Persée:Portée herméneutique de la notion d’«intentio» chez Thomas d’Aquin par Mauricio Narváez

Revue Philosophique de Louvain
Portée herméneutique de la notion d’«intentio» chez Thomas
d’Aquin
Mauricio Narváez
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Narváez Mauricio. Portée herméneutique de la notion d’«intentio» chez Thomas d’Aquin. In: Revue Philosophique de Louvain.
Quatrième série, tome 99, n°2, 2001. pp. 201-219;
http://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_2001_num_99_2_7354
Document généré le 27/04/2017
Résumé
L’auteur se propose d’analyser, dans une optique herméneutique, le sens précis de la notion d’
«intention de l’auteur» chez Thomas d’Aquin. Il montre qu’au point de vue sémantique, Vintentio
auctoris relève de Yintentio voluntatis. En outre, l’A. observe d’une part que Yintentio auctoris est une
notion dynamique puisqu’elle se rapporte intrinsèquement à une finalité; et d’autre part qu’elle possède
une valeur analogique, comme il ressort des sujets desquels Thomas prédique l’intention. L’article se
termine par une mise en perspective herméneutique de la question du rapport entre l’intention d’un
auteur et les textes. Bien que considérablement nuancé, l’optimisme de Thomas d’Aquin concernant la
compréhension de l’intention d’un auteur reste en définitive valable par l’intention de recherche de la
vérité commune à l’auteur et au lecteur.
Abstract
The author sets out with a hermeneutical purpose to analyse the precise meaning of the notion of «the
author’s intention» in Thomas Aquinas. He shows that from the semantic point of view the intentio
auctoris pertains to the intentio voluntatis. Furthermore, the A. observes, on the one hand, that the
intentio auctoris is a dynamic notion, as it intrinsically refers to a finality; and, on the other hand, that it
has an analogical value, as it arises from the subjects of which Thomas predicates the intention. The
article concludes with a hermeneutical placing in perspective of the question of the relationship
between the intention of an author and the texts. Although considerably nuanced, the optimism of
Thomas Aquinas concerning the understanding of an author’s intention remains definitively valid due to
the intention of seeking the truth common to the author and the reader. (Transl. by J. Dudley).
Portée herméneutique de la notion d’«intentio»
chez Thomas d’Aquin
On sait, depuis les travaux de Simonin et de Hayen, que le terme
intentio recouvre une pluralité de significations dans le langage de
Thomas d’Aquin1. Rappelons les sens principaux de ce mot:
1 . Intentio est souvent rapproché et parfois confondu avec le terme
intensio qui désigne l’intensité2.
2. Intentio indique la vertu, la puissance d’agir que l’instrument
reçoit de l’agent principal et qui est destinée à influencer un effet qui le
1 H.-D. Simonin, «La notion d ‘intentio dans l’oeuvre de saint Thomas d’Aquin»,
in: Revue des Sciences Philos, et ThéoL, 29 (1930), 445-463. A. Hayen, L’intentionnel
selon Saint Thomas, Paris-Bruxelles-Bruges 1954. Nous laissons de côté les différences
entre Simonin, qui dans son article veut souligner le sens équivoque du mot «intentio»,
et Hayen qui dans son ouvrage beaucoup plus complet, cherche à souligner l’unité ou au
moins les rapprochements sémantiques du mot «intentio» dans ses différents contextes,
notamment entre le sens intellectif et le sens volitif.
2 La confusion graphique apparaît avec netteté dans le texte autographe de Thomas
d’Aquin de la Summa contra Gentiles: «per simplicem intentionem intensionem* ipsius
virtutis per intentionem calons alio modo ut possit efficere vehementiorem actionem in
eadem specie, nam post intentionem coloris potest aliquod calidum calefacere quae prius
non poterat, aut etiam <magis> eadem magis quant prius Alio modo…» SCG L.3 c.53,
Léo. vol. XIV, appendix p. 18*. Mis à part les caractères gras, nous respectons les
indications et signes de l’Édition Léonine. Rappelons que les grands caractères indiquent
l’édition définitive considérée par la Léonine et les caractères plus petits indiquent le
texte que Thomas d’Aquin a effacé. Dans le cas qui nous occupe la variante
«intentionem» au lieu d’ «intensionem» serait donc une erreur qui vient de la main même de
Thomas. Cette hésitation se confirme par la tradition manuscrite. Cf. Léo. vol. 14. p. 147
apparat critique.
Dans l’Edition de la SCG retenue par la Léonine, on lit: «Nihil potest ad altiorem
operationem elevari nisi per hoc quod eius virtus fortificatur. Contingit autem dupliciter
alicuius virtutem fortificari. Uno modo, per simplicem intensionem ipsius virtutis: sicut
virtus activa calidi augetur per intensionem caloris, ut possit efficere vehementiorem
actionem in eadem specie». SCG, Lib. Ill, c. LUI. On voit que l’édition définitive de la
Léonine a pris la leçon «intensionem» même si dans {‘appendix on avait indiqué que cela
serait «intentionem».
202 Mauricio Narvâez
dépasse. Elle est donc intentio fluens3, ens incompletum4, forme en
mouvement. Elle ne désigne ni un ens in se en tant qu’instrument ni un
ens in alio, mais plutôt un ens ab alio ad aliud5, c’est le cas de la
présence intentionnelle de la lumière dans l’air6.
3. Intentio en tant qu’acte volontaire indique la tendance vers
quelque chose, in aliud tendere, tendance volontaire vers une finalité qui
retient un certain ordre établi par l’intelligence entre les moyens et la fin.
Elle est un acte de la volonté qui se produit sous l’influence de la raison7
et, par analogie, ce même usage s’applique à la doctrine métaphysique
de la causalité finale8.
4. Intentio peut désigner aussi l’« attention» dans le sens où la
volonté applique l’intellect à son objet9.
5. Intentio, dans le sens cognitif, utilisé dans des expressions
telles que intentio intellecta10 désigne le verbe intérieur, signifie la
3 «quia non est in eo per modum intentionis quiescentis, sicut sunt intentiones
rerum anima, sed per modum intentionis fluentis duplici fluxu: quorum unus est de potentia
in actum, sicut etiam in mobili est forma, quae est terminus motus, dum movetur ut
fluens de potentia in actum; et inter haec cadit medium motus, cujus virtute instrumentum
agit; alius de agente in patens inter quae cadit medium instrumentum, prout unum est
movens, et alterum motu». Sent. IV, d.l q.l a.4 dco.; cf. A. Hayen, ibid., pp. 35-36, 146-
147; H.-D. Simonin, ibid., pp. 148-151.
4 «et ideo virtus instrumenti inquantum hujusmodi, secundum quod agit ad effectum
ultra id quod competit sibi secundum suam naturam, non est ens completum habens esse
fixum in natura, sed quoddam ens incompletum, sicut est virtus immutandi visum in aère,
inquantum est instrumentum motum ab exteriori visibili; et hujusmodi entia consueverunt
intentiones nominari, et habent aliquid simile cum ente, quod est in anima quod est ens
diminutum.» Sent., IV d.l q.l a.4 bco.; cf. ibid., d.l q.l a.4 bra.l; ibid., d.8 q.2 a.3 co.;
ibid, d.12 q.la.2 dco.; De Sensu et Sensato c.5 n.4.
5 Cf. A. Hayen, ibid., pp. 96-105.
6 «Sed virtus… intelligi potest ad modum formarum imperfectarum, quae
intentiones vocantur, quae non permanent nisi per praesentiam agentis principalis, sicut lumen
in aère et motus in instrumento». De Potentia q.6 a. 4 c.
7 «et ideo intentio primo et per se actum voluntatis nominat secundum quod in ea
est vis intellectus ordinantis». Sent. II, J.38 a.3 c. «… et ita intendere est actus voluntatis
in ordine ad rationem». De Veritate, q.22 a. 13. «Motus autem voluntatis qui fertur in
finem, secundum quod acquiritur per ea quae sunt ad finem, vocatur intentio». S T P IIae
q.l2a.48 .r.3. SCG, II c.30.
