Les Crises :Six questions pour le New York Times sur les guerres américaines. Par Andrew Bacevich

Les Crises :Six questions pour le New York Times sur les guerres américaines. Par Andrew Bacevich

Source : Lobe Log, Andrew Bacevich, 20-03-2018

Par Andrew Bacevich, professeur de relations internationales à l’Université de Boston.

20 mars 2018

Cher M. Sulzberger :

Félicitations pour avoir pris les rênes de la publication la plus influente de ce pays – et sans doute du monde. C’est l’entreprise de votre famille, bien sûr, donc votre nomination pour succéder à votre père n’est pas vraiment une surprise. Pour autant, la responsabilité de guider le destin d’une grande institution doit peser lourdement sur vous, d’autant que le paysage médiatique est en train de changer si rapidement et si radicalement.

Il ne fait aucun doute que vous recevez déjà beaucoup de conseils sur la façon de diriger le journal, probablement plus que ce que vous voulez ou dont vous avez besoin. Néanmoins, si vous le permettez, j’aimerais offrir un point de vue extérieur sur « les nouvelles qui méritent d’être publiées ». La célèbre devise du Times insiste sur le fait que le journal s’engage à publier « toutes » ces nouvelles – une aspiration admirable même si c’est impossible. Dans la pratique, ce que les lecteurs comme moi reçoivent quotidiennement, c’est « toutes les nouvelles que les rédacteurs en chef du Times jugent dignes d’être imprimées ».

Bien sûr, dans cet univers un peu plus contraignant de l’information, toutes les histoires ne sont pas égales. Certaines apparaissent en haut de la première page. D’autres sont reléguées à la page A17 de l’édition du samedi matin.

Et certains sujets reçoivent plus d’attention que d’autres. Au cours des dernières années, la couverture complète des questions touchant la diversité, la sexualité et le statut de la femme est devenue une marque de fabrique du Times. Quand il s’agit de Donald Trump, le terme « exhaustif » ne rend pas justice à l’attention qu’il reçoit. Au Times (et dans plus d’un certain nombre d’autres médias), il a donné naissance à une certaine obsession, avec son effusion quotidienne de railleries, d’insultes, d’affirmations grotesques, de fausses allégations et de décisions prises, puis immédiatement reniées, le tout rapporté avec une précision confinant au masochisme. Ajoutez les révélations salaces sur le passé haut en couleur de Trump et les fuites émanant de l’enquête en cours de Mueller sur sa campagne, et notre 45e président est devenu pour le Times quelque chose qui ressemble à une Grande Baleine blanche, fut-ce une baleine avec une coiffure au peigne et une préférence pour les costumes amples.

Pendant ce temps, d’autres questions aussi importantes, voire plus – je classerais le changement climatique dans cette catégorie – ne reçoivent qu’une couverture sporadique ou irrégulière. Et, bien entendu, certains sujets sont tout simplement passés à la trappe, comme à peu près tout ce qui se passe, hormis les tueries dans les écoles, dans cette vaste étendue à l’ouest de l’Hudson que Saul Steinberg a dépeint de façon si mémorable pour le New Yorker il y a quelques années.

Le but de cette note, non sollicitée, il est vrai, n’est pas d’inciter le Times à ouvrir un bureau à Terre Haute ou dans l’Arctique qui fond rapidement. Je n’insinue pas non plus que le journal devrait être plus mesuré dans ses efforts pour détruire l’ordre hétéro-normatif, donner du pouvoir aux femmes et promouvoir l’égalité pour les personnes transgenres. Néanmoins, je tiens à suggérer que dans son obsession pour les pitreries stupéfiantes de cette administration, le Times néglige une question particulière qui précède et transcende le Moment Trump. Il s’agit de la normalisation des conflits armés, vos journalistes, vos rédacteurs et votre comité de rédaction ayant tacitement accepté le fait que, pour les États-Unis, la guerre est devenue une situation permanente.

Permettez-moi de préciser que le Times consacre quand même un nombre impressionnant de colonnes à la myriade d’activités militaires américaines autour de la planète. Les articles sur les déploiements, les combats armés, les frappes aériennes, les sièges et les pertes en vies humaines abondent. Les lecteurs peuvent compter sur le Times pour transmettre les dernières déclarations de la Maison-Blanche ou du Pentagone sur la lumière brièvement visible au bout d’un très long tunnel. Et des éléments décrivant le sort des anciens combattants de retour de la zone de guerre apparaissent également avec une fréquence appropriée et louable.

