ordre social » de chaque État partie
8.
L’année
suivante, ils ont franchi une nouvelle étape dans leur coopération en
exprimant le besoin d’ag
ir de concert pour assurer la sécurité régionale.
Réunis à Bichkek le 15 août 1999, ils ont en effet reconnu la nécessité
d’adopter des mesures communes concrètes afin de lutter efficacement
contre le terrorisme
9.
En Asie centrale, le mouvement islamique
d’Ouzbékistan avait provoqué de nouveaux troubles sécuritaires, tandis
qu’en Chine et en Russie, l’interven
tion de l’OTAN au Kosovo avait été
perçue comme une menace potentielle
à leur souveraineté respective au
Xinjiang et en Tchétchénie.
C’est en particulier sous l’impulsion de la Chine et de la Russie que la
coopération établie par le Forum de Sh
anghai en matière de sécurité a
alors été consolidée. Dans la déclaration adoptée à Douchanbe le 5 juillet
2000, les cinq pays membres ont annoncé leur intention de transformer le
Forum en « une institution régionale
de coopération multilatérale » et
confirmé leur « détermination à engager une lutte conjointe contre le
terrorisme
international, l’extrémisme religi
eux et le séparatisme national »
10
. Ils
ont, dans cette perspective, soutenu le projet visant à créer un centre
régional anti-terroriste qui siègerait
à Bichkek, et invité l’Ouzbékistan à
participer en tant qu’observateur au sommet de Douchanbe. Du point de
vue de Pékin, les problèmes de sécurité régionale ne sauraient être réglés
sans que Tachkent ne soit associé aux
efforts de lutte contre le terrorisme
; l’Ouzbékistan est, de
surcroît, l’un des Etats de la région le plus proche des Etats-Unis. Ces
évolutions ont été consacrées au sommet des 14 et 15 juin 2001 : le
groupe de Shanghai, dont l’Ouzbékistan est alors devenu un membre à
part entière, a instauré l’Organisation
de la coopération de Shanghai
(OCS) et adopté la « convention de Shanghai sur le combat contre le
terrorisme, le
séparatisme et l’extrémisme »
11
.
Pétrole et gaz : de nouvelles sources de production et d’échanges
Intégrées dans le champ de la coopération des États membres du Forum
de Shanghai, les relations économiques
entre la Chine et les républiques
d’Asie centrale se sont surtout développées dans un cadre bilatéral 12. La
conclusion d’accords en matière éner
gétique a, de ce point de vue,
représenté un enjeu important pour Pékin. Autosuffisante jusqu’en 1993,
la
RPC est devenue, depuis, un importateur net de pétrole. Deuxième
importateur après les États-Unis, la Chine couvre aujourd’hui 37 % de sa
consommation pétrolière par des approvisionnements sur les marchés
internationaux
13
. Afin de renforcer sa sécurité énergétique, elle a donc
mené – en Asie centrale – une politique d’accès aux ressources à travers
une double stratégie : l’acquisition de parts dans les consortiums
d’exploitation du pétrole de la régi
on, et le développement de projets
d’oléoducs afin d’acheminer la production vers ses propres marchés
14
.
_________________________________
7 « Chinese, Tajikistani Presidents Hold Talks », Xinhua News Agency , 18 May 2002. Un
premier accord avait été signé le 13 août 1999 entre les présidents tadjik et chinois.
8
.
9 Le point 4 de la déclaration de Bichkek dispose en effet : « les cinq pays adopteront des
mesures concrètes pour lancer une coopération pratique comprenant l’élaboration d’un
programme d’actions conjointes », ibid. .
10 Le texte de cette déclaration est disponible sur le site internet du ministère russe des
Affaires étrangères (http://www.ln.mid.ru/ ), Daily News Bulletin, 7 July 2000.
11 Pour toute référence aux documents adoptés dans
le cadre de l’OCS, voir le site officiel du
secrétariat de l’organisation : http://www.sectsco.org/
12 Le développement de l’économie régionale et de la Route de la Soie a, par exemple, été
évoqué dans la déclaration adoptée par les cinq États membres du Forum de Shanghai à
Bichkek le 25 août 1999.
13 Selon certains analystes, ce pourcentage pourrait
être porté à 50 % d’ici à 2010, cf. Thierry Kellner,
« La
Chine et le pétrole : perceptions sécuritaires et démarc
he stratégique », p. 73 in Chaliand et Jafalian,
La dépendance pétrolière, mythes
et réalités d’un enjeu stratégique , Paris, Universalis, 196 p.
14 Catherine Locatelli, « L’enjeu énergétique des relations entre la Chine et la Russie-Caspienne »,
Revue de l’énergie , janvier-février 2005, vol. 56, n° 563, pp. 19-24, draft .
