Antipresse 66:ENFUMAGES par Fernand Le Pic: Nato Lex Sed Lex-« Summum jus,summa injuria »

 

 

 

Antipresse 66

 


N° 66 | 5.3.2017

Exergue

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Dans ce numéro

  • Slobodan Despot, Pascal Vandenberghe et Eric Werner évoquent la mémoire d’un grand éditeur disparu, Vladimir Dimitrijević, à l’occasion de la parution de ses entretiens avec Gérard Conio.
  • Fernand Le Pic poursuit ses fouilles dans les souterrains et les coulisses de l’information, et commence à dévider la pelote des relations subtiles entre l’OTAN, la presse et la «lutte contre la désinformation».

Agenda

Dans le cadre de la Semaine de la femme 2017 organisée par l’Association de Clages et présidée par Lusila Despot, à la Vidondée de Riddes (6-12 mars), nous signalons entre autres deux soirées exceptionnelles. Les frères Teofilović chantent a capella, avec une coordination et une poésie étonnantes, des chants traditionnels serbes qui remontent parfois à la nuit des temps. Mercredi 8 et jeudi 9 mars à 20h, entrée CHF 25.. Cela étant, tout le programme de la semaine vaut le détour!


NOUVELLEAKS par Slobodan Despot

Le cercle des poètes réels

Je suis entré aux éditions L’Age d’Homme en 1986, à peine âgé de dix-neuf ans. Je m’étais inscrit à l’université de Lausanne sans conviction et je voulais financer mes études tout seul. Mon professeur de français au lycée m’avait recommandé d’aller frapper à la porte de cette maison prestigieuse dont le siège était également à Lausanne. A l’époque, L’Age d’Homme jouissait d’une renommée mondiale pour ses grandes traductions du monde slave, en particulier les œuvres immenses de Vassili Grossman et d’Alexandre Zinoviev. En plus de leurs exceptionnelles qualités littéraires, les grands auteurs slaves publiés à L’Age d’Homme étaient porteurs de témoignages capitaux et irréfutables contre un empire qu’il était encore malséant et dangereux de critiquer: le régime soviétique. Grossman comme Zinoviev, du reste, avaient d’abord été imprimés à L’Age d’Homme en langue originale russe et réintroduits en URSS par des canaux clandestins.

Premiers labeurs

Vladimir Dimitrijevic (Dimitri pour le cercle des amis et connaissances) passait pour un énergumène, un flibustier et un fieffé réactionnaire. On lui reconnaissait néanmoins une culture immense, des intuitions de prophète ainsi qu’un flair éditorial hors du commun. Avant d’être reçu par lui, j’avais dû attendre des heures durant, comme chez le dentiste, dans une salle d’attente constituée de deux banquettes de bus VW. Je lui avais apporté des essais de traduction manuscrits. Il n’avait pas même ouvert mon cahier, mais m’avait fixé d’un air maussade, s’était tourné vers son fouillis de dossiers et en a tiré un pavé de la taille d’une Bible. «Pourriez-vous me traduire ceci?» Ce n’était pas la Bible, mais ce n’en était pas loin. Le Pécheur de Dobrica Ćosić (Dobritsa Tchossitch), le plus grand écrivain serbe vivant, qui était aussi le plus illustre opposant au régime titiste. Il vivait encore en résidence surveillée, mais sa production littéraire était tolérée. Tolérée sans plus: Le Pécheur était à la fois un best-seller et un motif de mise aux arrêts si on vous piquait à le lire pendant votre service militaire. C’était aussi la première partie d’une trilogie colossale sur la folie des luttes intestines du communisme à la veille de la IIe Guerre mondiale: Le Temps du Mal. Cette imposante œuvre littéraire et politique était confiée sans un instant d’hésitation aux bons soins d’un étudiant inconnu.

J’ai donc traduit les 800 pages du Pécheur, maladroitement, en quelques mois. Puis la suite — plus de 1000 pages —, durant l’été de mes vingt ans. Dix heures de travail de forçat chaque jour pendant que mes camarades d’études bourlinguaient ou se doraient la pilule. Le métier du livre m’a été inculqué comme chez les artisans de jadis le maniement des outils: à force d’usage, jusqu’au sang, jusqu’à l’évanouissement.

