Les clés du Moyen-Orient: Les relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite, état des lieux (2/2)

Les clés du Moyen-Orient

Stratégie des pays de la région dans le cadre des relations irano-saoudiennes – 23/05/17
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Jean Marcou est actuellement Professeur des Universités à l’IEP de Grenoble (France) après avoir été pensionnaire scientifique à l’Institut Français d’Études Anatoliennes d’Istanbul où il a dirigé, de 2006 à 2010, l’Observatoire de la Vie Politique Turque (OVIPOT – http://ovipot.hypotheses.org/). Il a été aussi directeur de la Section francophone de la Faculté d’Économie et de Sciences Politiques de l’Université du Caire (Égypte), entre 2000 et 2006.
A l’IEP de Grenoble, il est directeur des relations internationales et dirige également le Master « Intégration et Mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient. » Ses principaux champs d’enseignement et de recherche concernent la vie politique turque (Constitutions, élections et partis politiques…), les transitions politiques dans le sud de l’Europe, l’Union européenne, et l’évolution des équilibres politiques au Moyen-Orient (vue notamment au travers de la politique étrangère turque).
A quel moment les relations Turquie/Qatar se sont-elles mises en place ?

Ces relations peuvent paraître anciennes, dans la mesure où le Qatar a été ottoman, même si c’est de façon inconstante, du 16ème siècle au début du 20ème siècle, avant de devenir un protectorat britannique pendant la Première Guerre mondiale. Toutefois, la solidarité entre Doha et Ankara, qui se manifeste actuellement dans le contexte de la crise qui oppose le Qatar à l’Arabie saoudite, est, elle, le produit de liens établis beaucoup plus récemment. Après l’accession du Qatar à l’indépendance en 1971, les deux pays établissent des relations diplomatiques, et dans la décennie qui suit, ils multiplient les accords bilatéraux. Mais, c’est surtout dans les années 2000 qu’une convergence régionale turco-qatarie commence à se manifester plus nettement sur le plan stratégique. Le Qatar appuie, en particulier, le rapprochement turco-syrien qui se dessine à partir de 2008, alors même que la Turquie accueille des négociations indirectes entre Tel-Aviv et Damas, dans la perspective de la signature d’une paix séparée. A l’époque, le Qatar, la Turquie et la France de Nicolas Sarkozy croient pouvoir sortir de l’isolement la Syrie de Bachar el-Assad, qui connaît une timide libéralisation intérieure.

Avec les printemps arabes, cette proximité de vue turco-qatarie se révèle pleinement. Les deux pays apportent un soutien rapide et déclaré aux rébellions contre les régimes autoritaires arabes en place, et par la suite, au grand dam de l’Arabie saoudite, en Egypte, en Tunisie, en Libye ou en Syrie, ils appuient des forces proches des Frères musulmans, qui incarnent l’idée d’un islam activement engagé dans l’action politique. Au cours de l’été 2013, lorsque Mohamed Morsi est renversé en Egypte, il n’est donc pas étonnant qu’Ankara et Doha se retrouvent pour qualifier l’événement de « coup d’Etat », dénoncer comme illégitime le régime d’Abdel Fattah al-Sissi et par la suite accueillir sur leurs territoires les partisans du président égyptien déchu. Les années qui suivent semblent devoir brouiller les cartes. Forcé en 2014 par ses voisins du Golfe de cesser de donner asile aux Frères musulmans égyptiens, le Qatar, isolé, voit pâlir sa diplomatie d’influence. Pour sa part, la Turquie, confrontée à l’aggravation de la crise syrienne, se rapproche de l’Arabie saoudite et apporte son soutien à celle-ci face à l’Iran dans la crise yéménite. Pourtant, en juin 2017, l’appui total que la Turquie procure au Qatar face à l’embargo que lui impose son voisin saoudien et ses alliés (Egypte, Emirats arabes unis, Bahreïn, Yémen…) montre que les évolutions stratégiques postérieures aux printemps arabes n’ont pas été fatales à la convergence régionale turco-qatarie. Il faut dire que dans le même temps les deux pays ont intensifié leurs relations économiques et militaires.
Justement, quels accords militaires lient les deux Etats ?