Ainsi, quiconque lit le Times pendant une semaine ou un mois aura absorbé les faits essentiels concernant le sujet, y compris ce qui suit :

  • Plus de 6 000 jours après son début, la guerre des États-Unis en Afghanistan se poursuit, et les correspondants du Times fournissent des mises à jour régulières et répétées ;
  • Dans la guerre civile de sept ans qui a englouti la Syrie, la troupe de belligérants en constante évolution comprend maintenant au moins 2 000 (certaines sources disent 4 000) « opérateurs » des forces spéciales américaines, la raison de leur présence changeant d’une semaine à l’autre, même si les plans pour garder les troupes américaines en Syrie indéfiniment se concrétisent ;
  • En Irak, maintenant libéré de l’EI, lui-même un sous-produit de l’invasion et de l’occupation américaines, les troupes américaines sont maintenant prêtes à rester, plus ou moins comme elles l’ont fait en Allemagne de l’Ouest en 1945 et en Corée du Sud après 1953 ;
  • Dans la péninsule Arabique, les forces américaines se sont associées au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane Al Saoud pour brutaliser le Yémen, créant ainsi un vaste désastre humanitaire malgré l’absence d’intérêts américains perceptibles en jeu ;
  • Dans l’équivalent militaire de la lutte contre les mauvaises herbes qu’on a soi-même semées, les drones américains attaquent régulièrement des groupes militants libyens qui doivent leur existence au chaos créé en 2011 lorsque les États-Unis ont impulsivement participé au renversement de Mouammar Kadhafi ;
  • Plus d’un quart de siècle après l’entrée des troupes américaines en Somalie pour nourrir les affamés, la mission militaire américaine se poursuit, actuellement sous la forme de frappes aériennes récurrentes ;
  • Ailleurs en Afrique, le dernier théâtre à offrir des occasions de tester sur le terrain les techniques antiterroristes les plus récentes, l’empreinte militaire américaine est en pleine expansion, presque sans contrôle du Congrès (ou éventuellement de toute autre institution) ;
  • Du Levant à l’Asie du Sud, un flot d’armes fabriquées aux États-Unis continue de couler sans relâche, pour la plus grande joie du complexe militaro-industriel, mais avec peu de preuves que les armes que nous vendons ou que nous donnons contribuent à la paix et à la stabilité régionales ;
  • Au milieu de cette spirale sans fin de guerres et de conflits américains non déclarés, le Congrès reste passif, ne se mobilisant si nécessaire que pour affecter les fonds qui assurent la poursuite sans entrave de tout ce qui précède ;

Cette accumulation de circonstances, à mon avis, devrait attirer l’attention sur plusieurs questions de première importance que le Times semble éviter à tout prix. Ces questions ne sont en aucun cas originales pour moi. En effet, M. Sulzberger (puis-je vous appeler A.G. ?), si vous avez suivi TomDispatch – si vous ne l’avez pas fait, vous devriez vraiment le faire – vous en aurez déjà rencontré plusieurs. Pourtant, dans les hautes sphères du journalisme grand public, elles restent malheureusement délaissées, avec des implications pratiques et morales désastreuses.

Le point clé est que lorsqu’il s’agit des récentes guerres américaines, le Times offre une couverture sans vue d’ensemble. « Toutes les nouvelles ». C’est superficiel et redondant. Beaucoup de points, peu de connexions.

En d’autres termes, ce qui manque, c’est une sorte de vision globale. Le Times ne dépeindrait jamais les actions militaires russes en Crimée, en Ukraine orientale et en Syrie, ainsi que ses cyber-provocations, comme n’ayant aucun lien entre elles. Pourtant, il consacre remarquablement peu d’énergie à identifier les liens entre ce que les forces américaines font aujourd’hui au Niger et ce qu’elles font en Afghanistan ; entre les attaques de drones américaines qui visent tel groupe de « terroristes », et celles qui visent un autre groupe ; ou, plus fondamentalement, entre ce que nous pensions faire dans les années 1980, lorsque Washington soutenait Saddam Hussein, et ce que nous imaginons faire aujourd’hui dans les divers pays à majorité musulmane dans lesquels l’armée américaine est présente, qu’elle soit la bienvenue ou non.