Je pensais alors que ces travaux n’étaient que des expédients. Mon projet était de m’inscrire à l’académie de cinéma de Prague. On n’y avait pas voulu de moi. J’ai poursuivi en parallèle des études de lettres à l’université et la pratique des lettres dans la traduction et l’édition. Inutile de dire que la différence entre la théorie et la pratique s’est rapidement révélée abyssale.

C’est stupéfiant à écrire aujourd’hui, mais on était encore au temps du Rideau de Fer. Au-delà de Checkpoint Charlie, c’était la misère, la terreur, la censure. En-deçà, à Berlin, la liberté d’expression, d’entreprise, de développement… Et une sécurité, une aisance qui rendaient la vie presqu’insipide. Influencé par mes lectures de l’époque, j’ai cru comme beaucoup que nous touchions à la «fin de l’histoire».

Le réveil de l’histoire

J’y ai cru, mais pas très longtemps. La guerre a éclaté en Yougoslavie, comme une tempête dans un ciel bleu, au tournant des années 1990. Une monstrueuse machine de propagande et de désinformation s’est mise en place. Bien que d’origine mixte, serbo-croate — typiquement yougoslave, donc —, j’ai pris parti pour le camp des proscrits: les Serbes. De même que je soutenais les Indiens dans les westerns, à l’époque où on les peignait encore comme des sous-humains.

L’Age d’Homme venait de vivre son apogée. En 1986, Migrations de Milos Tsernianski, le «plus beau roman du monde», lui avait valu le Grand Prix de l’Académie française. En Suisse, la collection Contemporains rassemblait les plus fortes voix de la littérature contemporaine, tandis que Poche Suisse rassemblait le meilleur de l’héritage helvétique. L’Age d’Homme hébergeait les plus éminents auteurs belges, les grandes traductions classiques, l’histoire du cinéma, le théâtre d’avant-garde. L’Age d’Homme publiait l’intégrale du merveilleux Georges Haldas et poussait avec Vladimir Volkoff jusque dans les eaux du best-seller…

Au moment de mon arrivée, ces belles années prenaient fin. Avec Gorbatchev et le démantèlement de l’URSS, on s’était empressé de décréter l’antisoviétisme has-been pour ne pas devoir lui donner raison. Vladimir avait perdu de précieux soutiens. Les ventes fléchissaient. J’attribuais alors cette crise à la conjoncture. Je vois aujourd’hui qu’elle avait aussi d’autres motifs. Notamment celui-ci, qui était encore invisible: le règlement de comptes du monde occidental avec le monde russe. L’assèchement graduel de l’intérêt culturel pour le monde de l’est. La réduction de la littérature et du cinéma russes «eurocompatibles» à des histoires d’ivrognes et de crétins corrompus.

De 1989 aux années 2000, la Russie n’a plus existé sur la scène internationale. Les Allemands et les Américains avaient décidé de dépecer la Yougoslavie et de «punir» les fidèles alliés des Russes sur place (qui étaient aussi ceux des Français, autres absents de l’histoire): les Serbes. C’était une curée explicite, haineuse, à ciel ouvert, masquée par un lavage de cerveaux d’une ampleur jamais vue. Volkoff, spécialiste du genre, allait l’appeler un «cas d’école» de désinformation. Dans ce contexte, nous avons créé, V. D. et moi, un «institut serbe» à Lausanne ainsi qu’une petite revue brochée que nous imprimions nous-mêmes, dans nos locaux: Raison garder. Qu’on le croie ou non, cette revue — et elle seule — a recensé en temps réel les grandes manipulations de masse et les false flags que des auteurs impartiaux décortiqueront après coup. (Voir notamment Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire (Albin Michel) de Jacques Merlino, qui vaudra à son auteur, alors directeur des infos à France 2, une spectaculaire déchéance professionnelle.)