9 «quia ea, quibus uehemencius intendimus magis in memoria manent.» In de
Mem., 5, n.44-45 Léon. t.VL,2.; cf. ST PIF q.37 a. I.e.; ibid. PIPq.4 a.lr.3; ibid., IPIP
q.153 a.5 c; ibid. ,q.l73 a.3 ag.2; De sensu et sensato, c.17 n.2; A. Hayen, ibid.; 49,163-
164,170-174.
10 «Dico autem intentionem intellectam id quod intellectus in seipso concipit de re
intellecta. Quae quidem in nobis neque est ipsa res quae intelligitur, neque est ipsa substantia
intellectus; sed est quaedam similitudo concepta intellectu de re intellecta, quam
La notion d’«intentio» chez Thomas d’Aquin 203
définition11; elle signale la présence de l’objet dans le sujet connaissant.
En outre, par la réflexion sur cette «intentio», on peut former «secundae
intentionis»12.
6. Finalement, le sens du mot intentio peut indiquer, également de
manière approximative selon Simonin et Hayen, «ce que l’auteur veut
dire, dessein d’un auteur, le sujet traité, le contenu d’un chapitre, etc.».
Simonin affirme qu’il a alors une signification extra-philosophique et ne
lui accorde donc pas d’importance13. De même Hayen néglige la valeur
de cette signification considérant celle-ci comme un lieu commun au
xme siècle14. Néanmoins c’est justement cette valeur du mot intentio qui
retiendra notre attention.
DÉLIMITATION DE LA NOTION D’ «INTENTIO»
Chenu s’est occupé du sens précis de ce mot intentio dans son
«Introduction à l’étude de saint Thomas d’Aquin»15. Après lui, Congar16
a repris la thématique avec la certitude de pouvoir y trouver matière utile
pour le dialogue entre les diverses Églises. Tous les deux ont essayé de
voces exteriores significant; unde et ipsa intentio verbum interius nominate, quo est
exteriori verbo significatum.» SCG, IV, cil. «Est autem de ratione interioris verbi, quod
est intentio intellecta, quod procédât ab intelligente secundum suum intelligere, quum sit
quasi terminus intellectualis operationis; intellectus enim intelligendo concipit et format
intentionem sive rationem intellectam, quae est interius verbum». id.
11 «intellectus per speciem rei formatus, intelligendo format in seipso quandam
intentionem rei intellectae, quae est ratio ipsius quam significat definitio.» SCG, I, c.53
n.3. «Ratio… secundum quod est nomen intentionis, et significat definitionem rei.» Sent.,
I, d.33 q.l a.l ra.3. Thomas d’Aquin met une fois en rapport cette notion d’ intentio avec
la définition qu’il donnait habituellement de Yintentio volontatis. «Ad tertium dicendum
quod omnes illi actus quos Damascenus enumerat, sunt unius potentiae, scilicet intellectivae…
Id quod apprehendit, ordinat ad aliquid aliud cognoscendum vel operandum: et
hic vocatur intentio». ST, Ia. q. 79 a. 10 r.3; Ce texte servira à Hayen pour rapprocher les
deux valeurs sémantiques.
12 «Sed individuum dupliciter potest significari vel per nomen secundae intentionis,
sicut hoc nomen « individuum » vel « singulare », quod non significat rem singularem, sed
intentionem singularitatis; vel per nomen primae intentionis, quod significat rem, cui
convenit intentio particularitatis». Sent. I d.23 q.l a.3 co.; H.-D. Simonin, ibid., 456-460.
13 Ibid., 447-448.
14 A. Hayen, ibid., 170.
15 M.-D. Chenu, Introduction à l’étude de saint Thomas d’Aquin, Montréal-Paris
1950, pp.106-131.
16 Y. Congar, «Valeur et portée oecuménique de quelques principes
herméneutiques de saint Thomas d’Aquin», in Revue des Sciences Philos, et ThéoL, 57 (1973),
pp. 611-626.
204 Mauricio Narvâez
montrer la force conciliatrice que ce mot revêt dans le travail
herméneutique de Thomas d’Aquin. Mais ils ne se sont pas attachés à vérifier le
sens exact du mot intentio dans ce contexte.
Il y avait l’idée vague d’un rapprochement sémantique entre la
notion d’ intentio dans des contextes tels que ceux de Y intentio auctoris11
avec ceux d’ intentio voluntatis1* . Mais il manquait une justification
théorique et la détermination de ce rapport. Plus récemment, Minnis a
publié une très vaste étude qui porte sur la notion d’auctor et d’auctoritas
au Moyen Age19. Il laisse entrevoir que malgré leur différence et leur
évolution, V intentio auctoris fait partie de l’ensemble des éléments qui
constituent l’introduction aux commentaires depuis l’Antiquité grecque
jusque la Renaissance. Cet ouvrage nous situe dans un contexte
historique très vaste et dans ce sens il nous donne un précieux matériau
d’analyse; cependant il se limite fondamentalement à l’étude des préfaces
et il cherche plutôt à dégager, à partir de la notion d’«auctor», la façon
dont la théorie littéraire du Moyen Age a influencé l’analyse des textes
modernes. Or, il manque une étude spécifique qui cherche à mieux
définir du point de vue sémantique le vocable d’ «intentio» qu’accompagne
la notion d’ «auctor» et qui vise plus le fondement philosophique de la
pratique herméneutique que l’étude d’une théorie de critique littéraire.
Nous essayerons donc d’abord de situer les contextes dans lesquels se
localise Yintentio auctoris dans l’oeuvre de Thomas d’Aquin; ensuite
nous nous efforcerons d’apporter des éléments qui nous permettront de
la définir au niveau sémantique et finalement de l’inscrire dans la
problématique plus large de la théorie herméneutique20.
17 Chez Thomas d’Aquin, l’expression Intentio auctoris ou plutôt auctoris intentio,
n’est pas utilisée si fréquemment qu’on imagine. En effet, elle n’apparaît qu’une fois
dans: SCG, I c.2; De rationibus fidei cl; De perfectione spiritualis vitae, prologus; De
Causis c.2; ibid. c.16. — Selon ce que nous avons pu repérer dans le CD-ROM du père
Busa — . Cependant, à la place du terme générique auctoris,, se trouve très souvent le nom
d’un auteur spécifique: Intentionem Aristotilis, Intentionem Augustini, Intentionem
Platonis, etc. Désormais nous donnerons à l’expression intentio auctoris ce sens plus
vaste. 18 Y.Congar, ibid.,p. 612.
19 A. J. Minnis, Medieval theory of authorship , Scholastic literary attitudes in the
Middle Ages, Aldershot, 1988.
20 Dans notre recherche, toujours en cours, on prétend analyser toutes les
récurrences de ce vocable. Nous nous limitons ici à présenter une première hypothèse que les
textes nous ont permis de formuler.
La notion d’«intentio» chez Thomas d’Aquin 205
Contextes où apparaît l’«intentio» de l’auteur
Si nous ouvrons un «commentaire» quelconque de Thomas d’Aquin,
soit du type expositio soit du type sententia, nous trouverons
probablement dans la divisio textus le mot intentio qui en fait partie intégrante,
comme c’était d’ailleurs tout à fait commun dans ce genre d’écrits21.
La divisio textus n’est pas simplement une formalité qu’il faut
remplir pour que l’écrit ait la dignité du commentaire. Elle n’est pas une
procédure vide de signification comme il pourrait apparaître à première
vue. Bien au contraire, cette divisio enferme en elle la clé interprétative
de l’oeuvre dans son unité. Elle est l’expression de la compréhension que
le maître a du texte commenté. Elle est aussi la clé qui permet au lecteur
la compréhension du texte dans son unité ainsi que dans ses différentes
parties22. Dans ce cas, le mot intentio, constituant une partie importante
de la divisio textus, ne peut revêtir qu’une valeur significative.
