les clés du Moyen-Orient :Entretien avec Georges Corm à l’occasion de la parution de son ouvrage La nouvelle question d’Orient (1/2)

Entretien avec Georges Corm à l’occasion de la parution de son ouvrage La nouvelle question d’Orient (1/2)
Article publié le 14/04/2017
Propos recueillis par Matthieu Saab

Georges Corm
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Georges Corm, économiste libanais, est un des éminents spécialistes du Moyen-Orient et de la Méditerranée. Outre son statut de consultant économique et financier international, il est professeur depuis 2001 à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, dans le cursus des sciences politiques.
Ses ouvrages les plus célèbres sont L’Europe et l’Orient (La Découverte) ; Orient-Occident, la fracture imaginaire (La Découverte) ; La question religieuse au XXIè siècle (La Découverte) ; Le nouveau gouvernement du monde, idéologie, structures, contre-pouvoirs (La Découverte) ; Pour une lecture profane des conflits (La Découverte) ; Le Proche-Orient éclaté 1956-2012, 2 volumes (Folio/histoire). Ils sont traduits en plusieurs langues.
Il vient de publier La Nouvelle Question d’Orient aux Editions La Découverte.
1. Vous publiez La nouvelle question d’Orient. Comment s’articule votre nouvel ouvrage par rapport à ceux déjà publiés ?

Histoire du pluralisme religieux dans le bassin méditerranéen

Cet ouvrage est la continuation d’au moins trois de mes précédents ouvrages. Le premier était ma thèse de doctorat Contribution à l’étude des sociétés multiconfessionnelles réédité sous le titre Histoire du pluralisme religieux dans le bassin méditerranéen (1). Elle était consacrée à examiner le traitement comparé du pluralisme religieux dans les trois monothéismes juif, chrétien et musulman et dans laquelle j’ai exprimé une certaine admiration pour le système des millets ottomans qui garantissait aux chrétiens et aux juifs au sein de l’Empire, non seulement le droit à la liberté d’exercice du culte religieux, mais aussi celui d’avoir leurs écoles et leurs tribunaux de statut personnel dans le cadre de l’autorité des patriarches et des grands rabbins. Bien sûr, ce système ne peut se comparer avec celui moderne des droits de l’homme, mais à période historique égale rappelons qu’en Europe on continuait à brûler des hérétiques et on ne supportait aucune présence non-chrétienne. Cet arrangement juridique (que je n’appelle pas « tolérance », mais un véritable « statut ») dans l’Empire ottoman était quelque chose d’assez remarquable. Evidemment, les massacres d’Arméniens ou d’Assyriens à la veille et pendant la grande guerre 14-18 sont largement dus au nationalisme laïc des pantouraniens Jeunes-Turcs et non aux politiques classiques de l’Empire dans ses beaux jours. Rappelons ici que l’égalité entre musulmans et non musulmans est décrétée dans l’empire en 1839 et réaffirmée en 1856.

Ma thèse à l’époque allait à l’encontre de la plupart des publications, déclarations et travaux concernant l’Islam, notamment en France (alors que les orientalistes anglo-saxons étaient plus objectifs). Ainsi par exemple, Ernest Renan avait déjà eu à la fin du XIXè siècle des positions de type raciste dans sa division du monde entre « Aryens » et « Sémites » sur tout ce qui est musulman et islamique. J’ai été amené à m’intéresser à la dernière période de survie de l’Empire ottoman, car je considère mon pays, le Liban, comme étant un dernier bout de cet empire qui se refuse à mourir en se perpétuant dans le système communautaire libanais (qui a d’ailleurs tendance à connaître des crises successives). De même que je suis resté attaché depuis cette époque à la question de savoir ce qu’il est advenu du pluralisme religieux au Moyen-Orient après sa disparition institutionnelle dans le régime ottoman des millets. J’avais été frappé à l’époque par les préjugés de type anthropologique et ethnique, ce que j’appelle les « récits-clichés ». Je terminais ma thèse en mettant en garde le Liban contre une explosion possible, car s’il avait maintenu le système des millet, sa pratique devenait difficilement supportable à cause de la confessionnalisation de tous les domaines d’activité du pays, y compris les positions politiques et postes administratifs, et continue de le rester jusqu’aujourd’hui.

L’Europe et l’Orient, de la balkanisation à la libanisation, histoire d’une modernité inaccomplie