Je n’ai pas une ligne à regretter, pas une phrase à changer à cette première incursion dans l’«antipresse». Notre revue avait vraiment su «raison garder» en une époque de folie et d’aveuglement où des ouvrages tendancieux truffés de centaines d’erreurs factuelles comme Vie et Mort de la Yougoslavie du ridicule Paul Garde tenaient lieux de référence pour les journalistes et les diplomates. Une décennie après les événements, je créerais une nouvelle maison d’édition, Xenia, entre autres afin de continuer de publier des grands «chaînons manquants» tels que l’enquête de Jürgen Elsässer sur la manipulation du djihadisme par les services secrets occidentaux au temps de la guerre yougoslave (Comment le Djihad est arrivé en Europe).

Le grand tri

En attendant, cette polémique avait changé mon destin. Je ne deviendrais ni cinéaste, ni grand mandarin. J’ai fini par abandonner l’université, découragé tant par le conformisme pompeux qui y tenait lieu de science que par la passivité du milieu académique à l’égard d’une déformation massive de l’histoire par les médias. L’Age d’Homme, dont le patron lui-même avait mis en jeu la réputation à cause de cette guerre, restait mon dernier refuge et ma seule académie. Mon frère Marko m’y a rejoint en ce temps-là. Nous avons traduit, mis en forme, illustré, édité, des centaines d’ouvrages. Le premier conflit de l’après-guerre froide avait fait le tri autour de nous. Il y avait les spectres qui, tout instruits qu’ils étaient, s’alignaient sur la rumeur commune et nous répudiaient pour péché d’opinion. Et puis les vivants qui, comme Volkoff, Zinoviev, Dutourd, Marejko, Werner ou Haldas, restaient fidèles à la maison dans la tourmente.

Dimitri était malcommode, avare, caractériel et orgueilleux, mais il mettait la littérature et les idées au-dessus de tout. Avec lui et ses auteurs, j’ai appris très jeune que la régression totalitaire n’était pas liée à un pays, ni à une idéologie, mais à la modernité elle-même. Et que la littérature en soi, quand on y croit et qu’on s’y consacre vraiment, est une forme de résistance universelle.

La liberté d’esprit avait un prix: celui de la solitude, de l’incompréhension et du dénuement. There is no free dinner, disent les Anglo-Saxons. Si vous voulez manger à la table des esprits libres et des écrivains sans concessions, vous devez souvent vous contenter de pâté froid. Et c’était bien notre menu. Dimitri était tout le temps sur la route avec ses fourgonnettes. Nous nous arrêtions sur des aires de repos, en Bourgogne ou dans le Jura, pour avaler un bout de fromage et de saucission, fouettés par le vent. Nous parlions des auteurs, des projets, de l’idiotie contemporaine ou des beautés de la France. Nous étions libres.

J’ai quitté l’Age d’Homme en 2004, n’arrivant plus à m’entendre avec cet homme difficile. En partant, je lui ai prédit son sort et celui de la maison. Aujourd’hui, sous la direction de sa fille Andonia, L’Age d’Homme a changé de domaines d’intérêt. Ceux qui l’ont connu dans les années héroïques savent que c’était bien plus qu’une maison d’édition: une zone libérée.


CANNIBALE LECTEUR de Pascal Vandenberghe

Gérard Conio et Vladimir Dimitrijević: l’amitié et la littérature

Pour ce numéro d’Antipresse consacré à Vladimir Dimitrijević, à l’occasion de la parution de Béni soit l’exil! (Édition des Syrtes/L’Âge d’Homme), livre d’entretiens entre Gérard Conio et Vladimir Dimitrijević, j’ai demandé à Marko Despot, qui a édité et publié le livre, de nous en raconter l’histoire et d’en reconstituer l’arrière-plan. Il a choisi pour cela d’y associer Gérard Conio lui-même. Je les remercie tous deux d’avoir accepté de se prêter au jeu.

