Les clésEntretien avec Charles Thiefaine – « Mossoul Ouest était en ruine. C’était comme Alep » du Moyen-Orient:

Entretien avec Charles Thiefaine – « Mossoul Ouest était en ruine. C’était comme Alep »
Article publié le 14/06/2017

Propos recueillis par Ines Gil

Charles Thiefaine, correspondant à Mossoul pour Ouest France, a suivi la bataille de Mossoul pendant plus de deux mois. Diplômé de l’ISCPA, une école post-bac de communication, de journalisme, et de production à Paris, il travaille comme reporter dans plusieurs pays du Moyen-Orient avant de se rendre à Mossoul. Il se rend en Cisjordanie pendant l’Opération Bordure Protectrice à Gaza, puis il va au Liban en 2015. La même année, il se rend à Sinjar, en Irak, au moment de la libération de la ville, et retourne au Liban en 2016. En février 2017, il arrive à Mossoul pour couvrir la reprise de Mossoul Ouest par les forces gouvernementales irakiennes. La ville était jusque là aux mains de l’Etat islamique.

Pour qui avez-vous couvert la bataille de Mossoul, et sur quelle période ?

Je travaillais comme pigiste, principalement pour Ouest France. J’ai aussi fait quelques sujets pour d’autres médias, comme Vice ou So Foot, sur le football à Mossoul.
Je suis arrivé à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, le 5 février 2017. J’y suis resté deux mois, et je suis revenu en Irak au mois de mai. J’y étais il y a encore une semaine. Quelques jours après mon arrivée à Erbil en février, je suis parti pour Mossoul. Je dormais généralement à Erbil, à la French House. La plupart des correspondants étrangers sont en effet basés sur la capitale du Kurdistan. C’est une grande ville, le lieu est à la fois le plus facile à vivre et le plus proche de Mossoul.

Pour aller à Mossoul Est, le trajet est d’une heure trente. Pour se rendre au côté Ouest en revanche, nous en avions pour trois heures, car il fallait emprunter un chemin différent. Il était possible de faire le trajet tous les jours mais certains dormaient à Mossoul, avec les soldats irakiens. Pour ma part, je n’y ai pas dormi plus de deux jours d’affilés. A l’origine, je voulais faire un embeded (intégration) avec une unité et la suivre plusieurs jours, plusieurs semaines. Au final, cela ne s’est pas fait pour plusieurs raisons. Il faut payer un traducteur, ce qui représente une somme considérable surtout pour un freelance. De plus, cela représente des risques de passer nuits et jours sur le front. N’étant pas sur de ce que je voulais réaliser ni du déroulement de l’offensive, j’ai d’avantage fait d’allers-retours à Erbil. Mais d’autres photographes et journalistes l’ont fait plusieurs fois. Je pense à Laurent Van Der Stock, le photographe du monde qui a fait l’un des meilleurs boulots durant cette bataille.

Après le début de l’offensive, j’y suis retourné régulièrement quand j’avais une idée de sujet. J’ai ainsi couvert le conflit pendant deux mois, de la mi-février jusque fin avril, puis j’y suis retourné en mai.

Qu’avez-vous vu à Mossoul ?

Pour Ouest France, j’ai commencé par couvrir la première offensive (1) sur l’ouest de la ville, le 19 février 2017. Avec d’autres correspondants, nous avons rejoint un corps armé irakien, la Force d’intervention rapide. C’est une des unités intervenant durant la bataille de Mossoul. L’armée irakienne, qui dépend du ministère de la Défense, a perdu beaucoup d’hommes durant l’offensive sur Mossoul. Elle a donc fait appel à la Police Fédérale et à la Force d’intervention rapide, qui dépendent cette fois du ministère de l’Intérieur. Ces groupes sont parfois en concurrence. La Force d’intervention rapide est censée pénétrer la ligne de front, les lignes de Daesh, et la police fédérale doit sécuriser la ligne de front. Mais la police n’est pas toujours en arrière, elle est aussi exposée.

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Crédit Photo : Charles Thiefaine
Des soldats irakiens, Mossoul ouest.

Avez-vous suivi d’autre forces composant l’offensive ?

Le jour de l’offensive de Mossoul Ouest, le 19 février 2017, nous avons suivi des combattants de la Police fédérale avec plusieurs correspondants. Nous nous sommes retrouvés en embuscade à Abou Saïf, dernier village avant Mossoul, au sud de la ville. Une colonne de voiture est passée, un soldat nous a dit de nous arrêter, puis d’avancer, de reculer, et ça a commencé à tirer de partout. Des combattants de l’EI étaient retranchés dans des maisons des petits villages, mais ça n’était pas une embuscade du groupe terroriste : en réalité, l’offensive avait débuté et l’EI se défendait. Les combats se sont déroulés près de l’aéroport. Dans les jours qui ont suivi, les forces gouvernementales ont commencé à libérer les ponts en longeant le Tigre au maximum, en progressant du sud au nord. Au moment où elles ont été bloquées par la vieille ville, elles sont passées par le nord, pour resserrer l’étau sur les djihadistes de l’EI.

On a parfois croisé des forces spéciales américaines et françaises, mais avec lesquelles il y a très peu de contact, car elles ne souhaitent pas révéler leur identité. Elles sont là pour la coordination logistique sur le terrain, avec l’ensemble de la coalition internationale. Elles ne sont pas censées prendre part au conflit directement et restent en arrière du front.