D’autre part, ce terme n’intervient pas seulement dans la divisio
textus, mais de plus se retrouve aussi souvent au milieu du champ de
bataille des passages difficiles à interpréter ou qui ont déjà retenu
l’attention d’autres commentateurs, de telle sorte que Thomas d’Aquin doit les
prendre en considération pour pouvoir déterminer sa position. C’est dans
ce contexte que nous retrouvons des expressions telles que Sed hoc
manifeste discordât ab intentione Aristotelis23. En effet, Thomas utilise
souvent des formules de ce type pour introduire sa critique des
affirmations des différents commentateurs. L’argumentaire de Thomas vise
alors à démontrer son jugement vis-à-vis de ces interprétations et donc il
conclut par des propositions de type: «Est igitur contra intentionem
Aristotelis…»24. Dans d’autres occasions il détermine sa position en
commençant par des phrases comme: «Set melius dicendum est quod
intentio Aristotilis non est asserere. . .quia. . .set intendit asserere…»25.
En effet, dans des textes tels que ceux-ci, le terme intentio devient
fondamental pour le dialogue entre les commentateurs, l’auteur commenté
et lui-même.
21 Cf. M. Rossi, Teoria e metodo esegetici in S..Tommaso d ‘Aquino, Analisi del
Super Epistolas Sancti Pauli Lectura. Ad Romanos, c. I, I.6., Pontificia Studioram
Universitas a S. Thoma Aq. In Urbe, Rome, 1992, p.147-161.
22 Ibid., pp. 148, 150-151.
23 Cf. SCG, II c. 62.
24 SCG, II c. 62.
25 Peryermenias, Lb. 1 le. 2 n. 242-249, Léo 1*1.
206 Mauricio Narvâez
II existe encore un troisième endroit où le vocable intentio est
privilégié et nous pensons notamment aux introductions de ses oeuvres.
Ici, intentio prend un sens beaucoup plus personnel. En effet, rappelonsnous
ces mots «propositum nostrae intentionis…»26 qui se trouvent au
début de la Summa Theologiae où le «nostrae» ne fait référence qu’à
Thomas lui-même. C’est avec ces termes qu’il introduit l’objectif qu’il
se propose de réaliser dans son chef-d’oeuvre. Et c’est avec les mêmes
mots qu’il introduit sa Summa Contra Gentiles, oeuvre dans laquelle
l’auteur ne se limite pas à nous signaler la finalité de l’écrit; il va
beaucoup plus loin, et nous indique l’objectif vers lequel frère Thomas veut
orienter toute sa vie en faisant office de sagesse. Ce troisième type de
récurrence rassemble les traits des deux types d’expressions antérieures.
Tous les trois se trouvent en référence à un auteur. Autrement dit, dans
les trois régions définies, nous avons affaire à Y intentio de l’auteur27
dont nous cherchons à saisir la portée sémantique précise.
Éléments constitutifs du vocable «intentio»
On constate que la signification que le mot intentio recouvre à
l’intérieur de ces contextes nous est donnée par quatre éléments
linguistiques en rapport intrinsèque avec lui:
1. Finis: comme nous l’avons dit dans la Summa Contra Gentiles,
la phrase «propositum nostrae intentionis est. . . » introduit la finalité que
26 «propositum nostrae intentionis in hoc opère est, ea quae ad Christianam religionem
pertinent, eo modo tradere, secundum quod congruit ad eruditionem incipientium
». 57″, P, Prologus.; «propositum nostrae intentionis est veritatem quam fides catholica
profitetur, pro nostro modulo manifestare, errores eliminando contrarios». SCG, I c.2.
«…propositum nostrae intentionis est de perfectione tractare: quid sit esse perfectum…»
De perfectione spiritualis vitae, cl n.4-5, Léon. t. XLI. «…sed quia errantium impudentia
non cessât ueritati reniti, propositum nostre intentionis est iterato contra eundem errorem
conscribere aliqua quibus manifeste predictus error confutetur». De unitate intellectus,
cl n. 16-19, Léon. t. XLIII. Voir aussi: De regime principium, Ici; Compendium
theologiae, Ici; Sententia libri politicorum, II c.ln.l.
27 Notre étude se centrant sur la valeur sémantique du terme «intentio», plutôt que
sur celui d’ «auctor » , elle nous permet de considérer des cas de rapport entre l’auteur —
dans le sens moderne du mot — et le texte qu’on devrait exclure si on se limitait à l’étude
des auteurs dans le sens médiéval du terme — écrivain ancien chargé d’une autorité — .
Car, dans notre cas, la recherche de l’intention de celui qui a écrit quelque chose est
autant valable pour un auctor-auctoritas que pour le commentateur ou pour celui
«modernus » comme Thomas d’Aquin, qui exprime l’intention qui le pousse à écrire un
texte. Pour signaler cette distinction d’approche, au lieu à’ «intentio auctoris» on parlera
à’ «intentio de l’auteur».
La notion d’«intentio» chez Thomas d’Aquin 207
Thomas d’Aquin cherche à atteindre. Cependant, la détermination de son
objectif n’est elle conclue qu’après avoir situé l’oeuvre dans un contexte
beaucoup plus vaste dans lequel il parle de la finalité du philosophe, du
but de l’étude de la sagesse et de la grandeur de cette étude. Mais la
Summa Contra Gentiles n’est qu’un exemple de ce rapport du mot intentio
avec la manifestation de la finalité proposée28 par son auteur. Cette
relation apparaît aussi de manière évidente dans d’autres contextes où
intentio est le terme qui clôt un chapitre d’un «commentaire» avec des
expressions telles que celles-ci: «Par cette conclusion dernièrement
induite, il montre l’intention de tout le chapitre et pourquoi chaque
proposition a été introduite»29. Cela indique donc, que la théorie des
quatre causes aristotéliciennes appliquées à l’interprétation de textes que
Minnis a relevée dans les préfaces des commentaires de différents
auteurs, a joué un véritable rôle herméneutique à l’intérieur de ces
commentaires, au moins dans le cas de la cause finale. Il ne s’agissait donc
pas d’un simple système bien formel d’introduction aux commentaires
ajouté artificiellement à ceux-ci30.
2. Se proposer un objectif, une fin, est aussi indiquer un mouvement
vers quelque chose, une tendance, une orientation. «Tendo», «tendit»
est un autre élément caractéristique de Y intentio dans ces genres de
récurrences. En effet, il est fréquent de trouver chez Thomas d’Aquin
des textes où le verbe tendo (tendit) prend la place du mot intentio — ou
de sa forme verbale intendo {intendit) — . Ce qui signifie que dans ces
contextes Yintentio n’est pas un mot technique éloigné de la valeur
sémantique qui lui vient de sa famille linguistique.
28 En outre, le terme propositum qui accompagne très souvent le terme intentio
dans la divisio text us est un mot qui confirme le rapport à la finalité qu’y revêt le vocable
intentio. Ainsi nous pouvons le voir dans les exemples suivants: «Primo proponit intentionem;
secundo probat». Physicorum, VI c. 12 n. 1. «Deinde cum dicit eorum autem que
etc., improbat hanc politiam quantum ad hoc quod recedebat a proposita intentione.»
Politicorum, II cl 6 n.66-68. Léon. XL VIII. «Non est autem per hoc intelligendum quod
de omnibus hiis sensibilibus in hoc libro determinare intendat, set quod omnium horum
sensibilium consideratio necessaria sit ad propositam intentionem». De sensu et sensato,
c.V n. 29-33, Léon. XLV, 2; «Primo enim proponit intentionem suam; secundum
manifestât propositum» . Super ad Eph. C. 2 1 c. 3.
29 In Job c. 1 n. 1-4. Léon. XXVI. « per hanc conclusionem ultimo inductam
manifestât intentionem tocius capituli, et quare quelibet propositio sit inducta». Posteriorum I.
L..35 n.178-180 Léon. Vol. 1*2 Ou sous forme verbale « . . .concludit ex premissis
principale intentum». De sensu et sensato, c. XV n. 376-377 Léon. XLV,2. «Vltimo autem
concludit epilogando duas conclusiones intentas in hoc capitulo». Politicorum, I c.3
n.336-337, Léon. XLVIII.