Avant de leur laisser la parole, un mot quand même sur un passage du livre qui m’a donné une raison supplémentaire de regretter le décès prématuré et accidentel de Vladimir Dimitrijević, qui affirmait: « Aucun des écrivains que j’ai publiés n’est devenu une coqueluche des médias» (p. 361). Disparu en juin 2011, il n’aura pas pu assister au succès mondial de Joël Dicker, auteur qu’il avait découvert et proposé à Bernard de Fallois de coéditer: La vérité sur l’affaire Harry Quebert (De Fallois/L’Âge d’Homme) est paru plus d’un an après sa mort, en septembre 2012. Et depuis que ce livre a connu le succès que l’on sait, je me suis toujours interrogé: j’aurais été très curieux de savoir comment Dimitri aurait vécu et commenté cette «affaire Joël Dicker», qui est venue démentir cette affirmation, pour ne pas dire cette certitude qu’aucun de ses auteurs ne serait la coqueluche des médias. Certes, Joël Dicker est atypique dans son catalogue, mais ses deux premiers romans (le premier, Le dernier jour de nos pères, a été publié en janvier 2012) sont bel et bien estampillés «L’Âge d’Homme».

Pascal Vandenberghe

Un livre… inconcevable!

On ne saurait ignorer une requête de Cannibale Lecteur. Du coup, lorsqu’il m’a demandé d’évoquer la genèse de Béni soit l’exil!, je me suis replongé dans mes souvenirs, puis j’ai demandé à Gérard Conio de battre le rappel des siens. Et, au risque de décevoir le Cannibale, nous nous nous sommes trouvés dans l’impossibilité d’établir le processus de conception de cet ouvrage unique.

La raison en est simple: Béni soit l’exil! est un livre de conversations, et il est inenvisageable de reconstruire une conversation, pleine de digressions qui plus est.

Cependant, je peux évoquer les grandes étapes de sa rédaction. Tout débute en 1996. Gérard Conio et Vladimir Dimitrijević se connaissent depuis une trentaine d’années. Le premier a traduit des chefs-d’œuvre de la littérature russe et polonaise, et a écrit des ouvrages marquants sur les avant-gardes soviétiques. Les deux sont amis, avant tout. Et ils ont de longues discussions, qui touchent à tous les sujets. L’idée leur vient naturellement d’enregistrer leurs échanges pour en faire un livre. Et l’aventure commence: 1996 et 1997 ont été les grandes années de ce dialogue pétulant. «La conversation de Vladimir Dimitrijević était empreinte de son charisme, elle reflétait sa passion des livres autant que son insatiable curiosité des hommes et des idées. Il y mettait le même bouillonnement intérieur avec lequel il fourbissait ses projets d’édition. Mais elle était pour lui un art à part entière et était moins un exutoire de ses pensées secrètes que la recherche d’une communication poétique du même ordre que celle qui inspirait son ouverture sur le monde et sa vocation de passeur de “l’autre Europe”.»

Vladimir Dimitrijević était un causeur, un «homme de parole». Il éprouvait toutes les peines du monde à écrire. Il évoquait souvent l’image, pour lui cauchemardesque, de l’écrivain assis derrière son bureau. L’éditeur ne comprenait pas le travail de l’écrivain. Ou plutôt sa patience. Lui-même n’aurait pu imaginer perdre son temps à formuler sa pensée. Donc, deux années prolifiques où les amis se parlent, se coupent, digressent, et enregistrent. Puis, la passion des premiers jours fait place à une complicité apaisée, qui n’est plus dictée par l’urgence. Leur conversation se poursuivra jusqu’en 2011, année de la mort accidentelle de Vladimir Dimitrijević.

