Vers où va-t-on ?:Un tour à vide pour la démocratie russe-si ce Monsieur avait la charité de nous expliquer ce qu’est « la démocratie » » il serait un bienfaiteur de l’humanité car personne n’y ait jamais arrivé à part La Petit Père des Peuples et Le Grand Timonier:résultat,plus de 100 millions de morts et toujours pas de démocratie:merde alors (« La démocratie n’a jamais rien fait »-que faire son éloge-de Gaulle)

Vers où va-t-on ?


Un tour à vide pour la démocratie russe

Posted: 27 Mar 2018 05:15 AM PDT

Article original de Dmitry Orlov, publié le 20 mars 2018 sur le site Club Orlov
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr

Xenia Sobchak

Le 18 mars, la Russie a organisé des élections présidentielles. Tout le monde (enfin ceux avec un cerveau) s’attendait à ce que Poutine gagne, mais presque personne ne s’attendait à ce qu’il gagne avec une telle marge, ou avec un taux de participation aussi élevé : 67,47% des électeurs inscrits se sont présentés aux urnes ; parmi eux, 76,67% ont voté pour Poutine. Au cas où vous vous demanderiez encore si la Crimée fait partie de la Russie (croyez-moi, c’est le cas), le taux de participation était de 71,53%, et 92% y ont voté pour Poutine. Et dans la république autrefois séparatiste de Tchétchénie, le taux de participation a été de 91,54%. Des taux de participation record ont également été observés en dehors de la Russie, parmi la très grande diaspora russe. Plus de la moitié des Russes ont voté pour Poutine.

Attention : la première partie de cet article peut sembler un hymne jubilatoire à la Russie et un hymne à Vladimir Poutine. Soyez assuré que je n’exprime pas d’opinions ici ; ce sont les faits. Il se trouve que ces faits accentuent le positif. Mais je n’ai aucun désir d’éliminer le négatif, et j’en parlerai en temps voulu.

Tout aussi remarquable, c’est la manière dont les élections se sont déroulées : le processus était public et transparent, utilisant des bulletins papier comptés à la main. Les bureaux de vote étaient équipés de caméras vidéo. Le bourrage des urnes, qui était un problème lors des élections précédentes, a été détecté dans quelques endroits, et les résultats entachés ont été disqualifiés. Alors que lors des élections précédentes, les gens ne pouvaient voter que là où ils étaient enregistrés, ils ont pu cette fois-ci déclarer leur lieu de résidence et voter où qu’ils se trouvent, même dans les aéroports s’ils voyageaient. Alors que les précédentes élections présidentielles en Russie ont été suivies d’une vague de protestations, de nombreuses personnes se plaignant de fraude dans les urnes, cette fois ces voix ont été à peine entendues. Et tandis que lors des élections précédentes, les candidats de l’opposition ont eu une influence considérable parmi les élites éduquées de tendance occidentale à Moscou et à Saint-Pétersbourg, cette fois le pays tout entier était tout à fait pro-Poutine.

De toute évidence, les Russes sont engagés politiquement, et il est clair que la grande majorité d’entre eux ont confiance et aiment Poutine. C’est facile de comprendre pourquoi. Au cours de la dernière décennie du siècle précédent, la Russie a failli être détruite, mais sa fortune a radicalement changé au tournant du siècle. La plupart des Russes peuvent voir que leur pays s’est remis rapidement de ses revers précédents. Il est indiscutable que la Russie est maintenant un pays beaucoup plus stable et prospère, et Poutine peut s’en attribuer le mérite. Sous sa direction, la Russie a résisté à l’effondrement des prix du pétrole et du gaz, combattu des attaques terroristes, résisté aux provocations et aux sanctions occidentales et elle a définitivement gagné la course aux armements contre les États-Unis (et peut désormais réduire ses dépenses de défense). La Russie a fait des progrès pour retrouver sa stature en tant que puissance mondiale majeure.

Compte tenu de son bilan remarquable et du haut degré de confiance et de respect qu’il a gagné, Poutine pourrait simplement se reposer sur ses lauriers, mais ce n’est pas ce qu’il compte faire. Au lieu de cela, il veut améliorer de façon spectaculaire le bien-être de tous les Russes et leur faire atteindre la vraie grandeur. Jusqu’à présent, il a réussi à remodeler la Russie en « pays normal » ; maintenant il veut le mener au triomphe pur et simple. C’est, je crois, ce qui se cache derrière le taux de participation record et sa victoire écrasante, qui est un record également : pour une fois, les Russes sont réellement inspirés et optimistes quant à leur avenir. La poche de pessimisme que j’ai pu détecter concerne le cabinet du Premier ministre Dmitri Medvedev. Dans les images télévisées de sa réunion post-électorale, les ministres semblaient avoir des mines sombres et être quelque peu découragés. Ceux qui se plaignent de cette cinquième colonne au Kremlin peuvent se réjouir : peut-être qu’après sa réinvestiture en mai, Poutine demandera leur démission.