De fait, la Chine a massivement investi dans l’exploitation et la
production du pétrole au Kazakhstan. En 1997, la compagnie nationale
chinoise de pétrole a acheté 60 % des parts de la société kazakhe
Aktobemunaigas
15
. Elle s’est ainsi engagée à investir dans la zone plus
de 4 milliards de dollars sur vingt ans
16
. La même année, elle a
également obtenu le droit d’exploiter le
gisement d’Uzen, au centre-est de
la mer Caspienne
17
.
Parallèlement à la négociation de ces contrats, la CNPC a proposé la
construction d’oléoducs permettant à la Chine d’importer du pétrole du
Kazakhstan par d’autres voies que celle du chemin de fer, et ce par des
pipelines ne transitant pas par la Russie, l’un en direction de la Chine,
l’autre, de l’Iran. C’est toutefois en direction de la Russie que le
Kazakhstan a initialement orienté ses flux d’exportation.
L’épreuve du 11 septembre : la redéfinition des partenariats
Alors que la lutte antiterroriste ava
it été un des thèmes fondateurs de
l’OCS, les événements du 11 septembre ont davantage servi, en Asie
centrale, de base à la diversificati
on des liens avec les États-Unis qu’au
renforcement des relations avec la
Chine et l’OCS. A divers égards,
l’après-11 septembre a révélé – au-delà des engagements formels de
l’OCS – les limites de l’action réelle
de l’organisation, la rendant «
moins attrayante et
moins influente
dans le domaine de la sécurité »
18
. Les républiques centre-asiatique s ont,
en effet, développé leur coopér
ation militaire avec Washington,
provoquant l’inquiétude de Pékin. Qu
ant à la multipolarité encouragée
par Pékin à travers le dialogue sino-russe en Asie centrale, elle semble
avoir été mise à mal par le « partenariat russo-américain » proclamé au
lendemain des
attentats du 11 septembre.
.
15 Il s’agit des gisements dont la CNPC contrôle 88 % des parts de la société. 16 Ericka
Strecker Downs, China’s Quest for Energy Security , Wash. Rand, 2000, pp. 15-16.
17 Depuis, la CNPC exploite des gisements situés au nord-est de la mer Caspienne (à
proximité de la ville d’Aktau.) à parts égales avec la compagnie canadienne Nelson
Ressources.
18
Sun Zhuangzhi, « New and Old Regionalism: The Shanghai Cooperation Organization and
Sino-Central Asian Relations », The Review of International Affairs, Summer 2004, vol. 3, n°
4.
La Chine face au déploiement des forces américaines en Asie centrale
La coopération militaire engagée entr
e les États-Unis et les républiques
centre-asiatiques dans le cadre de l’Opération
Enduring Freedom
en
Afghanistan s’est traduite, pour la Ch
ine, par le stationnement de troupes
américaines à proximité de ses frontiè
res. Des soldats américains ont été
déployés, au Kirghizstan, sur la base aérienne de Manas. Le Tadjikistan et
le Kazakhstan ont, pour leur part, temporairement mis leur aéroport
international de Douchanbe et d’Almaty à la disposition de Washington
pour des opérations de ravitailleme
nt et d’urgence. Plus loin, en
Ouzbékistan, des forces américaines ont également été déployées sur la
base aérienne de Karshi-Khanabad. Parallèlement, les États-Unis ont
accordé une assistance financière importante aux États de la région et
conclu des
partenariats stratégiques élargiss
ant la coopération aux domaines
politiques et économiques
19
.
La pénétration américaine en Asie centrale a été perçue avec
appréhension de la part de la Chine. Elle a contrarié « l’opposition » de
Pékin, depuis la fin de la Guerre froide, à tout plan éventuel de
Washington visant à construire des
bases militaires en Asie centrale
20
.
Certes, la RPC n’a pas officiellement
condamné la coopération militaire
des États-Unis et de
l’OTAN avec les États de la région. Mais certains observateurs ont
rapporté que le Président Jiang Ze
min aurait exprimé son inquiétude
quant aux efforts de l’Administration
américaine visant à « prendre pied
dans l’arrière-cour de la Chine »
21
. Certains analystes chinois ont estimé
que l’un des objectifs de l’Administration américaine était alors de «
contenir l’émergence de la Chine »
22
. D’autres y ont même vu une
stratégie d’« encerclement » de la
Chine par Washington
23.
________________________________________________________
19 Pour un examen des conséquences du 11 septembre sur les relations entre les États-Unis
et les républiques d’Asie centrale, voir : Annie
Jafalian, « Asie centrale : quels partenariats
stratégiques pour les États-Unis ? », Annuaire stratégique et militaire, 2004, Paris, FRS, , pp.
137-149.
20 Guangcheng Xing, « China and Central Asia
», p. 167, in Roy Allison, Lena Jonson,
Central Asian Security: The New International Context, London, RIIA, Washington,
Brookings Institution Press, 2001, 279 p.
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