Les quatre cents pages du livre sont d’abord agencées selon un ordre chronologique. Bernard de Fallois, qui avait accepté dans un premier temps de le publier avant d’y renoncer, fait remarquer à Gérard que l’ouvrage part dans toutes les directions. Ce dernier décide donc de le structurer thématiquement, lui donnant ainsi une cohérence qu’il n’avait pas. Il faut savoir que Béni soit l’exil! est le résultat de la retranscription de plus de 80 cassettes audio! Il y aurait matière à publier un ou deux autres livres…

Mais ce qui est important, dans cet ouvrage, c’est ce que Gérard appelle le «tiers inclus», idée qu’il a développée dans son dernier livre, Théologie de la provocation (Syrtes, 2015). Il cite Aleksander Wat: «C’est l’introduction du tiers, ce qui veut dire que lorsque vous serez deux à vous rassembler, je serai là entre vous. Cette éducation soviétique apparaît déjà en prison. Cela signifie : mon ami codétenu est mon ami par le NKVD, mon frère est mon frère par le NKVD, c’est-à-dire par la police, par le parti, par l’intermédiaire de Staline. Évangélique : lorsque vous serez deux rassemblés, je serai là parmi vous. » Et Gérard poursuit: «Celui qui a dit : “Je serai toujours avec vous”, en posant la première pierre d’une communauté soudée par la présence consubstantielle d’un tiers inclus, d’un espion divin, introduisait dans la condition humaine une altération fondamentale qui ne devait se résoudre que dans la parousie. Étrangement, la parole même du Christ était porteuse de cette révolte des Fils contre les Pères qui a “provoqué” les cataclysmes de l’ère moderne. Qui n’a pas revécu pour son propre compte l’effroyable étonnement du Fils blessé par le Père, du Fils déçu par le Père, du Fils sacrifié vainement par le Père pour redonner un sens à l’histoire, à toutes les histoires, la petite et la grande, l’individuelle et la collective ? Cette déception fondamentale devant la trahison de notre prochain attend chacun de nous à un moment donné de notre vie. Chestov et Rozanov, ces penseurs de l’Apocalypse, l’ont bien compris : le message d’amour du christianisme “blanc” recouvre un autre message de terreur et de ténèbres, celui du christianisme “noir”. Le mot de Tertullien, credo quia absurdum, doit être mis en exergue de toute l’histoire moderne qui se confond avec l’essor du capitalisme et l’expansion universelle de la “ société de marché ”.»

Pourquoi parler ici du tiers inclus? À la différence du tiers maléfique évoqué dans les lignes précédentes, la présence immanente qui a animé la rédaction de Béni soit l’exil! est l’amitié entre les deux hommes, et l’amour pour la littérature. La présence du tiers ressort de toutes les pages du livre: tous les thèmes abordés, toutes les idées développées sont empreintes de cet amour partagé de la littérature, qui dit le monde et l’explique. Pour terminer, voici un court extrait de ce que dit Vladimir Dimitrijević lui-même dans Béni soit l’exil! (p. 18) de la littérature et de ce qui justifie son métier d’éditeur:

«La littérature représente pour moi une dimension intemporelle qui complète la vie. Nous ne saurions jamais, sans cette alchimie magique, comment vivaient les Babyloniens, ce que ressentaient les pharaons sur leurs chars et les femmes dans leurs boudoirs, ce qui préoccupait les royaumes et les nations, les artisans et les paysans, et ignorerions les mœurs et les sensations qui habitaient les gens que nous n’avons pu connaître ni dans le temps, ni dans l’espace.

Je cherche dans chaque livre la pièce manquante de cette immense mosaïque qu’est l’existence. Cela provient évidemment de ce traumatisme premier né de l’interdit, de la censure, et que je voudrais briser en publiant, ou tout simplement en parlant des livres qui me semblent essentiels pour les gens que je connais, ainsi que pour ceux que je ne connaîtrai jamais. Car il n’existe pas de rupture entre la littérature du passé et celle du présent, entre les bardes et les écrivains du XXIe siècle.»

Marko Despot

ENFUMAGES par Fernand Le Pic

Nato Lex Sed Lex

Tout est parti de cette application Decodex promue par la société d’édition Le Monde, et dont la promesse officielle est de démasquer «les sources trompeuses» et déterminer «en temps réel» si les sites et profils de réseaux sociaux «sont plutôt fiables ou non».