Le premier accord militaire entre les deux pays remonte en fait à juillet 2002, avant même l’arrivée au pouvoir de l’AKP. Il prévoit une coopération dans les domaines de la formation militaire et de l’industrie de la défense. Mais depuis, ce rapprochement militaire s’est non seulement confirmé mais intensifié, notamment après l’établissement en décembre 2014 d’un haut comité stratégique, chargé d’encadrer et d’intensifier les relations turco-qataries dans tous les domaines. Ainsi, en mars 2015, est signé un accord militaire permettant des déploiements de troupes conjoints dans les deux pays, et en décembre 2015, après l’organisation de premières manœuvres conjointes turco-qataries et lors d’une visite du président Recep Tayyip Erdoğan à Doha, est annoncée l’implantation d’une base militaire turque dans l’émirat. Ce positionnement militaire de la Turquie dans le Golfe apparaît comme la première pierre d’une nouvelle stratégie outre-mer d’Ankara, qui est suivie, en janvier 2016, par l’annonce de la création d’une base turque similaire en Somalie. Il s’agit également de l’élément-clé d’un accord secret turco-qatari en matière de défense, qui doit permettre aux deux alliés de faire face « aux menaces communes » auxquelles ils pensent être exposés dans la région. Cette base militaire au Qatar doit abriter près de 3000 soldats turcs ainsi que des unités navales et aériennes. Certains estiment également qu’elle pourrait servir de camp d’entrainement à des rebelles syriens alliés de la Turquie. L’annonce de sa création est diversement accueillie par ses voisins saoudiens, émiratis ou bahreïnis. Si certaines voix se réjouissent qu’une présence turque au Qatar vienne renforcer, face à l’Iran, les bases occidentales déjà existantes dans la région (américaine, au Qatar et au Bahreïn, française, dans les EAU, ou britannique, au Bahreïn), d’autres s’inquiètent de la convergence militaire accentuée de deux pays, connus pour soutenir, dans la région, des mouvements proches des Frères musulmans.
En tout état de cause, la crise entre le Qatar et l’Arabie saoudite, en juin 2017, a permis à la Turquie d’accélérer ce processus et d’accroître sa présence militaire au Qatar, puisque le parlement turc a adopté, dès le 7 juin, une loi autorisant le déploiement de troupes supplémentaires sur cette base militaire où se trouvaient déjà 150 hommes et que de nouvelles forces ont commencé à rallier.
Quelles sont leurs relations commerciales ?

Ces accords militaires ont accompagné des relations économiques qui se densifient rapidement. De 38 millions de dollars en 2000, le volume des échanges commerciaux entre les deux pays est passé à plus de 700 millions de dollars en 2013 et à 1,2 milliard de dollars en 2015. L’obligation de visa a été levée de part et d’autre. Aujourd’hui, plus de 200 entreprises et près de 8000 expatriés turcs se trouvent au Qatar. On comprend aussi que la Turquie, qui est à la recherche de ressources énergétiques, pour nourrir une économie en pleine expansion, puisse s’intéresser à ce pays, qui est le 4e producteur de gaz du monde et le premier exportateur de gaz naturel liquéfié (GLN). En décembre 2015, parallèlement à l’accentuation des relations militaires évoquée précédemment, Ankara et Doha ont signé un important accord de livraison de GNL. Cet événement a été perçu comme une initiative visant à permettre à la Turquie de diversifier ses sources d’approvisionnement énergétique, au moment même où ses liens avec la Russie (qui lui fournit plus de la moitié du gaz qu’elle consomme) étaient affectés par une brouille consécutive à la destruction d’un avion russe par ses forces aériennes, à la frontière syrienne.
Sur le plan de la diplomatie régionale, quelles sont leurs convergences de vue ?

Une caractéristique commune à ces deux pays est de se sentir isolé et par conséquent menacé. La Turquie a semblé pouvoir rompre son isolement, à l’époque d’Ahmet Davutoğlu, avec la fameuse politique du « zéro problème avec nos voisins ». Mais celle-ci a largement échoué depuis 2013. Désormais elle entretient des relations complexes avec ses alliés occidentaux, ses rapports avec les puissances régionales (Russie, Israël, Iran, Egypte, Arabie saoudite) sont inconstants, et peuvent rapidement devenir conflictuels, comme le prouvent un différend de plusieurs mois avec Moscou survenue en 2015-2016 après la destruction d’un avion russe sur la frontière syrienne, une rupture de plusieurs années avec Tel-Aviv consécutive à l’affaire du Mavi Marmara en 2010, des accrochages récurrents avec Téhéran, l’hiver diplomatique qui perdure depuis 2013 avec Le Caire ou l’actuelle crise avec Riyad. Pays ayant le plus fort PIB per capita au monde, le Qatar suscite de nombreuses convoitises, et ses relations avec ses voisins du Golfe sont, de longue date, marquées par une certaine défiance. L’une des préoccupations de ce petit émirat richissime est de ne pas tomber sous la dépendance de son grand voisin saoudien, à l’instar des Emirats ou du Bahreïn. Dès lors, le Qatar comme la Turquie, sont à la recherche de points d’appui dans la région et force est de constater que leurs convergences de vue, au cours des deux dernières décennies, ont créé les conditions d’une relation durable et confiante.