Par la suite, en 1989, j’ai publié ce qui peut être considéré comme une suite de ma thèse, L’Europe et l’Orient, de la balkanisation à la libanisation, histoire d’une modernité inaccomplie (2). J’ai expliqué la difficulté de transposer le schéma d’Etat national à l’européenne sur des peuples qui ont vécu dans les grands empires multi-ethniques et multi-religieux. Je faisais la comparaison entre l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman et je montrais que tous les tourments balkaniques étaient dus au fait que les grandes puissances européennes ne s’intéressaient aux minorités religieuses non musulmanes et prétendaient les protéger, que pour mieux instrumentaliser leurs notabilités au profit de leur politique de puissance dans la Méditerranée de l’Est. J’ai étudié toute cette région comme un ensemble géopolitique unique ; ce qui m’a frappé est la première balkanisation, à la fin du XIXe siècle, qui a été suivie par celle entreprise par les deux colonialismes anglais et français de ce que l’on appelait les provinces arabes de l’Empire ottoman. Cette balkanisation du monde arabe a permis l’implantation de l’Etat d’Israël ; en revanche, les Kurdes et les Arméniens de l’Empire ottoman n’ont pas eu droit à un Etat, contrairement aux promesses que leur avaient fait les puissances européennes. L’Arabie saoudite et sa doctrine wahhabite ont également émergé. Dans cet ouvrage, j’ai comparé le sionisme et le wahhabisme et j’ai estimé qu’il s’agissait de deux systèmes extrêmes et radicaux – chacun à sa façon – qui prenaient en tenaille le monde arabe. Ces idéologies exclusivistes annonçaient la fin du « vivre en commun » entre musulmans et juifs, de même qu’aujourd’hui elles sont vraisemblablement à l’origine des situations d’hostilités entre sunnites, chiites et alaouites et en certains endroits entre chrétiens et musulmans, du fait des mouvements radicaux et souvent terroristes se réclamant de l’islam.

Pour une lecture profane des conflits

Dans le sillage de ce fil conducteur, j’ai écrit un troisième ouvrage, paru en 2011, Pour une lecture profane des conflits (3) qui traduit mon exaspération face aux clichés anthropologiques, essentialisant des communautés qu’elles soient ethniques ou religieuses, ce que je considère être une supercherie intellectuelle et un affront à l’intelligence. J’ai voulu prouver dans cet ouvrage par une approche extrêmement classique de politologie que les malheureux et très violents conflits n’ont rien à voir au Moyen-Orient avec l’ethnique, ou le religieux. Les élites qui se partageaient le pouvoir en sont responsables, mais aussi les grandes puissances intervenantes dans cette région du monde qui ont instrumentalisé les trois religions monothéistes, issues de cette région stratégique, en particulier l’islam et le judaïsme, et instrumentalisent aussi les dirigeants de ces communautés ou des Etats arabes. En réalité, les enjeux des conflits au Moyen-Orient ont porté sur la répartition des ressources naturelles et sur le contrôle de points de passage stratégiques dans tout l’est de la Méditerranée, notamment le détroit des Dardanelles.

La nouvelle question d’Orient

Dans La nouvelle question d’Orient (4), qui complète les trois ouvrages que j’ai cités, j’ai estimé que cette question d’Orient constitue toujours une question d’Occident qui s’est prolongée en Yougoslavie et actuellement en Irak, en Syrie, en Libye et au Yémen. Ce sont des conflits entre grandes puissances internationales, des histoires de géopolitique, des phénomènes écrasants pour les sociétés faibles de cette région.

Mon ouvrage explique bien que les élites gouvernantes des peuples de la région sont manipulées comme l’ont été celles des peuples slaves des Balkans. Aujourd’hui, c’est l’OTAN, le plus grand bloc militaire de l’histoire de l’humanité, qui pèse sur toutes les politiques, non seulement militaires, mais également culturelles et académiques en Occident. Dans un autre de mes ouvrages L’Europe et le mythe de l’Occident (5), je déconstruis et je dénonce cette attitude permanente de peur qui est créée dans des pays qui se disent occidentaux et qui invoquent toujours une peur du déclin, peur qui remonte à Montesquieu dans son célèbre ouvrage sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains. En Occident, s’est donc installée une tradition de peur du déclin, dont a bien témoigné au début du XXè siècle l’ouvrage célèbre et très séduisant d’Oswald Spengler sur Le déclin de l’Occident (6) publié en allemand en 1918 et plus près de nous celui de Paul Kennedy Naissance et déclin des grandes puissances : transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000 (7) qui met en garde contre le déclin de l’Empire américain. En Europe, la tendance est de voir tous les peuples du pourtour de la Méditerranée comme les futurs barbares qui vont l’envahir.

Lire : Georges Corm, La nouvelle question d’Orient, Paris, La Découverte, 2017.

Notes :

(1) Georges Corm, Histoire du pluralisme religieux dans le bassin méditerranéen, Paris, Geuthner, 1971.
(2) Georges Corm, L’Europe et l’Orient, de la balkanisation à la libanisation, histoire d’une modernité inaccomplie, Paris, La Découverte, 1989.
(3) Georges Corm, Pour une lecture profane des conflits sur le « retour du religieux » dans les conflits contemporains du Moyen-Orient, Paris, La Découverte, 2012.
(4) Georges Corm, La nouvelle question d’Orient, Paris, La Découverte, 2017.
(5) Georges Corm, L’Europe et le mythe de l’Occident, la construction d’une histoire, Paris, La Découverte, 2009.
(6) Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident. Esquisse d’une morphologie de l’histoire universelle, 2 volumes, Paris, Gallimard, 1976.
(7) Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances : transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000, Paris, Payot, coll. Petite bibl. Payot

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