Nous avons en effet décidé de remonter à la source technologique de Decodex fournie par Google. Partant de la direction du Monde (sans jeu de mot), nous avons débouché sur un terrain de jeu militaire tentaculaire. Il associe le Pentagone et l’OTAN à une quantité innombrable de structures publiques (organisations internationales, organisations intergouvernementales, organisations régionales, etc.) et privées (grands groupes internationaux, médias, ONG, etc.)

Il nous a fallu un certain temps pour découvrir un fil rouge exploitable. Nous avons suivi celui de la doctrine otanienne connue sous le nom de «Comprehensive Approach».

Elle témoigne d’une extraordinaire détermination américaine à faire jouer ensemble des pays et des univers professionnels des plus variés, afin d’y piocher les capacités dont elle besoin pour maintenir et renforcer son leadership. Cette «Comprehensive Approach» fut imaginée dès le lendemain de la disparition du Pacte de Varsovie mais n’atteignit sa pleine maturité qu’au tournant de l’année 2010.

Schéma CMOC
Schéma CMOC

Schéma publié par la National Defense University (Washington DC), déc. 2011 (p. 128) [1]

Grand chemin faisant, après avoir notamment annexé la plupart des anciens États du Pacte de Varsovie de gré ou de force, l’OTAN n’a cessé d’affiner cette doctrine, pour y inclure en particulier la «désinformation». Cette dernière est associée à un concept de «guerre hybride», dont on assigne l’origine à la Russie, qu’on peut ensuite accuser d’en faire ses choux gras, avec notamment le retour très réussi de la Crimée au sein de la Mère patrie.

Depuis lors, on ne compte plus les déclarations officielles, les commentaires d’experts, les colloques, les conférences, les articles, les livres et surtout les effets d’annonce au sujet des «menaces hybrides», qu’il faudrait donc à présent traiter de toute urgence.

Ce concept a pourtant fait son apparition officielle dans le jargon de l’OTAN dès 2009 [2] et, à l’époque, sans aucun rapport avec la Russie. En fait il était devenu un sujet de réflexion encore plus tôt puisqu’il s’inspire très directement d’un célèbre rapport des deux officiers supérieurs chinois, les nommés Qiao Liang et Wang Xiangsui, publié en Chine en 1999 sous le titre de Guerre hors limites (超限战) [3], et immédiatement traduit en anglais, la même année, sous le titre Unrestricted Warfare.

Cette doctrine de l’OTAN voit donc le jour aux États-Unis et bien avant le coup d’État de Maïdan. Autrement dit, ce n’est pas la réintégration de la Crimée qui a déclenché une «réponse» à une «attaque hybride» imaginée et menée pour la première fois par la Russie. Il semblerait plutôt que les stratèges américains du Perception Management aient fait coïncider une doctrine préalable avec une succession d’actions conçues pour provoquer une telle perception. Un renversement chronologique très classique dans ce domaine, d’autant qu’il permet de justifier en parallèle une augmentation substantielle des budgets de défense européens, eux-mêmes très profitables à l’industrie militaire américaine.

C’est donc l’élaboration otanienne de ce panier de «menaces hybrides» que nous allons explorer dans les prochaines livraisons d’Antipresse, ouvrant ainsi une première enquête à épisodes, façon série américaine. On y trouvera bien sûr quelques infos sur les attaques conventionnelles et non conventionnelles, mais aussi des cas intéressants de collaboration directe et structurée d’ONG avec l’OTAN, ou de relais politiques mis à la charge de l’Union européenne et des pays membres du Partenariat pour la Paix, dont la Suisse. On rencontrera aussi des scenarii de «migrations économiques» de populations, dans des réflexions très antérieures aux expéditions que l’Europe connaît aujourd’hui. Les questions de l’«extrémisme idéologique», de l’«instrumentalisation du droit international», entreront également dans cet inventaire. Mais c’est surtout le nouveau traitement des opérations de désinformation (aussi vieille que le monde), qui accaparera notre attention.

Un rapport du patron militaire de l’OTAN, le Commandant suprême des forces alliées en Europe ou «SACEUR» (Supreme Allied Commander Europe), en date du 25 août 2010, explique en effet en quoi la désinformation s’inscrit dans la guerre hybride pour «discréditer le rôle de l’OTAN, sa légitimité, sa crédibilité, et sa conduite, tout en sapant en parallèle l’activité des gouvernements des états membres». Même si cela ressemble fort à l’hôpital qui se moque de la charité, puisque le patron de l’OTAN feignait ainsi de redécouvrir les principes de subversion qui gouvernent sa propre doctrine [4], c’est son intégration dans le concept de guerre hybride qui méritera toute notre attention, puisqu’aujourd’hui, une opération de désinformation peut être entendue comme un facteur déclenchant du fameux «article 5 », c’est-à-dire le point de départ d’une vraie guerre.

C’est en raison de la masse de sources très hétérogènes à relier entre elles et qu’il nous faudra présenter dans un langage purifié de sa gangue d’acronymes militaires, que les résultats de notre exploration seront traités par morceaux et par étapes dans les prochains numéros de l’Antipresse.

Nous bouclerons la boucle lorsque nous aurons su expliquer en quoi Decodex et bien d’autres «outils» et cercles d’influence, travaillent, en fait et en droit, dans un cadre otanien très précis, non seulement idéologique, mais également organique et fonctionnel. Et que nous aurons su décrire très objectivement en quoi ces applications et développements informatiques aux budgets quasi illimités ne sont que des armes de braconnage sur nos terres de pensée ancestrales, donnant l’illusion aux faux héritiers de la liberté de la presse de pouvoir jouer les gardes-chasses du bon côté de la battue, confondant cette liberté avec un lâcher de gibier.

Alors, si nous ne sommes pas stoppés net d’ici-là par cette traque que l’on eût préférée à courre, nous vous donnons rendez-vous dans un très prochain numéro d’Antipresse hybride (ou sans brides?)!

NOTES:

[1] « Capability Development in Support of Comprehensive Approaches», consultable sur le site de l’ETHZ.

[2] Voir: «Multiple Futures Projects final report» (avril 2009). Et: International Military Staff M-0423-2009 «Development of a Military Concept for Countering Hybrid Threats» (23 juillet 2009).

[3] Il sera traduit en français dès 2003.

[4] Par exemple la «NATO PSYOP Policy: MC 402, AJP-3.7» qui autorise le soldat de l’OTAN mais aussi ses relais privés, à «user de méthodes de communication et autres moyens, en direction d’audiences agréées, en vue d’en influencer les perceptions, les attitudes et les comportements, dès lors qu’ils affectent l’accomplissement des objectifs militaires et politiques [de l’OTAN]».


Main courante

OSCARS | L’apothéose du cerveaulavage

SUISSE | courtoisies OTANiques (Audio)

DONNÉES | Vers la fin du secret d’Etat? (Audio)

SYRIE | Le cimentier français puni pour avoir imité… son propre gouvernement!

OTAN | Bientôt des bombes contre des blogs?

log.antipresse.net. Un bon moyen de garder la tête froide.


Eric Werner évoque V. D.

Souvenirs d’un auteur

Mes rapports avec Dimitri furent d’abord ceux d’un auteur avec son éditeur. Dimitri ne fut pas exactement mon premier éditeur, mais très vite, en revanche, le deuxième. Il édita au moins six de mes livres: au moins six, car il en édita en réalité un septième aussi: à moitié en tout cas. Comment et dans quelles conditions, je le raconterai peut-être un jour. Mais peut-être est-il encore trop tôt pour le faire. Qu’en pensez-vous, cher Slobodan?

Il me faudrait aussi raconter comment Dimitri envoya un jour promener l’un de ses visiteurs, un notable au bras long. Il était venu le voir pour l’inciter à ne pas publier un de mes manuscrits, manuscrit dont il avait eu vent. Très vite ensuite le livre parut. De cela aussi, bien sûr, je lui reste reconnaissant.