Jusqu’ici tout va bien. Mais dans quelle mesure cette élection portait-elle sur un choix électoral, qui est l’essence de la démocratie ? Bien sûr, le simple fait que tout le monde se présente et démontre son approbation et sa confiance en son chef intrépide est un bon moyen de légitimer et de renforcer l’autorité du leader et un bon stimulant moral. Mais les gens ne sont-ils pas censés décider quelque chose en votant – quelque chose de plus important que « j’ai décidé d’aller voter pour Poutine » ?
Et que signifie réellement un vote pour Poutine, en termes de choix ? Qui l’a choisi pour commencer ? Eh bien, il se trouve que Poutine est un heureux accident. Boris Eltsine l’a nommé comme son successeur, et vous pourriez raisonnablement plaisanter que Eltsine était saoul à ce moment-là et ne se rappelait pas pourquoi il l’avait fait. Mais vous pouvez aussi supposer que Poutine a été choisi pour son savoir-faire en matière de blanchiment d’argent et de délocalisation des gains mal acquis des oligarques russes (son travail précédent à Saint-Pétersbourg) et pour son utilisation intelligente de ses relations avec le KGB. Rappelez-vous, c’était un temps où les gens à l’intelligence inépuisable qui sont payés pour s’asseoir et boire du café au Pentagone ont imaginé que la « mafia russe » était une menace mondiale émergente. Les oligarques ont dû aimer Poutine, et Eltsine, en accord avec son programme « ne laissez aucun oligarque sur le bord du chemin » a fait tout ce qu’ils voulaient qu’il fasse.

Ce qu’ils ont trouvé à la place était un cochon dans un sac. Les oligarques pensaient qu’ils avaient recruté un autre serviteur fidèle qui, tout comme Eltsine, garderait l’État faible et faciliterait leur pillage éhonté. Au lieu de cela, ils ont eu un technocrate acharné et un vrai patriote russe qui a rapidement manifesté un pouvoir impressionnant pour créer de nouvelles idéologies créatives. Au lieu de la soumission, les oligarques ont eu sa « doctrine de l’équidistance » selon laquelle « l’argent » n’est plus égal au pouvoir. Un baron du pétrole, Mikhaïl Khodorkovski, qui pensait qu’il pourrait transformer sa fortune en pouvoir politique, a été remis à sa place et il a fini par se rafraîchir les idées en prison. Au lieu de quelqu’un qui regardait de l’autre côté pendant qu’ils pillaient la société russe, ils ont eu sa « dictature de la loi » un État russe considérablement renforcé, et la mafia russe autrefois redoutable a fondu comme la gelée blanche après le lever du soleil. Et le projet de l’oligarchie russe de se fondre dans la société des élites occidentales en utilisant ses richesses expropriées, laissant la Russie derrière elle comme un gland desséché, a foncé tête baissée dans le plan de Poutine pour rétablir la « multipolarité » et forcer d’autres nations, même les États-Unis, à la traiter comme un égal. Cela a abouti à des sanctions occidentales qui ont renvoyé de nombreux oligarques en Russie et rapatrié leurs fonds dans le cadre d’un programme d’amnistie, de peur qu’ils ne soient gelés à l’étranger.

Et donc Poutine est, pour la Russie, juste un accident heureux. Étant donné que les accidents heureux sont généralement beaucoup moins fréquents que les accidents malheureux, une question se pose : comment la Russie pourra-t-elle produire de manière fiable un autre Poutine le moment venu ? C’est certainement une bonne chose que la Russie ait six ans pour répondre à cette question, parce que cette dernière élection présidentielle, ainsi que toutes les précédentes, a démontré de manière concluante que la politique électorale russe n’est pas la solution – du moins pas encore. Regardons la « compétition » de Poutine (entre guillemets car, à en juger par les résultats, c’était plutôt un show).
Celui qui a recueilli le plus de votes, après Poutine, a été Pavel Groudinine, nommé par les communistes (bien qu’il ne soit pas membre de leur parti) au lieu de leur éternelle candidat à la présidence et leader Gennadi Ziouganov, qui commence vraiment à se faire vieux. Groudinine a omis de divulguer ses comptes bancaires à l’étranger. Il y a aussi le fait que son fils réside à l’étranger, ce qui l’a empêché d’obtenir l’accréditation secrète supérieure exigée pour un président russe. Néanmoins, il a réussi à obtenir 15% environ des voix.