Je souhaitais couvrir l’avancée de la Golden Division, le Service Anti-terroriste irakien connu pour avoir libéré plusieurs quartiers, mais ils ne m’ont pas laissé les suivre. Ce service est connu pour avoir libéré des quartiers. Beaucoup de ses hommes ont péri au début de la bataille de Mossoul à l’Est. Ils n’avaient donc plus un rôle majeur dans la libération de Mossoul Ouest, ils ne se chargeaient plus que de quelques quartiers à l’ouest. Maintenant, ils ont acquis un peu plus d’importance car ils se sont alliés avec d’autres unités.

Globalement, j’ai plus couvert la situation humanitaire que l’avancée militaire, allant à la rencontre de la population à l’Est et à l’Ouest, dans les quartiers libérés par les forces gouvernementales.

Qui avez-vous rencontré ? Les Mossouliotes se confiaient-ils facilement ?

Je posais plus de questions aux hommes car ils parlaient plus facilement, les femmes étant plus pudiques. J’ai également interrogé des enfants, mais assez peu, étant nécessaire de vérifier les informations qu’ils donnaient. Tous les sujets étaient au cœur de mes interviews. Par exemple, j’ai été voir un étudiant en architecture pour qu’il me parle de ses passions et de sa vie dans le conflit. Mon but était que les gens puissent s’identifier : ainsi, cela était aisé avec les étudiants, car il y en a partout, et c’est facile de se mettre à leur place. Quand il y avait des exodes, je posais plus de questions d’actualité que de questions personnelles : le contexte était en effet très difficile, les enfants pleuraient et il y avait des gens blessés. Dans les camps en revanche, les gens s’ouvraient un peu plus, ils m’invitaient parfois dans leur tente.

Quel regard les Mossouliotes posaient sur l’Etat islamique ?

Ce qu’on entendait le plus, était que la population avait accueilli l’Etat islamique (EI) à bras ouverts en 2014 car l’armée avait été injuste avec elle par le passé. Il y aurait eu des exactions de l’armée sur la population de Mossoul. Puis la population se serait rendue compte que l’EI était mauvais après avoir vécu sous ses règles. Pour l’Etat islamique, je ne parlerais pas d’exactions. Les exactions sont habituellement cachées par ceux qui les réalisent. Mais pour l’EI, couper des mains, ce n’est pas quelque chose qu’ils cachaient, c’était la règle. Tout ce qui était mauvais, c’est-à-dire fumer, vendre des cigarettes, boire ou commercialiser de l’alcool, exercer le métier de tatoueur, entraînait l’emprisonnement ou des sévices comme le fait de couper les mains.
Un bruit courait sur les actes du groupe Etat islamique. Quand il est arrivé en 2014, beaucoup de policiers et de soldats irakiens n’ont pas réussi à fuir. L’EI aurait assassiné ces hommes, et les aurait déposé dans une fosse commune. C’est ce qui se dit.
Maintenant de retour, l’armée se comporterait mieux. Mais les abus ne sont pas inexistants.

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Crédit Photo : Charles Thiefaine
Mossoul ouest.

Avez vous pu effectuer votre travail de journaliste, en toute indépendance ?

L’armée irakienne gardait un certain contrôle. Il était nécessaire de faire attention lorsque l’on prenait en photo un soldat blessé, l’armée irakienne ne voulant pas qu’on le fasse car elle souhaitait véhiculer l’image d’une armée forte et victorieuse. Il en était de même concernant le fait de prendre en photo les bâtiments rasés, l’armée ne souhaitant pas qu’on montre qu’elle en avait beaucoup détruit. A Mossoul Est, il n’y avait pas tellement de dégâts, mais en revanche, certaines rues s’apparentaient à certaines images qu’on peut voir d’Alep.
Mais en dépit de ces difficultés, il était possible généralement d’avoir ce que l’on souhaitait en obtenant la confiance des soldats.

Où en est la bataille à l’heure actuelle ?

J’ai quitté l’Irak il y a une semaine. Depuis, je suis le conflit à travers la presse irakienne. Juste avant mon départ, il restait 1000 djihadistes dans la vieille ville, répartis sur 5 ou 10% de la ville. Mais il est difficile d’y pénétrer en raison de ses petites ruelles. Les combattants de l’EI n’ont plus rien à perdre, c’est la vie ou la mort pour eux. Je sais seulement que l’avancée est très lente, et qu’il y a beaucoup de pertes dans l’armée en ce moment. Elle entoure les combattant de l’EI dans la vieille ville. La mosquée Al-Nour Al-Kaber, qui avait servi à la proclamation de l’EI par Abou Bakr Al-Baghdadi, n’a pas été libérée. C’est un symbole important. La situation est actuellement très tendue, mais quand les forces irakiennes auront libéré la mosquée, la fin de l’Etat islamique sera déclaré.

A lire également : La bataille de Mossoul : une reconquête difficile pour déloger l’Etat islamique et retrouver une stabilité fragile

Note :
(1) L’offensive est menée par les forces gouvernementales irakiennes, les Kurdes, des milices chiites, quelques milices sunnites et chrétiennes, et une coalition internationale composée de 60 Etats dont les Etats-Unis et la France. Ils interviennent tous contre l’Etat islamique, qui contrôle Mossoul depuis juin 2014.

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