30 Minnis constate la présence de l’exposé de la cause finale dans la préface des
commentaires depuis le XIIe siècle. Cf. ibid. p. 29.
208 Mauricio Narvâez
«…et ad hoc intendunt omnes lesgilatores, ut civitas sit sine seditionibus .
Unde omne, qui ponunt rectas leges, ad hoc tendunt, ut sit amicitia inter omnes
cive»?1
3. D’autre part, il faut ajouter que la tendance à la fin spécifique
que l’auteur se propose est accompagnée d’une orientation, d’un ordre
précis qui la dirige vers son accomplissement. Ceci est surtout évident
dans la divisio textus qui cherche à montrer au lecteur l’ordre logique qui
va d’un extrême à l’autre de l’oeuvre et qui lui donne son unité et son
dynamisme. Or, on peut constater que souvent Vintentio auctoris est en
rapport étroit avec le vocable ordino (ordinatur) ou or do (or dine).
«Vir erat in terra hus etc. Quia, sicut dictum est, intentio huius libri tota
ordinatur ad ostendendum qualiter res humanae providentia divina regantur. . . »32
D’ailleurs, le rapport entre l’intention de V auteur et V ordre est une
constante historique des différents types de préfaces aux commentaires
qui ont été identifiés par Hunt et analysés par Minnis33.
4. Finalement, il faut signaler un quatrième élément, sans doute le
plus fondamental. Il s’agit du vouloir du sujet qui a l’intention d’écrire
l’oeuvre, le chapitre ou de démontrer quelque chose. En effet, il faut
donner toute sa force au «veut» qui accompagne la description classique sur
Y intentio auctoris quand on signale que celle-ci signifie à peu près: «ce
que veut dire l’auteur». Ce «veut» indique l’acte qui tend vers une fin
selon un ordre qui lui vient de la raison. Les textes de Thomas d’Aquin
confirment ce rapport de l’intention au vouloir d’un sujet. Dans de
nombreux exemples, le vult est utilisé à la place du terme intentio (intendit).
«Sed hoc non potest stare etiam secundum intentionem Aristotelis qui vult
quod intellectus possibilis sit receptivus specierum intelligibilium.»34
31 Politicorum II c.3 n.5. «Quia enim sillogismus dyalecticus ad hoc tendit ut opinionem
faciat, hoc solum est de intentione dyalectici: ut procédât ex hiis, que sunt maxime
oçindhiMa.». Posteriomm I c. 31 n. 59-62, Léon. 1*2. s.
32 Expositio super lob ad litter am cl «Circa primum duo facit: primo dicit de quo
est intentio, et quo ordine sit agendum» De caelo et mundo, I c.22 n.2. «…tune in praeceptis
débet fieri dispensatio, quando occurrit aliquis particularis casus in quo, si verbum
legis observetur, contrariatur intentioni legislatoris. Intentio autem legistatoris cuiuslibet
ordinatur primo quidem et principaliter ad bonum commune; secundo autem, ad ordinem
iustitiae et virtutis, secundum quem bonum commune conservatur, et ad ipsum pervenitur
». STÏAq. 100 a. 8c.
33 Cf. Minnis, ibid. pp. 15-28.
34 Sent. II d.17 q.2 a.l c. «…secunda rationem ponit; et dicit quod illi qui volunt
inquirere veritatem non considerando prius dubitationem, assimilantur illis qui nesciunt
quo vadant, et hoc ideo, quia sicut terminus viae est illud quod intenditur ab ambulante,
La notion d’« intentio» chez Thomas d’Aquin 209
Suite à cette analyse, on constate que les éléments que nous venons
de relever coïncident avec ceux qui constituent la notion d’intentio
voluntatis, fondement de l’éthique35. En effet, la définition que Thomas
d’Aquin donne de l’intention volontaire est la suivante: «hoc nomen
intentio nominat actum voluntatis, praesupposita ordinatione rationis
ordinantis aliquid in finem»36. La différence entre les deux notions se
réduit donc à une distinction de détermination: alors que dans la notion
de V intentio voluntatis la fin n’est pas encore explicitement déterminée,
dans Y intentio auctoris la fin indique la volonté du sujet d’exprimer un
contenu intellectuel à travers l’écriture. La raison donc joue un double
rôle dans cet acte volontaire: elle oriente la tendance vers l’expression et
elle sera ce que la volonté cherche à exprimer. Bref, elle se réfléchit dans
ce mouvement volontaire qui devient expression. Mais du point de vue
sémantique Y intentio auctoris n’est qu’un cas de Y intentio voluntatis.
ita exclusio dubitationis est finis qui intenditur ab inquirente veritatem». Sententia libri
Metaphysica, III c.ln.3. «Posita opinione Platonis, hic Aristotiles reprobat earn… non
reprobat eas quantum ad intentionem Platonis set quantum ad sonun uerborum eius. . .non
enim plato uoluit, quod secundum ueritatem intellectus esset magnitudo quantitativa, seu
circulus et motus circularis set metaphorice hoc attribuit intellectu/». De anima L. 1 c. 8
n.1-20, Léon. XV, 1. «Prima pars dividitur in duas. In prima dicit de quo est intentio, In
secunda prosequitur propositum, ibi, eos quidem igitur qui aliter qualiter etc.. Dicit ergo
primo, quod ille qui vult considerare de politia…» Politicorum L. 3 c. 1 n. 1. «Dicit ergo
primo quod cum ista esset supposita intentio legislatoris apud Calchedones ut institueret
politiam uel aristocratiam, quedam statutorum eius declinabant ad demum, id est ad populum,
quedam ad oligarchiam. . . Dicit ergo primo quod institutio politie calchedonensis,
quam volebant esse aristocraticam, maxime declinabat ad oligarchiam». Politicorum II
c.16 n.75-8O,121-123, Léon. XLVIII; «Hoc autem manifeste est contra intentionem
Aristotelis. Nam supra eadem verba dixerat de intellectu possibili…. Manifeste enim per
hoc quod intellectus possibilis, prout est actu intelligens, idem est cum eo quod intelligitur,
vult ostendere quod intellectus possibilis intelligitur sicut alia intelligibilia». SCG, II
c.78. «Non igitur voluit Augustinus quod anima de se cognoscat quid est per seipsam.
Sed nec Aristoteles hoc voluit… Sic igitur, secundum intentionem Augustini, mens
nostra per seipsum novit seipsam in quantum de se cognoscit quod est. ..» SCG, III c.46;
cf. De memoria cl n.6.
35 L’ordre de notre exposition est peut-être contraire à celui de notre recherche.
Il faut reconnaître que c’était notre hypothèse de l’existence d’un rapport sémantique
entre Y intentio auctoris et Y intentio voluntatis qui avait motivé la recherche d’une
vérification. D’autre part, notre recherche est encore en cours et, il est donc possible de trouver
d’autres éléments constitutifs de cette locution ou de superpositions sémantiques qui nous
obligent à nuancer notre conclusion.
36 gf p jpe q 12 a. 1 ad. 3. «…ainsi le mot intention désigne-t-il un acte de la
volonté, mais présuppose une ordination par la raison de quelque chose vers une fin».
Nous suivons la traduction de la Somme Théologique publiée aux Éditions du Cerf, Paris
1984SnaIIaeq.l2a.l ad.3.
210 Mauricio Narvâez
Pluralité d’intentions
Nous croyons que cette thèse ouvre de nouvelles voies de recherche
pour l’étude de la théorie herméneutique chez Thomas d’Aquin. Car cela
veut dire qu’en étudiant la notion volontaire de l’intention, qui à
plusieurs reprises fait l’objet exprès de l’attention de l’Aquinate, nous
approfondirons la notion d’ intentio de l’auteur, base du triangle
herméneutique37.
A titre d’exemple, nous indiquerons une conséquence possible, non
pas la majeure, qu’on peut dégager en considérant Yintentio de l’auteur
dans la perspective plus vaste de la théorie sur l ‘intentio voluntatis
développée par Thomas d’Aquin.