Sans doute, ce rapprochement est-il aussi favorisé par le fait que les deux pays génèrent une certaine hostilité, leur perception dans la région étant aujourd’hui, elle aussi, similaire. Après être apparus un temps comme des facteurs d’ouverture, ils sont considérés comme des perturbateurs potentiels. Tous deux ont en effet œuvré directement ou indirectement à la contestation des régimes autoritaires qui a généré la chute de nombre d’entre eux, au moment des printemps arabes, le Qatar en intensifiant et en généralisant la diffusion de sa chaine satellitaire al Jazeera, la Turquie en popularisant, par une diplomatie régionale active, les succès économiques et politiques du gouvernement de l’AKP, qui a été érigé en « modèle », au début des soulèvements arabes.

Par la suite, après le début de la guerre civile syrienne, la Turquie et le Qatar, qui souhaitent le départ de Bachar el-Assad, ont soutenu les mêmes groupes rebelles islamistes, et ont condamné, en septembre 2015, l’intervention militaire russe pour soutenir le régime de Damas. En Egypte, ils ont apporté une aide politique et économique substantielle à la présidence Morsi, et ont donc dénoncé son renversement, auquel ont œuvré l’Arabie saoudite et ses alliés. En Libye, dans une guerre civile qui n’en finit pas, alors que les Emiratis appuient, à l’est du pays, « le gouvernement de Tobrouk », lié au régime égyptien d’Abdel Fattah al-Sissi, Turcs et Qataris préfèrent apporter leur appui, à l’ouest, « au gouvernement de Tripoli », fortement influencé par les Frères musulmans. Ce positionnement libyen reflète bien la place à part que les deux pays ont peu à peu acquise au sein d’un monde sunnite, qui essaye de se structurer autour de l’axe central des régimes autoritaires arabes qui ont survécu ou ont réussi à se rétablir après les printemps arabes (Arabie saoudite, Emirats, Bahreïn, Egypte…). La Turquie et le Qatar ont certes apporté leur appui à l’Arabie saoudite face à l’Iran, dans le conflit yéménite, lors du déclenchement de l’opération « Tempête décisive », en 2015. Recep Tayyip Erdoğan n’a ainsi pas hésité à dénoncer les risques, que ferait courir à la région, un nouvel « impérialisme persan ». Mais les désaccords potentiels qui subsistent avec l’axe politique dominant du monde sunnite peut aussi amener les deux alliés à se retrouver paradoxalement sur des positions proches de celles de l’Iran, comme le montre la crise qui a éclaté en juin 2017, entre le Qatar et l’Arabie saoudite, et qui voit Ankara s’employer, à l’instar de Téhéran, à briser le blocus auquel Doha est soumise par ses voisins du Golfe.
Au regard de tous ces éléments, pouvez-vous rappeler le positionnement de la Turquie lors de la récente rupture des relations diplomatiques entre certains Etats du CCG et le Qatar ? Quelles sont les aides matérielles apportées par la Turquie au Qatar ?

La Turquie a tout de suite apporté un soutien sans faille à son allié qatari. Cette réaction immédiate est venue rappeler que le Qatar avait été l’un des premiers pays de la région à dénoncer la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016 en Turquie, et à assurer Recep Tayyip Erdoğan de sa fidélité totale. Toutefois, eu égard à de bonnes relations établies aussi avec Riyad depuis 2015, Ankara a tenté de se poser au départ en médiateur du conflit, annonçant même que ce dernier pourrait trouver une solution avant la fin du Ramadan 2017 (25 juin) et proposant la création d’une base militaire turque en territoire saoudien, comparable à celle établie au Qatar ; ce que le royaume saoudien s’est bien sûr empressé de refuser, en répondant sans ménagement que « l’on en avait pas besoin ». Le maintien de l’embargo contre le Qatar et l’envoi à Doha, par Riyad et ses alliés, d’une liste de 13 conditions (dont la fermeture de la base militaire turque dans l’Emirat) pour mettre fin à la crise, ont amené Ankara à durcir le ton. Après avoir condamné l’initiative des adversaires du Qatar comme « contraire aux intérêts du monde musulman » et l’avoir qualifiée « de condamnation à mort », la Turquie n’a pas mâché ses mots, en estimant que les pressions saoudiennes violaient le droit international et menaçaient la souveraineté du petit émirat. A bien des égards, il faut voir que le régime de Recep Tayyip Erdoğan réagit d’autant plus vivement aux accusations de soutien au terrorisme portés contre son allié, que lui-même, suite à ses positions ambiguës adoptées, pendant un temps, à l’égard de Daech dans la crise syrienne, a fait l’objet de reproches et de soupçons similaires.

Après le début de la crise, outre les soutiens politique et militaire précédemment évoqués, la Turquie a surtout apporté un appui matériel important à son allié du Golfe, en mettant en place un pont aérien, et en opérant l’acheminement de cette aide civile également par voie maritime et même terrestre. C’est ce qui explique que, pour le seul mois de juin 2017, les exportations vers le Qatar aient triplé !

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