Vient ensuite le candidat présidentiel nationaliste perpétuel Vladimir Jirinovski, qui est formidable, très divertissant, mais aussi assez effrayant car il menace en permanence de faire pleuvoir le feu et de souiller les ennemis russes à l’étranger et en Russie. Néanmoins, il est bien qualifié pour servir comme président ou pour servir dans votre peloton d’exécution, car il est aussi un bon tireur, et vous pouvez être sûr qu’il ne manquera pas accidentellement tous vos organes vitaux en vous laissant vous tordre de douleur pendant que vous saignez lentement. Vous pouvez le considérer comme l’assurance présidentielle de la Russie, donnant aux ennemis de la Russie une excellente raison de souhaiter une bonne santé à Poutine, parce que Jirinovski est prêt à leur faire « très mal ».

Et puis nous avons une sorte de gagnante, mais pas du genre présidentiel : Xenia Sobchak. Elle est la fille d’Anatoly Sobchak, le premier maire démocratiquement élu de Saint-Pétersbourg, co-auteur de la Constitution russe, et ami et mentor de Poutine. Elle est un membre à part entière de la « jeunesse dorée » de la Russie et elle fait à peu près tout ce qu’elle veut, comme se présenter à la présidence. Ne riez pas, elle a obtenu plus de 1% des voix ! Elle a essayé la télé-réalité, l’industrie de la mode, ceci et cela, elle est mariée à un acteur, elle a un fils d’un an et demi et on dit qu’elle est enceinte.
Elle m’a fait rire parce qu’elle a perdu la Crimée avant même d’avoir mis son nom sur le bulletin de vote en déclarant qu’elle n’approuve pas que la Crimée fasse partie de la Russie. Rappelons que la Crimée fait partie de la Russie depuis 1783, qu’elle a été « offerte » à l’Ukraine par Nikita Khrouchtchev en 1954 en violation de la Constitution soviétique, puis qu’elle a voté pour rejoindre la Russie en 2014 après le renversement du gouvernement ukrainien en violation de la constitution ukrainienne : un cas rare de deux violations constitutionnelles s’annulant mutuellement.

Son slogan était « contre tous » : elle se voyait comme une alternative, seule, contre l’ensemble du système politique russe. Ni elle ni ses partisans n’ont vu la faille logique évidente de cette plate-forme : si elle était vraiment « contre tous »  pour être cohérente, elle aurait du faire campagne pour que les gens votent vraiment contre tous, y compris elle. Ce qu’elle voulait dire, bien sûr, c’était « contre tous sauf moi ». Cela aurait été un merveilleux slogan, si elle avait réussi à expliquer ce qui le rendait si magique. Au lieu de cela, elle s’est plainte amèrement de tout le monde. Je crois que sa campagne présidentielle était en fait une opération de merchandising intelligente. Peut-être que cela avait quelque chose à voir avec la commercialisation des montures de lunettes : elle semblait changer de lunettes plus souvent que la plupart des femmes changent de culotte. Il y avait aussi d’autres types de « placement de produits ».

Tout les autres ont obtenu moins de 1%, mais je leur donnerai une mention honorable de toute façon. Il y avait l’éternel candidat libéral Yavlinsky, qui a donné pour raison de concourir encore cette fois (une cause désespérée étant donné la vision massivement défavorable qu’ont les Russes du libéralisme) : « Je voulais juste vraiment parler à quelques électeurs. » Enfin, sans aucun ordre particulier ( parce que je m’en fous), on a vu Titov l’über-capitaliste, Suraikin l’über-soviétique et Baburin l’über-russe. Titov a concouru avec un slogan pathétiquement hilarant : « Alors, qu’en est-il de Titov ? ».

