Atelier des média:Santé, climat, terrorisme… Ces experts autoproclamés qui envahissent les médias-cette question des « experts » est simple:dans un domaine donné il n’existe qu’une poignée d’experts,ceux qui ont été autant acteurs que penseurs comme ce fut le cas en finance et monnaie de Jacques Rueff;tous les autres ne sont que de petites mains qui doivent rester à leur place car incapables de synthèse

A l’heure du fact-checking permanent, le citoyen est friand de décryptages en tous genres. Au gré de l’actualité, les médias font ainsi appel à des panels d’expert pour décrypter l’information… quitte à, parfois, faire appel à nombre d’individus douteux, dont les motivations sont souvent aussi floues que l’expertise… De quoi alimenter le scepticisme sur la crédibilité, l’objectivité, voire l’indépendance des médias.

La scène est bien connue des téléspectateurs : à chaque évènement significatif, du petit scandale politique à l’attaque terroriste, déboulent sur les plateaux de télévisions des spécialistes de tout calibre, souvent experts auto-proclamés. Le fondement de leur légitimité ? Un hobby, un livre écrit entre deux trains ou une vague expérience professionnelle en rapport avec le sujet (quand le CV n’est pas tout simplement bidonné). Le plus souvent, leur principale qualité est de s’être rendu disponible lorsqu’un média le leur a demandé.

Le paradoxe de l’analyse instantanée

Dans le cas d’un événement nécessitant des interventions « Live » (les fameuses « Breaking News »), ils ne savent rien ou presque de ce dont il est question, mais ils ont un avis sur « ce dont il pourrait s’agir ». Pour la plupart des médias, le but est assez simple : il faut occuper le temps d’antenne le temps d’avoir plus d’informations. Pour les experts en question, reconnaissons tout de même que la mission est périlleuse : il s’agit de « comprendre un fait d’actualité, l’interpréter et le qualifier au moment même où il se déroule », comme le résume très justement du Thierry Devars, chercheur au Celsa. Une mission quasi-impossible sans prendre, précisément, le temps de l’analyse.

Mais le tempo médiatique n’autorise pas ce genre de luxe. Pour garder le téléspectateur devant son écran (et donc maximiser ses recettes publicitaires lors des pauses) il faut parvenir à donner du sens immédiatement à un fait. Une gageure qui revient souvent à « meubler en réalité le vide avec du vide », comme le décrit David Thomson, journaliste à RFI. Ne pas oublier que ceux qui répondent au téléphone sont généralement ceux qui ne travaillent pas ou peu. De plus, les vrais spécialistes ou les chercheurs de renom, travaillant par exemple au sein des services de renseignement, ne répondent pas, ou peu, aux sollicitations des médias. « Le développement des chaînes info a maintenu à flot des gens qui ne vivent plus que de ça », ironise Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

De la géopolitique aux questions techniques

Les experts, les vrais, ont un rôle fondamental à jouer dans les médias, car les compétences de vulgarisation sur certains sujets sont rarement à la portée du premier venu. Sur des questions complexes à aborder, ce qui est rapproché aux médias n’est pas tant le fait d’essayer de trouver quelqu’un susceptible d’éclairer un sujet, que de se faire abuser par ceux qui ont précisément besoin d’une visibilité médiatique pour asseoir leur réputation, conforter leur ego ou étendre leur business.

La géopolitique est probablement le domaine qui fait le plus appel à des experts et autres spécialistes auto-désignés, en raison de son lien avec l’actualité : à chaque attaque terroriste le même train de spécialistes défile devant les rédactions. Sont particulièrement visibles dans ces cas-là les « anciens de » telle ou telle officine secrète, ou les chercheurs-écrivains, présidents d’observatoires obscurs : d’Alain Bauer à Claude Moniquet en passant par Frédéric Encel. Les uns ou les autres peuvent se targuer de connaitre un peu le milieu, et d’avoir écrit des ouvrages en relation avec les sujets. Mais guère plus, généralement. Frédéric Encel est ainsi un universitaire, spécialiste de la géopolitique du Proche-Orient et du conflit israélo-palestinien, mais cela ne le qualifie pas toujours pour s’exprimer sur les questions de terrorisme en France par exemple. Roland Jacquard est de son côté le fondateur de l’Observatoire international du terrorisme et peut dérouler un CV impressionnant émaillée de publications maintenant anciennes. Sauf que l’observatoire en question n’accueille qu’un seul membre, son fondateur, et ne publie rien, à l’exception de documents à l’authenticité douteuse.