Dimitri n’a jamais été exactement pour moi un ami. Je suis sur ce point de l’avis d’Aristote, qui disait que l’amitié présuppose une certaine réciprocité dans les rapports. En l’occurrence, cette réciprocité n’existait pas. J’étais redevable à Dimitri de beaucoup trop de choses. Je ne dirais pas non plus qu’il a été pour moi un «maître», en l’acception humaniste du concept. Un «maître», assurément non, même si j’ai appris beaucoup de choses à son contact.

En revanche, peut-être, une sorte d’oracle. Je l’écoutais comme on écoutait la Pythie de Delphes. Fasciné, souvent même la bouche ouverte, comme on devait certainement l’être quand on se trouvait en présence de cette dernière. Car ce qu’il disait n’était pas ce qu’on entendait ailleurs. C’était même, le plus souvent, le contraire. Par exemple, quand il développait l’une de ses idées favorites, celle suivant laquelle la Suisse était en avance sur son époque. En avance, et non en retard, comme le croyaient les progressistes locaux, fustigeant à journée faite l’esprit rétrograde de leurs concitoyens. En avance, car le conditionnement social joint à la robotisation y étaient plus poussés qu’ailleurs. C’est ce que disait Dimitri. Il n’excluait pas, au demeurant, que la Suisse eût été choisie comme terrain d’expérimentation dans ce domaine.

Pourquoi non. J’ai lu tout récemment que la Suisse figurait en tête sur une liste d’une trentaine de pays industrialisés classés suivant le critère du rythme de vie [1]. Il est significativement plus élevé en Suisse qu’ailleurs. Je le crois volontiers.

Dimitri ironisait par ailleurs sur les gnous, bêtes particulièrement peureuses en lesquelles il voyait l’illustration même du suivisme post-humain, allié à l’éternelle servilité. Car, bien sûr, la motivation première du suivisme est la peur: peur des autorités, du qu’en-dira-t-on, des médias archi-verrouillés, contrôlés et censurés, de bien d’autres choses encore. Mais il n’est plus ici question seulement de la Suisse. La Suisse est à cet égard un pays comme les autres.

Dimitri s’exprimait ainsi dans une des pièces sans fenêtre de L’Age d’Homme, ou encore dans le couloir central de la maison, à l’heure de la pause de 10 heures. L’éclairage était faible, des parois entières de livres sur deux ou trois rangées nous entouraient de tous côtés. Très souvent, par terre, du papier administratif, des lettres d’avocats à peine ouvertes, etc. On marchait dessus, c’était l’antre de la Pythie.

Dimitri rendait des oracles, mais c’était aussi le cas des auteurs qu’il éditait. On pense ici bien sûr à Zinoviev. Sauf que Zinoviev ressemblait aussi à Cassandre. Il annonçait la chute de Troie. Dimitri n’était ni pessimiste, ni optimiste, juste ironique. Lors de ses obsèques, Slobodan me fit remarquer que les autorités brillaient par leur absence. Normalement, elles lisent les avis mortuaires. Là, personne. Aucun représentant non plus de la culture officielle. Ce sont là des signes, il faut les interpréter.

Eric Werner

NOTE:

[1] Christophe Bouton, Le temps de l’urgence, Le Bord de l’eau, 2013, p. 29.


Pain de méninges

La presse nous a «toujours» menti

La suspicion à vie à l’égard de la presse était un fruit durable de l’expérience de la guerre chez l’homme ordinaire. On pourrait même dire que l’actuelle dévaluation de la presse imprimée et du langage en soi remonte à la Grande Guerre. Parlant de la Somme, Montague observait en 1922: «La plus sanglante défaite dans l’histoire de la Grande-Bretagne… pouvait survenir… le 1er juillet 1916, et notre Presse s’avancer, plate et bavarde et graphique, avec rien à dire sinon que nous n’avions pas eu la meilleure des journées — une victoire pour ainsi dire. Des hommes qui avaient survécu au massacre lisaient les articles bouche bée… Ainsi en arrive-t-on à ce que chacun de ces millions d’ex-soldats lise… avec cette maxime à l’esprit: “On ne peut croire un mot de ce qu’on lit“.»

— Paul Fussell, The Great War And Modern Memory, trad. Slobodan Despot. Signalé par @wrathofgnon


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