Dans son étude sur l’intention volontaire ou morale, il affirme à
plusieurs reprises qu’«on peut avoir simultanément l’intention de
plusieurs choses»38. Cette thèse pourrait être appliquée à notre cas et elle
nous permettrait donc d’envisager le texte revêtu d’une pluralité de degrés
d’intention de son auteur. Dès lors soit celle-ci s’oriente vers une autre
fin supérieure — tel est le cas de la Summa Contra Gentiles où l’oeuvre
est l’expression concrète de l’intention d’une fin qui la dépasse — 39 soit
l’auteur a l’intention de poursuivre plusieurs finalités qui ne sont pas
ordonnées directement entre elles. Ainsi il cherche et à atteindre une
compréhension plus profonde de la nature du vivant par le moyen de la
rédaction du commentaire du De Anima d’Aristote et à se servir de ce
commentaire pour la rédaction des questions 75 à 89 de la Prima pars.
Dans la même perspective, on note que V intentio de l’auteur
possède plusieurs dimensions de profondeur en fonction de la finalité que
l’auteur cherche à atteindre à chaque endroit spécifique de son oeuvre.
Ainsi, l’intention que l’auteur a pour un chapitre ou pour une partie de
37 Ainsi les notions médiévales d’auteur et d’autorité qui ont reçu d’excellentes
clarifications grâce aux études de A.J. Minnis peuvent ouvrir une nouvelle perspective
théorique à travers une étude comparative des différentes théories de l’intention volontaire
ou morale que de nombreux médiévaux ont dû envisager en commentant la Distinction 38
du deuxième livre aux Sentences de Pierre Lombard.
38 Ibid, a.3 c. p.100 «…aliqua duo possunt accipi dupliciter: vel ordinata ad invicem,
vel ad invicem non ordinatam. Et si quidem ad invicem fuerint ordinata, manifestum est ex
praemissis quod homo potest simul multa intendere. Est enim intentio non solum finis
ultimi… sed etiam finis medii Si autem accipiantur duo ad invicem non ordinata, sic
etiam simul homo potest plura intendere». Ibid. Ia IIae q. 12 a. 3 c. Cf. aussi De Ver., q. 22
a. 13; Sent. L. II, dist. 38, a. 3.
39 «ego hoc vel praecipuum vitae meae officium debere me Deo conscius sum, ut
eum omnis sermo meus et sensus loquatur». SCG I c. 2.
La notion d’«intentio» chez Thomas d’Aquin 211
l’oeuvre envisage un objectif spécifique qui ne reflète sa pleine
signification qu’en fonction de la finalité poursuivie par l’auteur dans la
totalité de son oeuvre. Finalité qui est à son tour limitée par rapport à celle
qu’il poursuit dans son activité universitaire, et au delà de celle-ci, dans
sa vie tout entière. Autrement dit /’intentio de l’auteur est une notion
foncièrement dynamique. Cette affirmation nous oblige à nuancer l’idée
selon laquelle Y intentio auctoris signalerait toujours le vouloir le plus
profond de l’auteur40. Nous devons dire plutôt que la profondeur de ce
vouloir dépend du niveau de finalité de l’auteur que l’interprète cherche
à cerner. Donc, lorsque le lecteur veut déterminer l’intention de l’auteur,
il devra d’abord définir la dimension et le type à’ intention qu’il
cherchera à mettre en lumière.
Questions herméneutiques
Une autre question apparaît lorsque nous considérons quelques
contextes de V intentio de l’auteur dans lesquels Thomas d’Aquin donne
à penser qu’il existerait une sorte d’opposition ou de dichotomie
constitutive entre ce que veut dire l’auteur (intentio) et ses paroles (verbum) tel
que le laisse voir le passage du De Anima. Thomas d’Aquin y signale
qu’Aristote critique les mots (yerba) de Platon plutôt que son intention41.
Cela annonce le problème plus fondamental de savoir si pour Thomas
d’Aquin il est possible de connaître l’intention d’un auteur à travers les
textes42.
Thomas d’Aquin semble être optimiste en ce qui concerne la
possibilité de connaître l’intention de l’auteur, comme l’attestent de nombreux
textes qui déterminent cette intention. Mais il reste à savoir quel est le
fondement qui nourrit cet optimisme. Et d’abord, à quel degré d’intériorité
40 Cf. Minnis, ibid., p. 29.
41 «Posita opinione Platonis, hic Aristotiles reprobat earn. Vbi notandum est quod
Aristotiles plerumque quando reprobat opiniones Platonis, non reprobat eas quantum ad
intentionem Platonis, set quantum ad sonum uerborum eius; quod ideo facit quia Plato
habuit malum modum docenti. Omnia enim figurate dicit et per simbola docet, intendens
aliud per verba quam sonent ipsa uerba, sicut quod dixit animam esse circulum; et ideo
ne aliquis propter ipsa uerba incidat in errorem, Aristotiles disputât contra eum quantum
ad id quod uerba eius sonant». De anima, I, c.8 n.1-14, Léon., VL,1.
42 Cette question est évidemment très problématique car elle renvoie de façon
immédiate à nous, auteur du présent article. En effet seulement une réponse affirmative
vis-à-vis de Thomas d’Aquin nous permet d’analyser à notre tour si Thomas d’Aquin
considère oui ou non qu’on peut connaître l’intention de l’auteur.
212 Mauricio Narvâez
de l’auteur Thomas d’Aquin situe-t-il la détermination de l’intention de
l’auteur dans le texte qu’il commente? Se limite-t-il à déterminer
l’intention que l’auteur a manifestée dans son texte43, ou bien croit-il qu’il est
possible de connaître à travers son oeuvre une volonté plus intime de
l’auteur, latente dans les mots de son oeuvre? Et plus encore, la
compréhension juste du texte dépendrait-elle de la connaissance de cette
«intention profonde»?
Le problème étant assez complexe, limitons-nous à mettre en
exergue quelques éléments indispensables pour envisager la question
dans toute son ampleur.
D’abord, nous ne pouvons perdre de vue le dynamisme que cette
notion possède à l’intérieur de sa signification herméneutique («intentio»
de l’auteur). Et donc la première chose à considérer c’est le contexte de
la phrase: Thomas prétend y situer V intentio de l’auteur qu’il commente
pour pouvoir ainsi bien délimiter la dimension qu’elle possède44. Mais il
faut également considérer que V intentio n’est pas seulement traversée
d’un dynamisme donné par la fin vers laquelle elle s’oriente, mais
qu’elle possède aussi une valeur strictement analogique par son rapport
à la volonté qui intendit, c’est-à-dire par rapport au sujet de l’intention.
Il suffit de quelques exemples pour que cette analogie apparaisse dans
43 «Twelfth-century exegetes were interested in the auctor mainly as a source of
authority. But in the thirteenth century, a new type of exegesis emerged, in which the
focus had shifted from the divine auctor to the human auctor of Scripture. It became
fashionable to emphasise the literal sense of the Bible, and the intention of the human
auctor was believed to be expressed by the literal sense. As a result, the exegetes, interest
in their texts became more literary». Minnis, ibid. p. 5. Des expressions qui vont dans ce
sens apparaissent constamment chez Thomas d’Aquin: «Sed haec expositio extorta est et
contra intentionem aristotelis, sicut apparet litteram inspicienti secundum primam expositionem
». In Aristotelis libros Physicorum L.l, c. 6, n. 11.
44 Pour Thomas d’Aquin il est fondamental de bien délimiter l’intention de l’auteur
dans une oeuvre et dans chacune de ses parties, au point qu’une fois qu’il l’a déterminée,
elle devient critère interprétatif. En effet toute autre interprétation perd sa valeur si elle
n’appartient pas à l’intention de l’auteur que Thomas d’Aquin a déterminée. «Circa hoc
igitur versatur tota presens intentio: utrum in enunciationibus singularibus de future in
materia contingenti necesse sit quod determinate una oppositarum sit uera et altéra falsa».
Peryermenias I c.13 n.100-103, léon., 1*,1. «Sic igitur moralis philosophiae, circa quam
versatur praesens intentio, proprium est considerare operationes humanas, secundum
quod sunt ordinatae ad invecem et ad finem». Sentencia libri ethicorum I, cl n.2, «…et
dividitur in partes duas: in prima, ostendit quod discretiones divinae et unitiones non
possunt sufficienter a nobis manifestari; in secunda, prosequitur, de discretione quae est
secundum processio rem creaturarum, quia hoc maxime pertinet ad intentionem praesentis
libris; ibi igitur…» Divinis Nominibus C. 2 c. 4. «…set hec expositio non uidetur
conueniens, turn quia. . . turn etiam quia talis expositio non multum facit ad intentionem
presentem». Peryermenias, le. 5 n. 323-330, Léon., 1*,1.
La notion d ‘«intentio» chez Thomas d’Aquin 213
son évidence: intentionem Aristotelis45 , intentionem populi46, intentionem
Apostoli47, intentionem Satan4S, intentionem Christi49, intentio Dei50.
Outre le dynamisme de Y intentio quant à la fin et sa valeur
analogique quant au sujet, il faut considérer que c’est à travers le langage écrit
qu’on prétend connaître l’intention de l’auteur. Or, que l’intention de
l’auteur soit, tantôt limitée à l’exposition d’une idée dans un chapitre,
tantôt étendue à toute l’oeuvre et même au-delà, le problème reste le
même: le langage est il capable d’exprimer ce que l’auteur veut
communiquer de telle manière que Y intentio de l’auteur puisse être comprise
par son lecteur?
La nature du langage, de la vox et de la scriptura, nous dit Thomas
d’Aquin dans son Peryermenias, consiste à exprimer à quelqu’un les
conceptions du sujet, qui sont à leur tour similitudes des choses (res)51.
Cette possibilité d’exprimer à un autre sa pensée trouve son fondement
45 SCG, II c.70 n. 7.
46 Le sujet de l’intention peut donc être aussi un collectif — «intentionem populi»
Politicorum II c. 17 n. 4 — ou bien les sujets peuvent être nommés seulement de façon
implicite à travers une qualité qui retient l’attention de Thomas d’Aquin. Ainsi il parle
A’ intentio loquentis ( Peryermenias, II c. 2 n. 2 ); intentione dyalectici ( Posteriorum
Anal., I c. 31 n. 4 ); intentione legislatoris ( Politicorum II c.14 n.2 ). Dans ces cas il ne
s’agit pas nécessairement d’un sens analogue, mais d’une diversification de la façon dont
Thomas se réfère aux sujets de l’intention.
47 SCG, IV c.91 n.10. Dans ce dernier cas, la valeur analogique d’intentio est mise
en évidence si on tient compte que l’intention de l’apôtre se trouve exprimée dans
l’Écriture, et donc que son intention est instrumentale par rapport à l’intention de l’auteur
principal qui est Dieu. «Quia vero sensus litteralis est, quem auctor intendit: auctor
autem sacrae Scripturae Deus est, qui omnia simul suo intellectu comprehendit». ST, la
q. 1. a. 10c.
48 Expositio surper lob ad litteram c. 2.
49 SCG. IV. c. 55 n. 27.
so st ji q j Y2, a. 3c. Il faut bien distinguer ce sens & intentio Dei qui est en rapport
avec la volonté — «…sed ex propria dei intentione perfectionem creaturae dare volentis
qualem possibile erat earn habere». SCG, L.l c.45 n. 9 — du sens logique ou cognitif des
intentions — «Praeterea, Rabbi Moyses dicit, quod huiusmodi nomina non significant in
deo intentiones additas supra eius substantiam. Omne enim accidens significat intentiones
additam supra substantiam sui subiecti. Ergo praedicta nomina non significant accidens in
deo.» De Potentia q. 7 a. 4. se. 3. — Nous avons repéré trente fois la même expression
du premier sens, mais seulement une fois celle du deuxième sens, ce dernier faisant partie
d’un sed contra.
51 «conceptiones intellectus préambule sunt ordine nature uoeibus que ad eas
exprimendas proferuntur». Peryermenias I, c. 3 n. 9-11. «Dicitur autem interpretatio,
secundum Boetium, uox significatiua que per se aliquid significat. . .qui enim interpretatur
aliquid exponere intendit». Ibid. I, cl n.34-44. «Ideo necesse fuit Aristotili dicere quod
uoees significant intellectus conceptiones inmediate, et eis mediantibus res». Ibid. Ic. 2
n.109-111.
214 Mauricio Narvâez
pragmatique immédiat dans la nature politique ou sociale de l’homme.
En effet, il faut que la pensée (conceptiones) des uns soit connue par les
autres, ce qui ne se fait que par le langage. Le langage est donc
nécessaire à la communication réciproque, à la vie sociale, à la manière de
vivre les uns avec les autres (inuicem conuiuere)52. Mais l’affirmation de
Thomas semble aller plus loin. Le langage humain ne se limite pas à la
manifestation des besoins immédiats hic et nunc, comme c’est le cas
pour le langage animal. L’homme, par sa faculté intellectuelle, peut faire
abstraction du hic et nunc immédiats et donc, la vie en commun, la
communication, ne se limitent pas à ceux qui se trouvent présents avec
nous dans l’espace et dans le temps, mais elle est aussi ouverte vers ceux
qui se trouvent à distance dans l’espace ou qui existeront dans l’avenir.
C’est donc cette ouverture à la communication humaine future ou distante
qui a rendu l’écriture nécessaire53.
D’autre part, si le fondement immédiat qu’explique la
communication linguistique est la nature sociale de l’homme, il reste à considérer
une explication plus radicale de ce phénomène. En effet, d’où vient le
pouvoir significatif des sons, des traits? Si nous envisageons ce problème
en nous servant de la notion d’intentio qui provient d’un tout autre
contexte, celui d ‘intentio fluens (la seconde valeur sémantique de notre
enumeration au début de cet article), alors on pourrait trouver au moins
une description de ce phénomène54. Les traits de l’écriture, les sons de la
52 «Et, si quidem homo esset naturaliter animal solitarium, sufficerent sibi anime
passiones, quibus ipsis rebus conformaretur, ut earum noticiam in se haberet; set, quia
homo est naturaliter animal politicum et sociale, necesse fuit quod conceptiones unius
hominis innotescerent alii, quod fit per uocem; et ideo necesse fuit esse uoces significatiuas
ad hoc quod hominis ad inuicem conuinuerent; unde illi qui sunt diuersarum linguarum
non possunt bene ad inuicem conuinuere». Peryermenias I c. 2 n. 25-35.
53 «Si homo uteretur sola cognitione sensitiua, que respicit ad hic et nunc, sufficeret
sibi ad conuiuendum aliis uox significatiua, sicut et ceteris animalibus, que per quasdam
uoces suas conceptiones inuicem sibi manifestant; set, quia homo etiam utitur intellectuali
cognitione, que abstrahit ab hic et nunc, consequitur ipsum solicitudo non solum de presentibus
secundum locum et tempus, set etiam de hiis que distant loco et futura sunt tempore;
unde, ut homo conceptiones suas etiam hiis qui distant secundum locum et hiis qui uenturi
sunt in future tempore manifestet, necessarius fuit usus scripture». Ibid., I c. 2 n. 35-48.
Avec ces mots, Thomas soulève d’emblée le problème de la temporalité immanente à
l’herméneutique. Que le support de l’écriture permette l’accès aux communautés qui se trouvent
éloignées dans l’espace et dans le temps ne pose pas de problèmes, mais que le message,
l’intention de l’auteur puisse être comprise par le lecteur lointain ou dans l’avenir n’est pas
du tout évident. Thomas voit cette possibilité dans et par la nature intellectuelle du sujet. La
question est dès lors: quel type de faculté peut dépasser les frontières du hic et nunc?
54 Par cette allusion à un autre sens du terme intentio nous laissons entrevoir que le
rapport et l’entrecroisement sémantique de ses différentes valeurs se présente intensifié
La notion d’«intentio» chez Thomas d’Aquin 215
voix deviennent signes et donc mots, écriture pour une communauté
humaine dès que le sujet, l’être humain, les constitue en forma fluens,
c’est-à-dire en vertu intelligible, dont le lecteur, le récepteur, peut saisir
les formes intelligibles communiquées à travers eux. Mais cette forme
intelligible peut être portée par les sons et les traits matériels grâce à
l’intentionnalité imprimée en eux par l’émetteur faisant partie de la
communauté langagière55. On veut indiquer par le terme d’intentionnalité, la
présence aux traits et aux sons, d’une force ou d’une perfection
intellectuelle qui les dépassent et les entraînent au-delà d’eux-mêmes56. Mais
ces signes qui reçoivent sa force signifiante par et dans les
communautés humaines, subissent le même sort que celles-ci et sont donc
extrêmement diversifiés et susceptibles de tout genre de variations. Il sera donc
d’autant plus difficile de comprendre le signe lorsque la communauté
linguistique qui le produit sera de moins en moins présente, — plus
éloignée — du sujet qui cherche à le comprendre; de même que dans
la physique thomasienne, les choses sont d’autant moins illuminées par
l’air dans la mesure où le soleil y est moins présent.
A cet égard on peut noter que Thomas d’Aquin fait une certaine
distinction entre le langage écrit et le langage oral quant à sa perfection
intentionnelle; en effet, ce dernier est plus proche du sujet que ne l’est le
dans la notion intentio auctoris. Nous espérons pouvoir développer cette thèse dans un
prochain article.
55 Bien entendu, ces affirmations demanderaient une analyse de la célèbre question
11 du De Veritate appelée aussi «De magistro» que nous laisserons par l’instant de côté.
Citons néanmoins le fragment qui nous concerne le plus: «Ad undecimum dicendum
quod in discipulo describuntur formae intelligibiles ex quibus scientia per doctrinam
accepta constituitur, immediate quidem per intellectum agentem sed mediate per eum qui
docet: proponit enim doctor rerum intelligibilium signa ex quibus intellectus agens accipit
intentiones intelligibiles et describit eas in intellectu possibili; unde ipsa verba doctoris
audita, vel visa in scripto, hoc modo se habent ad causandum scientiam in intellectu sicut
res quae sunt extra animam quia ex utrisque intellectus agens intentiones intelligibiles
accipit, quamvis verba doctoris propinquius se habeant ad causandum scientiam quam
sensibilia extra animam existentia in quantum sunt signa intelligibilium intentionum». De
Veritate q. 11 a. 1 r. 11.
56 Cf. Hay en, ibid. p. 16-17. Nous croyons que décrire le langage par cette notion
permet de mieux comprendre le rapport entre auteur, texte et lecteur dans le paradigme
thomasien. Le statut ontologique de l’écriture n’est pas celui d’un étant en puissance qui
devient acte par la lecture, car le support matériel de l’écrit en tant que tel ne s’altère pas
par la lecture et il ne devient pas non plus indépendant du sujet par cette lecture. Il n’est
pas non plus celui d’un étant en acte qui acquiert un autre acte supplémentaire en le lisant,
car le support matériel est seulement pleinement un écrit dans l’acte de lecture. L’unité
entre écrit comme tel et lecture peut par contre plus convenablement être décrite si celui-ci
est un «ens incompletum» qui n’atteint sa perfection que par et dans l’acte de lecture.
216 Mauricio Narvâez
langage écrit, ce qui donne au texte une plus grande fragilité dans son
pouvoir de signification, même si c’est lui qui peut créer la communauté
avec ceux qui se trouvent éloignés dans l’espace et dans le temps57.
L’important travail de traduction58 consiste donc dans un mouvement
d’approche de la communauté qui produit la force signifiante de sa langue.
Sans cette approche de ceux qui sont ou ont été en rapport avec elle, la
compréhension linguistique est impossible. Ainsi Thomas d’Aquin
manifeste avec Aristote son impuissance à comprendre la pensée des
théologiens poètes sur le Premier Moteur, car ils en ont parlé en métaphores
dont la signification était certainement connue leurs contemporains mais
pas de Thomas59.
Si, suite à ce que nous venons de signaler, on revient à notre
exemple sur l’interprétation de Platon, il semblerait que le verbum est
capable, et cela est son essence — malgré toutes les nuances que cela
exige — , d’exprimer Yintentio de l’auteur60. C’est pour cela que Thomas
57 «set, quia logica ordinatur ad cognitionem de rebus sumendam, significatio
uocum, que est inmediata ipsis conceptiones intellectus, pertinet ad principalem considerationem
ipsius, significatio autem litterarum, tanquam magis remota, non pertinet ad
eius considerationem, set magis ad considerationem gramatici». Peryermenias I c.2 n. 49-55.
«Postquam enim dicerat quod nomina et uerba que sunt in uoce sunt signa eorum que
sunt in anima, continuatim subdit quod nomina et uerba que scribuntur sunt signa eorum
nominum et uerborum que sunt in uoce». Idem.
58 «Deinde cum dicit colobon vero hic déterminât de eo, quod est oppositum toti,
quod est colobon, pro quo alia translatio habet diminutum membro, sed non usquequaque
conveniente. Nam colobon non dicitur solum in animalibus, in quibus solis sunt membra.
Videtur autem esse colobon quod non dicimus truncatum. Unde Boetius transtulit mancum,
id est defectivum, est ergo intentio philosophi ostendere quid requiratur ad hoc quod
aliquid dicatur colobon». Metaphysica V c. 21 n. 25. «Primo quidem, quia Aristoteles, in
II de Anima, définit animan dicens quod est… et postea subiungit quod haec est definitio
universaliter dicta de omni anima; non sicut praedictus Averroes fingit, sub dubitatione
hoc proferens; ut patet ex exemplaribus graecis et translatione Boetii». SCG II c. 61 n 2.
59 «Potuit autem sub hac fabula aliquid veritatis occulte latere, ut scilicet per
nectar et mana intelligatur ipsa suprema bonitas primi principii… Sed utrum hoc intenderint
occulte tradere, vel aliud, ex hoc dicto plenius percipi non potest… Deinde cum dicit
palam quod obiicit contra praedictam positionem: et dicit, quod praedicti hesiodistae quid
significare voluerint per ista nomina nectar et manna, fuit eis notum, sed non
nobis… deinde cum dicit sed de fabulose, veritatem scilicet sapientiae sub fabulis occulantes
non est dignum cum studio intendere. Quia si quis contra dicta eorum disputaret
secundum quod exterius sonant, ridiculosa sunt. Si vero aliquas velit de his inquirere
secundum veritatem fabulis occultatam immanifesta est». Metaphysica III clin. 4-6.
60 «Ad primum ergo dicendum quod opus exterius naturaliter significat intentionem
». ST, IaIIae q. III a. 3c. «Et quia Averroes maxime nititur suam opinionem confirmare
per verba et demonstrationem Aristotelis, ostendendum restât quod necesse est
dicere, secundum opinionem Aristotelis, intellectum secundum suam substantia alicui
La notion d’«intentio» chez Thomas d’Aquin 217
d’Aquin signale que cette distinction entre verbum et intentio Platonis
s’est produite par la mauvaise habitude de Platon à s’exprimer en
métaphores sur des sujets scientifiques61. Ce qui implique qu’il ne s’agit pas
d’une impuissance constitutive du langage à communiquer l’intention de
son auteur. Cependant, comme Yintentio de l’auteur est volontaire, il
existe toujours la possibilité que celui-ci ne fasse pas du langage
l’instrument destiné à s’exprimer, mais qu’il cherche à faire de lui un
moyen qui occulte sa véritable pensée62. Autrement dit, outre la
difficulté interprétative qui vient de la pluralité d’intentions au niveau
horizontal — simultanéité d’intentions d’ordre divers — , au niveau vertical
— niveaux de profondeur de l’intention — et analogique — par rapport
au sujet de l’intention — mettre en rapport Yintentio de l’auteur avec
l’intention volontaire ou morale met en évidence l’enjeu éthique de cette
intention.
Finalement, que dire des textes dans lesquels Thomas d’Aquin
explique Yintentio de l’auteur d’une affirmation (par exemple, sur la
théorie de la connaissance de l’âme d’Augustin63), la conclusion de
l’interprétation de Thomas se situant presque à l’opposé de la thèse
énoncée par cet auteur?
corpori uniri ut formam» SCG II. c.70n.l. «Respondeo dicendum quod… tune in praeceptis
débet fieri dispensatio, quando occurrit aliquis particularis casus in quo, si verbum
legis obervetur, contrariatur intentioni legislatoris. Intentio autem legislatoris cuiuslibet
ordinatur primo quidem et principaliter ad bonum commune; secundo autem, ad ordinem
iustitiae et virtutis, secundum quem bonum commune conservatur, et ad ipsum pervenitur.
Si qua ergo praecepta dentur quae continent intentionem legislatoris: et ideo indispensabilia
sunt». ST P IIae q. 100 a. 8. «Hoc autem non conuenit intentioni Aristotilis;
quia per hoc non probaretur directe quod mobile esset diuisibile, set quod termini motus
essent aliqualiter divisibiles; neque etiam competit uerbis quibus utitur, sicut patet diligenter
litteram eius intuenti, in qua manifeste hoc refert ad partes mobilis». De Sensu et
Sensato c. 15 n. 356-362, Léon. XLV,2. «Ex quo autem habet aliquid pro certo, quasi
examinatum, cogitât quomodo possit illud aliis maniferstare: et haec est dispositio interioris
sermonis; ex qua procedit exterior locutio…» ST Iaq. 79 a. 10 ad. 3.
61 «Posita opinione Platonis, hic Aristotiles reprobat earn. Vbi notandum est quod
Aristotiles plerumque quando reprobat opiniones Platonis, non reprobat eas quantum ad
intentionem Platonis, set quantum ad sonum uerborum eius; quod ideo facit quia Plato
habuit malum modum docenti. Omnia enim figurate dicit et per simbola docet, intendens
aliud per verba quam sonent ipsa uerba, sicut quod dixit animam esse circulum; et ideo
ne aliquis propter ipsa uerba incidat in errorem, Aristotiles disputât contra eum quantum
ad id quod uerba eius sonant». De anima, I, c.8 n.1-14, Léon, VL,1. Cf. Également De
Caelo III, I. c. 6.
62 ST, IIP q. 42 a. 3c; ibid. IP IPe, q. 40 a. 3c.
63 Cf. SCG. IIIc.46. Il s’agit de la thèse «Quod anima in hoc vita non intelligit seipsam
per seipsam».
218 Mauricio Narvâez
Pour interpréter les textes, Thomas d’Aquin a su utiliser le
dynamisme qu’offre la notion d’intention par rapport à la finalité. S’il existe
une véritable opposition entre la thèse d’Augustin et celle du frère
Thomas, elle n’existe cependant pas quant à l’intention à laquelle se
trouve subordonné ce qu’Augustin a dit ici par cette phrase. Cette
intention plus profonde d’Augustin est probablement son désir de savoir
réellement comment l’homme peut se connaître soi-même, et c’est sur
ce terrain-là que Thomas d’Aquin et saint Augustin se rejoignent. En
effet, nous lisons dans la Somme Théologique: «On retrouve la même
science chez le disciple et chez le maître, si nous considérons l’identité
selon l’unité de la chose connue.» (Identitas secundum unitatem rei
scitae)6*. C’est justement cette unité dans la «rei scitae» qui expliquerait
pourquoi Thomas d’Aquin, pour interpréter Augustin ou Aristote ou
encore un autre auteur, ne se limite pas à considérer leurs textes pour
bien comprendre leur pensée, mais considère aussi la réalité qu’ils
envisagent comme critère herméneutique, car cette réalité s’impose aux yeux
de Thomas d’Aquin (c’est-à-dire quand la réalité envisagée par Augustin
ou Aristote est par exemple le corps, la vie, la connaissance, l’être…).
C’est à la lumière de l’objet que Thomas d’Aquin a devant lui qu’il lit
Augustin, et c’est à la lumière du saint d’Hippone qu’il cherche à mieux
connaître l’objet de son observation. C’est cela qui lui permet d’arriver
à une conclusion qui ne se limite pas à dire comment Augustin a pensé,
mais qui cherche à dire que la réalité est effectivement telle qu’Augustin
et Thomas avec lui ont voulu l’exprimer65. Thomas d’Aquin ne trahirait
donc pas les auteurs qu’il commente en exprimant une idée à première
vue différente de celle qu’ils ont eux-mêmes formulée. En effet, on
pourrait dire qu’il croit à la communion qui existe entre les penseurs du
64 «quod est eadem scientia in discipulo et magistro, si consideretur identitas
secundum unitatem rei scitae: eadem enim rei veritas est quam cognoscit et discipulus et
magister». STIa q. 117 a. le.
65 A cet égard les expressions suivantes nous paraissent significatives: «Sed haec
responsio est et contra intentionem Aristotelis, et contra veritatem». Physicorum VIII
c. 21 n. 9. «Est igitur praedicta positio contra sentencitam Aristotelis, et contra veritatem».
SCG L2 c. 61 n.7; «…secundum quod est consequens ad positiones Aristotilis et sicut se
rei veritas habet». De substantiis separatis c.16 n. 90-92 Léon. XL. «…ut hic aristoteles
probat et rei veritas habet». Idem. Voir aussi: Physicorum VIII c. 21 n. 13; In librum de
causis c. 3; ibid. c. 5. Ces locutions mettent en évidence le rapport si étroit qui se noue
entre l’interprétation d’un auteur et la vérité de la chose en discussion. Il semble que la
lecture de l’auteur éclaire la chose, et que celle-ci à son tour nous permette une
interprétation plus approfondie de l’auteur.
La notion d’«intentio» chez Thomas d’Aquin 219
passé, ceux de son temps et ceux de l’avenir, dans l’intention commune
de la recherche de la vérité66.
Rue Joséphine Rauscent, 13 Mauricio Narvâez.
B-1300 Limai
Résumé. — L’auteur se propose d’analyser, dans une optique
herméneutique, le sens précis de la notion d’ «intention de l’auteur» chez Thomas d’Aquin.
Il montre qu’au point de vue sémantique, Vintentio auctoris relève de Yintentio
voluntatis. En outre, l’A. observe d’une part que Yintentio auctoris est une
notion dynamique puisqu’elle se rapporte intrinsèquement à une finalité; et
d’autre part qu’elle possède une valeur analogique, comme il ressort des sujets
desquels Thomas prédique l’intention. L’article se termine par une mise en
perspective herméneutique de la question du rapport entre l’intention d’un auteur et
les textes. Bien que considérablement nuancé, l’optimisme de Thomas d’Aquin
concernant la compréhension de l’intention d’un auteur reste en définitive valable
par l’intention de recherche de la vérité commune à l’auteur et au lecteur.
Abstract. — The author sets out with a hermeneutical purpose to analyse
the precise meaning of the notion of «the author’s intention» in Thomas
Aquinas. He shows that from the semantic point of view the intentio auctoris
pertains to the intentio voluntatis. Furthermore, the A. observes, on the one
hand, that the intentio auctoris is a dynamic notion, as it intrinsically refers to a
finality; and, on the other hand, that it has an analogical value, as it arises from
the subjects of which Thomas predicates the intention. The article concludes
with a hermeneutical placing in perspective of the question of the relationship
between the intention of an author and the texts. Although considerably nuanced,
the optimism of Thomas Aquinas concerning the understanding of an author’s
intention remains definitively valid due to the intention of seeking the truth
common to the author and the reader. (Transi, by J. Dudley).
66 Cf. Minnis, ibid. p. 36.

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