En termes plus grossiers, la question centrale qui non seulement reste sans réponse mais qui n’est même pas posée est la suivante : bon sang qu’est-ce qui se passe ? Permettez-moi de décortiquer cela d’une manière qui pourrait trouver un écho chez les correspondants du Times :

Comment devrions-nous appeler exactement l’entreprise dans laquelle les forces américaines ont été engagées toutes ces années ? L’expression que George W. Bush a introduite en 2001, « guerre mondiale contre le terrorisme », est tombée en désuétude il y a longtemps. Rien n’est apparu pour la remplacer. Un projet qui laisse aujourd’hui les forces américaines embourbées dans des hostilités sans fin sur une vaste étendue de nations à majorité musulmane mérite un nom, à mon avis, même si le commandant en chef renvoie la plupart de ces pays au statut de « trou de merde ». Il y a quelque temps, j’ai proposé « guerre pour le Grand Moyen-Orient », mais cela n’a pas pris. Le président ou peut-être l’un de ses nombreux généraux pourrait sûrement trouver quelque chose de mieux, une expression qui transmettrait une idée de l’objectif, de la portée, des enjeux ou de l’emplacement. Le journal de référence devrait insister sur le fait que, peu importe ce que les troupes sont en train de faire là-bas, leurs activités devraient être désignées de façon explicite.

Quel est notre objectif global dans cette guerre sans nom ? Après le 11 septembre, George W. Bush a juré à plusieurs reprises d’éliminer le terrorisme, de libérer les opprimés, de répandre la liberté et la démocratie, de faire progresser la cause des droits des femmes dans le monde islamique et même de mettre fin au mal lui-même. Aujourd’hui, de tels objectifs semblent être autant de fantasmes. Alors, qu’est-ce que nous essayons d’accomplir ? De quoi allons-nous nous contenter ? Sans objectif facilement identifiable, comment saura-t-on quand lever (encore une fois) ce fanion « Mission accomplie » et laisser les troupes rentrer chez elles ?

Par extension, quelle est exactement la stratégie pour mener à bien notre guerre sans nom ? Une stratégie est une sorte de feuille de route visant à identifier les ressources, à définir les ennemis (ainsi que les amis) et à décrire une séquence d’étapes qui mènera à une certaine approximation de la victoire. Elle devrait offrir une vision qui nous mène de l’endroit où nous sommes jusqu’à l’endroit où nous voulons être. Pourtant, lorsqu’il s’agit de mener une guerre sans nom, Washington n’a aujourd’hui aucune stratégie digne de ce nom. Ce fait devrait scandaliser le peuple américain et embarrasser l’establishment de la sécurité nationale. Il devrait également attiser la curiosité du New York Times.

En gros, en quelle année, décennie ou siècle cette guerre pourrait-elle prendre fin ? Même si ce n’est qu’approximativement, il serait utile de savoir – et le peuple américain mérite de savoir – quand la une du Times pourrait éventuellement porter un titre « La paix assurée » ou « Fin des hostilités » ou même simplement « C’est fini ». D’autre part, s’il n’est pas réaliste d’espérer que la guerre sans nom, qui ne cesse de se transformer et de se répandre, se termine un jour, alors ne devrait-on pas le dire, permettant aux citoyens de méditer sur les implications de cette perspective ? Quoi de mieux que le journal que vous dirigez pour révéler ce secret caché et pourtant visible de tous ?