Tous les candidats, à l’exception de Poutine (qui est resté intelligemment au-dessus de la mêlée), ont participé à plusieurs émissions-débats interminables dont le format excluait toute discussion intelligente. Tous les candidats ont eu quelques minutes pour lancer leur charabia programmatique tandis que d’autres essayaient de les faire craquer. À un moment donné, ils ont tellement harcelé la pauvre Xenia qu’ils l’ont fait pleurer. La seule fois où ils ont eu l’occasion de parler à Poutine, c’était après les élections, quand ils ont tous été invités à une sorte de « merci d’avoir participé » au Kremlin et où ils ont semblé tous très dignes, conciliants et reconnaissants.

Tout cela était bon, propre et amusant (sauf pour avoir fait pleurer Xenia, c’était méchant) mais cela ne répond pas à la question essentielle, qui est : comment la Russie peut-elle trouver un autre Poutine à élire comme président dans six ans ? L’une des raisons les plus importantes de l’échec de l’Union soviétique était l’incapacité de ses élites politiques à recruter et à promouvoir le talent, faisant dégénérer le pouvoir en une gérontocratie austère, sclérosée et sénile. Ce fait est actuellement très bien compris en Russie, et un sérieux effort est en cours pour nommer de jeunes gouverneurs prometteurs et pour placer les jeunes ayant un potentiel de dirigeant à des postes de responsabilité ministérielle. On verra dans six ans si ces efforts produisent le résultat escompté. Il peut se passer beaucoup de choses dans l’intervalle – à la fois bonnes et mauvaises – mais, pour le moment, le projet de « Make Russia Great Again » semble tourner à plein régime.

Les cinq stades de l'effondrement 

Dmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateur de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Djibouti : déclencheur d’une déstabilisation trans-régionale

Posted: 27 Mar 2018 05:06 AM PDT

Article original de Andrew Korybko, publié le 8 mars 2018 sur le site Oriental Review
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr

Djibouti seizes control of Dubai-run Doraleh port 

Le fragile équilibre des forces dans la Corne de l’Afrique pourrait bientôt être brisé par la situation intérieure à Djibouti au sujet de la future propriété de son port principal. Une éventuelle réaction américano-émirati pourrait servir de déclencheur pour activer militairement le complexe système trans-régional d’alliance qui s’est formé dans cette partie du monde au cours des deux dernières années.

Faire une montagne d’un petit rien

Le minuscule État de Djibouti fait à nouveau la une des journaux après que son gouvernement a mis fin à un contrat avec un opérateur portuaire émirati, le mois dernier, qui contrôlait le plus important terminal de conteneurs du pays. Cette décision fait suite à un différend de plusieurs années qui a abouti à ce que Abu Dhabi dénonce comme une  « saisie illégale » de son actif, mais que les autorités nationales ont qualifiée d’action nécessaire pour sortir de l’impasse. Cette insulte commerciale apparemment insignifiante serait restée sans rapport avec la politique internationale si les États-Unis n’avaient pas décidé de peser plus tôt cette semaine pour soutenir leur allié émirati.

Reuters a rapporté que le général américain Thomas Waldhauser, un général de l’armée américaine, a répondu au Congrès que Djibouti était censé « donner [le port] à la Chine en cadeau » en avertissant que « si les Chinois prenaient le contrôle du port, les conséquences pourraient être importantes ». Le représentant républicain Bradley Byrne est allé encore plus loin en spéculant que « s’il s’agissait d’une saisie illégale de ce port, que diriez-vous si le gouvernement mettait illégalement fin à notre bail avant la fin de son mandat ? ». Ces déclarations ont donc transformé un différend ordinairement mineur et destiné à la Cour internationale d’arbitrage en un scandale géopolitique à part entière.

Djibouti regional map
Djibouti carte régionale

Les dimensions trans-régionales de Djibouti

Djibouti est d’importance mondiale en raison de son emplacement dans le détroit de Bab el Mandeb qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden et sert de lieu de transit maritime entre l’Europe et l’Asie. Outre les États-Unis, la Chine, la France, l’Italie, le Japon et bientôt l’Arabie saoudite ont des bases dans le pays, l’Inde pouvant utiliser celle de l’Amérique au moyen de l’accord LEMOA de l’été 2016 qui donne à chaque pays accès aux installations militaires de l’autre, sur une base « logistique » au cas par cas. En outre, Djibouti est l’emplacement terminal du chemin de fer Djibouti-Addis Abeba (DAAR) qui fonctionne essentiellement comme le « CPEC de la Chine » ou route de la Soie de la Corne de l’Afrique, expliquant ainsi l’une des raisons stratégiques pour lesquelles la Chine a ouvert sa première base militaire à l’étranger.

L’Éthiopie, cependant, est au centre d’un système d’alliance trans-régional qui a vu le jour dans la région au cours des deux dernières années en raison de ses efforts ambitieux pour construire le barrage Renaissance de la Grande Éthiopie (BRGE) sur le Nil Bleu qui fournit le débit majeur du Nil plus célèbre. L’équilibre des forces a vu l’Éthiopie se joindre au Soudan tandis que l’Égypte – qui prétend que le BRGE affectera négativement ses approvisionnements en eau et la rendra donc stratégiquement dépendante de l’Éthiopie – a cherché a se rapprocher de l’ennemi juré d’Addis-Abeba, l’Érythrée. En outre, la guerre froide du Golfe s’est étendue à la région, le Qatar se rangeant plus étroitement aux côtés de l’Éthiopie et des EAU, qui ont conclu un partenariat avec l’Érythrée, par lequel il dispose d’installations militaires liées à la guerre au Yémen.

L’Arabie saoudite est impartiale parce qu’elle entretient des relations militaires avec l’Érythrée mais agricoles avec l’Éthiopie, même si son partenaire égyptien (qui fonctionne pratiquement comme un État subordonné ou client à ce stade) souhaite une position plus ferme contre Addis-Abeba. La situation de Djibouti est beaucoup plus complexe que n’importe laquelle de ces parties parce qu’elle entretient des relations étroites avec chacun des pays qui ont ou auront des bases militaires sur son territoire et qu’elle avait auparavant entretenu des relations positives avec les EAU avant le conflit portuaire. Le Qatar avait l’habitude de stationner des gardiens de la paix le long de la frontière entre Djibouti et l’Érythrée depuis leur bref conflit frontalier de 2008 mais les a retirés l’été dernier après que les deux États se sont rangés du côté de l’Arabie saoudite.

Approche du point de rupture

Même si Djibouti a longtemps soupçonné des intentions beaucoup plus larges de l’Éthiopie, surtout après avoir été enclavée à la suite de l’indépendance de l’Érythrée en 1993, ses craintes se sont dissipées depuis que la Chine s’est impliquée dans le projet DAAR et l’a apparemment convaincue qu’Addis-Abeba n’a aucun intérêt à se comporter agressivement avec cette ville-État de facto tant que son accès est assuré à la République populaire pour le passage de la Route de la soie. En fait, le « CPEC africain » a fait plus pour établir la confiance entre ces deux pays asymétriques que quoi que ce soit, bien que ce ne soit pas une solution pour la stabilité régionale au sens géopolitique, comme on le voit au système d’alliance trans-régional décrit précédemment

En fait, l’instabilité structurelle qui caractérise maintenant la Corne de l’Afrique pourrait atteindre un point de rupture avec la déstabilisation potentielle de Djibouti qui pourrait être provoquée si les États-Unis et leurs alliés émiratis faisaient pression ensemble sur ce petit pays pour le faire changer d’avis après la reprise de contrôle de son port. Washington suggère déjà qu’il pourrait considérer cela comme une « menace à sa sécurité nationale » pour ses intérêts, tandis qu’Abou Dhabi prétend que ce qui s’est passé n’est pas différent du vol à main armée de l’un de ses atouts les plus précieux. Les bases ont été établies pour que ces deux pays coopèrent et fassent payer Djibouti pour ce qu’elle a fait.

Boite à outils politique

La raison pour laquelle cela a de l’importance pour le monde extérieur est que cela pourrait faire de la Corne de l’Afrique une version « XXIe siècle » des Balkans d’avant la Première Guerre mondiale. Cela dans le sens où un réseau d’alliances de grande envergure pourrait être militairement activé en raison d’un événement inattendu et apparemment insignifiant. Les deux options les plus réalistes et potentiellement liées que l’alliance des États-Unis et des EAU ont à leur disposition contre Djibouti suggèrent qu’un conflit plus large pourrait facilement éclater par une erreur de calcul, sans parler d’intentions machiavéliques rendant cette comparaison géographique pertinente.

Escarmouche à la frontière érythréenne

Le sous-fifre érythréen des EAU a déjà un différend frontalier avec Djibouti, et il ne serait pas difficile pour le riche État mécène de tenter son client, appauvri, de faire un pas contre le nouvel adversaire régional d’Abou Dhabi.

Révolution colorée

Djibouti a été brièvement secoué par les troubles pro-islamistes de type Révolution colorée à la fin 2015, qui ont été rapidement réprimés par les autorités. On ne peut cependant pas dire que la répétition d’un tel scénario pourrait être « encouragée » dans un proche avenir comme la première phase d’une campagne de pression américaine.

Guerre hybride

La fusion de l’agression érythréenne conventionnelle, l’utilisation asymétrique par Asmara du groupe terroriste Al Shabaab pour lequel le Conseil de sécurité des Nations Unies a sanctionné ce pays et l’agitation d’une Révolution colorée soutenue par les Américains dans ce centre urbain constitueraient une guerre hybride classique dans la Corne de l’Afrique.

Djibouti political map
Djibouti carte politique

Réponses réalistes

La prévision de scénario est un art difficile et l’on devrait aborder cet exercice avec un brin de scepticisme, tout en comprenant son utilité pour envisager les réponses les plus probables à chacune des deux options principales que les États-Unis et les EAU ont à utiliser contre Djibouti.

La deuxième guerre mondiale africaine

L’agression érythréenne contre Djibouti pourrait inciter l’Éthiopie et le Soudan à réagir, attirant ainsi l’allié égyptien d’Asmara et ses partenaires du CCG, ce qui pourrait créer une situation qui obligerait les États-Unis et la Chine à intervenir à différentes étapes selon leurs capacités, la fin restant incertaine.

Un effondrement éthiopien

L’Éthiopie est en proie à sa deuxième mise en état d’urgence en autant d’années, et le blocage de la Révolution colorée autour du DAAR pourrait suffire à inciter les Oromo à relancer leur campagne de guerre hybride et pousser le pays au bord de l’effondrement.

Retour de flamme pro-Pékin

La déstabilisation américano-émirati de Djibouti pourrait intentionnellement ou inconsciemment produire des conséquences qui mettent en danger les intérêts de la Chine dans la Corne de l’Afrique, mais il y a aussi la possibilité qu’à l’inverse, cela produise un renforcement du rôle de Pékin dans cette région.

La République populaire et le maintien de la paix

Tant que la Chine peut éviter le scénario de « pourrissement » que les États-Unis lui tendent, elle pourrait gérer toute tension frontalière érythréo-djiboutienne (et éventuellement d’autres) à travers une mission de maintien de la paix telle que celle proposée l’été dernier, et donc stabiliser la région.

Diplomatie et négociation

La Chine est la mieux placée pour servir de médiateur entre toutes les parties en conflit dans la région, surtout si elle engage des soldats de la paix, et cela pourrait aboutir à ce que sa diplomatie produise les fruits de la Route de la Soie, des accords gagnant-gagnant, soutenant la paix obtenue par ses soldats.

La paix n’est pas possible sans la République populaire

Les conséquences globales des efforts militaires et diplomatiques de la Chine pour obtenir, sécuriser et faire progresser la paix dans la Corne de l’Afrique pourraient permettre à Pékin de devenir une force stabilisatrice dans l’une des régions les plus instables du monde et faciliter son intégration dans l’Ordre mondial multipolaire.

Pensées finales

Les derniers développements dans ce petit pays qu’est Djibouti dans la Corne de l’Afrique peuvent sembler inintéressants pour la plupart des observateurs extérieurs, mais en examinant de plus près les dynamiques stratégiques plus larges et le délicat équilibre des forces entre les deux alliances trans-régionales, il devient évident que ces événements non résolus et s’emboitant pourrait servir de catalyseur à un conflit plus vaste. Au risque d’enfoncer une porte ouverte, la « scène est prête » et tous les acteurs locaux sont prêts – et presque désireux, pourrait-on dire – de « jouer leur rôle » dans le « drame » à venir, seule la Chine a une chance réaliste de stabiliser la situation avant qu’elle ne devienne incontrôlable.

Cela dit, la Chine doit aussi rester consciente du désir des États-Unis de la piéger dans un bourbier en « pourrissant la situation » comme moyen de « contenir » son influence en Afrique, et les décideurs relativement « conservateurs » de Pékin ne sont pas prédisposés à intervenir ouvertement dans les affaires d’autres pays, bien que le cas récent du Myanmar se distingue comme une exception notable et puisse laisser présager d’un changement de politique. En tout cas, il est clair que la déstabilisation de Djibouti aura inévitablement des conséquences négatives sur ses intérêts régionaux et la Route de la soie, faisant ainsi des développements les plus récents un autre exemple de la façon dont la lutte pro-américaine touche rapidement tous les coins du monde.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie « Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime » (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

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