Plus inquiétants sont les profils de personnalités comme Samuel Laurent, dont l’existence publique commence véritablement avec la publication de trois livres en un an sur le djihadisme, en 2013. Invité par la suite sur nombre de plateaux télé, il fera par la suite les frais d’un article de Libération, qui attaque à la fois ses livres et sa biographie. Blacklisté des principaux médias, sa visibilité médiatique est depuis quasi-nulle. Mais le mal est fait : on sait désormais qu’un média peut donner une audience à de parfaits inconnus, sans vérification élémentaire des CV.

Ego, lobbies et intérêts économiques

Les motivations des intéressés sont très variables. Des profils comme ceux de Samuel Laurent agissent vraisemblablement par égo, pour médiatiser un CV et lui donner de la respectabilité. Il y a aussi les fanatiques d’une cause, prêts à tout pour faire valoir leurs opinions devant les médias. L’ancien Ministre Claude Allègre est ainsi connu pour être un fervent climato-sceptique, mais un cursus scientifique ne permet pas de s’improviser expert dans une discipline qui n’est pas la sienne (Claude Allègre est géochimiste). Malgré sa ferveur à défendre sa « cause », ses conclusions ont été maintes fois démontées par des confrères, mais son franc-parler en faisait un bon client des médias.

En revanche, tous ne sont pas aussi désintéressés. Dans le domaine de la santé par exemple, Frédéric Bizard est un « économiste de la santé », devenu récemment très proche des parlementaires de droite. Promoteur d’une vision très libérale de la santé, il intervient très régulièrement en colloque ou dans les médias pour « orienter » les politiques publiques dans cette direction. Or ce vétérinaire de formation (!) passé par Sciences Po, ne peut en fait se prévaloir d’aucune expertise d’économiste de la santé. En outre, sa seule référence, un livre sur les complémentaires santé, aurait été financé par le syndicat des chirurgiens de France. Sur les questions d’objectivité et de rigueur, Frédéric Bizard s’est fait interpellé pour ses multiples approximations et contre-vérités lors de ses interventions, frisant parfois le complotisme. Mais le vrai dessein de celui qui se présente à tue-tête comme un « économiste, et professeur à Science – Po Paris » (il y est en réalité enseignant vacataire en… communication) soulève certaines questions. En fidèle soldat des syndicats de médecins libéraux en tout genre, ayant tous en commun d’être opposés à la loi santé, Frédéric Bizard, via sa société de conseil Salamati conseil, s’est surtout constitué un beau carnet d’adresses et une jolie clientèle.

Faux-experts, vrais businessmen

Frédéric Bizard n’est pas le seul à avoir compris tout l’intérêt qu’il peut y avoir à tirer d’une forte exposition médiatique. Claude Moniquet est par exemple rémunéré pour ses interventions sur Canal+ ou I-Télé. Aux côtés de Jean-Charles Brizard, présenté comme un spécialiste du financement du terrorisme, Claude Moniquet est surtout connu pour sa reconversion réussie et lucrative dans le conseil et le lobbying. Christophe Naudin, à la tête de plusieurs sociétés de conseil en sécurité, intervient lui aussi régulièrement sur les questions de criminalité et de terrorisme. Ce spécialiste de la sûreté aérienne s’est notamment illustré dans un bidonnage de chiffres sur les usurpations d’identité. En l’occurrence, la peur sert bien des intérêts : M. Naudin était payé 2000 euros par mois par un fabricant de broyeuses de documents.

L’expertise peut se monnayer, cela n’a rien d’immoral ou d’illégal. Mais les problèmes surviennent lorsque les dits experts se présentent avec tous les atours de la neutralité et de l’objectivité, face à des médias souvent défaillants ou peu scrupuleux lorsqu’il s’agit de faire de l’audimat. Le résultat est déjà visible aujourd’hui avec l’émergence des concepts de « ré-information », de « post-vérité », voire de « faits alternatifs » chers à l’administration Trump. Le ver est déjà dans le fruit, mais un traitement de choc peut encore guérir le patient : dans les médias comme ailleurs, cela s’appelle le professionnalisme et la déontologie.

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