Que peut-on escompter du coût de la guerre-sans-nom ? Bien que l’estimation du président de 7 billions [1 billion = 1 millier de milliards, NdT] de dollars soit un peu prématurée, elle n’est pas fausse. Il se peut même qu’il finisse par se retrouver dans la partie basse de la fourchette. Ce que cet argent aurait pu financer autrement – y compris les infrastructures, l’éducation, la recherche scientifique et médicale, et peut-être réparer tous les ravages causés par nos efforts militaires malavisés – mérite certainement une discussion détaillée. Voici une façon d’amorcer une telle discussion : imaginez un compte à rebours des coûts irrécupérables et des coûts cumulatifs projetés à la une du Times tous les matins. Deux chiffres seulement : le premier serait une totalisation de ce que le Pentagone a déjà dépensé dans le cadre de toutes les interventions militaires américaines, grandes et petites, depuis le 11 septembre ; le second serait une projection de ce à quoi pourrait ressembler la facture finale pour les prochaines décennies, quand le dernier des vétérans de la guerre de cette génération s’éteindra.

Enfin, quelles sont les conséquences de faire porter ce fardeau financier aux générations futures ? À la seule exception de la très brève guerre du Golfe de 1990-1991, la guerre-sans-nom est le seul conflit armé important de l’histoire américaine où la génération au nom de laquelle elle a été menée a résolument refusé de la payer – en fait, elle a accueilli avec joie des réductions d’impôts alors que des augmentations étaient tout à fait indiquées. À quelques exceptions près, les politiciens ont approuvé cet arrangement. On pourrait penser que des journalistes audacieux voudraient enquêter sur les différents facteurs qui favorisent une telle irresponsabilité.

C’est donc comme ça que je vois les choses. Je suis sûr, cher A.G., que les journalistes que vous employez pourraient affiner mes questions et élaborer les leurs. Mais voici une petite proposition : pour une seule journée, confinez Donald Trump à la page A17 et donnez à notre guerre-sans-nom l’attention que le Times réserve normalement au président qu’il déteste.

Je ne suis pas journaliste, mais je me souviens de ce merveilleux film d’Hitchcock de 1940, Correspondant 17. Je suppose que vous l’avez vu. L’Europe est en train de sombrer dans la guerre et M. Powers, le grand patron du New York Globe fictif, est fatigué de recevoir les mêmes rabâchages de la part des gens qu’il a sur le terrain. « Je ne veux plus d’économistes, de sages ou d’oracles qui bourdonnent sur nos câbles. Je veux un journaliste. Quelqu’un qui n’est l’expert d’aucun sujet. »

Sa diatribe mérite d’être déchiffrée. Ce que Powers veut, c’est quelqu’un avec la combinaison de cran et de naïveté pour poser les questions que les journalistes plus aguerris, enfermés dans le récit erroné qu’ils ont créé, négligent tout simplement.

C’est ainsi qu’il retire de la rubrique policière John Jones, décidément inexpérimenté et spectaculairement mal informé, le renomme Huntley Haverstock, lui donne un budget et l’envoie jeter un regard neuf sur ce qui se passe en Europe. Haverstock s’en va déterrer les grandes vérités auxquelles ses collègues plus sophistiqués sont devenus aveugles. Presque à lui seul, il avertit le peuple américain des dangers qui se profilent à l’horizon – et il séduit aussi l’héroïne. Film épatant (même si, étant donné le mauvais traitement bien documenté des femmes par Hitchcock, il peut être politiquement incorrect de le dire).

Quoi qu’il en soit, A.G., nous avons besoin que vous fassiez quelque chose qui se rapproche de ce que M. Powers a fait, mais dans la vraie vie. Bonne chance. Je suis de votre côté.

Reproduit, avec l’autorisation de TomDispatch.

Andrew J. Bacevich, un contributeur régulier de TomDispatch, est l’auteur de America’s War for the Greater Middle East : A Military History et d’autres livres. Suivez TomDispatch sur Twitter et rejoignez-nous sur Facebook. Jetez un coup d’œil au dernier livre édité par Dispatch, In the Shadows of the American Century : The Rise and Decline of U.S. Global Power d’Alfred McCoy, ainsi que The Violent American Century : War and Terror Since World War II de John Dower, le roman dystopique Splinterlands de John Feffer, Next Time They’ll Come to Count the Dead de Nick Turse et Shadow Government : Surveillance, Secret Wars, and a Global Security State in a Single-Superpower World de Tom Engelhardt. Copyright 2018 Andrew J. Bacevich. Photo d’A.G. Sulzberger par Tony Cenicola/The New York Times.

Source : Lobe Log, Andrew Bacevich, 20-03-2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

:)

Publicités
Par défaut

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :