Les grandes orientations de philosophie morale mises en jeu en bioéthique et éthique médicale

Les grandes orientations de philosophie morale
mises en jeu en bioéthique et en éthique médicale
L’éthique médicale est-elle une éthique particulière ou est-elle un domaine de l’éthique en général ?
Lorsque les soignants se trouvent confrontés à des problèmes éthiques qu’ils n’ont jamais rencontrés,
ils ont parfois l’impression d’être mis face à des difficultés nouvelles pour lesquelles ils ne
disposent d’aucun outil intellectuel satisfaisant.
Ce sentiment est-il justifié ou ne résulte-t-il pas plutôt de ce que les problèmes se posent dans des
conditions nouvelles ?
Les problèmes éthiques et moraux que rencontre aujourd’hui la médecine sont principalement dus
au fait que, disposant de moyens nouveaux, les soignants sont confrontés à des choix plus nombreux
qui les conduisent à se poser la question de savoir ce qu’ils doivent faire ; quels moyens ils
doivent utiliser et pour quelles fins ?
La question de l’acharnement thérapeutique ou, pour reprendre les termes de la loi française de
l’obstination déraisonnable, ne se posait pas lorsque le nombre des traitements possibles, qu’ils
soient curatifs ou palliatifs, était limité.
Mais, finalement, si les problèmes se posent en des termes nouveaux ou plutôt dans des conditions
nouvelles, s’agit-il pour autant de problèmes fondamentalement nouveaux ? ou plutôt de problèmes
auxquels la philosophie morale a toujours tenté de répondre, mais qui se posent différemment, dans
un autre contexte ?
Ainsi, par exemple, la question de savoir si l’on doit ou non dire la vérité, en matière de diagnostic
et de pronostic, à un malade, concerne celle plus générale du droit de mentir traitée par le philosophe
allemand Emmanuel Kant au XVIII° siècle dans un opuscule s’intitulant Du droit de mentir par
humanité.
La question de savoir si l’on doit poursuivre des soins curatifs pénibles pour le malade lorsque l’on
sait que les chances d’amélioration de son état de santé sont faibles ou s’il est préférable de recourir
aux soins palliatifs pour améliorer sa qualité de vie en sachant que son espérance de vie s’en trouvera
réduite, ne se résume-t-elle pas, sous certains de ses aspects, à la question de savoir si parfois il
n’est pas préférable de laisser faire la nature (qui selon Aristote ne fait jamais rien en vain) en permettant
au malade de s’éteindre dans des conditions dignes plutôt que de vouloir à tout prix vaincre
la maladie.
En conséquence, si l’on suppose que la philosophie morale a déjà abordé toutes les difficultés auxquelles
nous nous trouvons aujourd’hui confrontés, nous pouvons par conséquent en déduire que
même si elle ne nous propose pas des solutions toutes faites, elle est au moins en mesure de nous
fournir les outils conceptuels pour poser les problèmes le plus clairement possible.
C’est pourquoi nous tenterons dans cet exposé de mettre en évidence les grands courants de la philosophie
morale et de montrer en quoi ils sont en mesure d’orienter la pensée éthique contemporaine
dans le domaine médical, en fournissant aux praticiens des éléments théoriques leur permettant
de formuler, d’une manière peut-être différente de ce qu’ils font habituellement, les problématiques
auxquelles ils se trouvent confrontés.
Éthique et morale
À l’origine, éthique et morale sont deux termes identiques puisqu’ils désignent l’un et l’autre ce qui
concerne les moeurs, ce qui relève des règles qui guident nos actions, éthique venant du grec ethos
et morale du latin mores. Cependant, avec le temps, ces termes se sont distingués l’un de l’autre et
la morale en est venue à désigner plutôt une doctrine de l’action fondée sur un système de valeurs
posées comme des normes absolues définissant le bien et le mal, le permis et le défendu.
La morale présente donc un certain caractère statique et dogmatique que l’on ne rencontre pas dans
ce que l’on a coutume d’appeler aujourd’hui éthique.
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L’éthique possède en effet un caractère plus dynamique et plus réflexif, elle est un mouvement de
retour de la conscience sur elle-même pour tenter de définir, de la manière la plus adéquate, ce que
doit être pour chacun son rapport à l’autre.
C’est pourquoi l’éthique n’est pas au sens strict du terme une science, elle ne fait pas l’objet d’un
savoir positif, elle ne résulte pas simplement de l’étude des faits et des comportements. Une telle
étude, si elle présente un réel intérêt, ne peut suffire pour établir des valeurs ; décrire et expliquer ce
qui est ne suffit pas pour définir ce qui doit être.
En tant que réflexion sur la manière dont nous devons agir pour réaliser des fins qui soient en adéquation
avec ce que nous devons être, l’éthique est donc avant tout une discipline philosophique, au
sens où la philosophie est, comme son étymologie nous l’indique, amour de la sagesse, amour d’un
savoir qui est porteur d’une certaine forme de vertu, d’un savoir nous permettant d’accéder à ce que
les anciens appelaient “la vie bonne”.
Il y a donc, dans l’éthique, deux dimensions pouvant être prises en compte, d’une part celle concernant
la recherche du bonheur et d’autre part celle concernant la recherche du bien, et ce, toujours
dans le cadre d’une réflexion sur ce que doit être notre rapport à l’autre.
Comment dois-je considérer cet autre, qui est à la fois mon semblable et celui qui est différent de
moi ? qui est cet autre moi qui n’est pas moi et que je ne peux connaître objectivement dans la mesure
où jamais je ne pourrai pénétrer l’intimité de sa conscience ? Cependant l’autre n’est pas non
plus pour moi un total étranger, j’entretiens avec lui un rapport singulier, dans le cadre d’une intersubjectivité
conditionnant les sentiments qu’il m’inspire, ainsi que l’intuition que je puis avoir de
ses sentiments et de ses pensées.
La question éthique pourrait donc se résumer ainsi : comment dois-je considérer autrui, avec qui je
partage mon humanité, avec qui je forme une communauté dans laquelle quelque chose d’universel
peut être mis en commun ?
Dois-je le considérer comme une objet, comme une chose, comme un simple moyen me permettant
d’arriver à mes fins ou dois-je le considérer comme un sujet libre et autonome, comme une fin dépassant
mes intérêts particuliers ?
En conséquence l’éthique est donc l’exercice même de la réflexion par laquelle un sujet moral se
constitue, elle ne peut donc être une science, elle n’est pas la connaissance d’un objet extérieur à un
sujet, elle n’est même pas la connaissance du sujet s’observant et s’étudiant lui-même comme un
objet, elle est le mouvement par lequel le sujet se constitue comme sujet dans son rapport à autrui et
dans son rapport à l’humanité, tant relativement à l’humanité qui est en lui, que dans sa relation à
celle présente en autrui.
L’attitude éthique, la démarche éthique n’est-elle pas finalement le cheminement par lequel l’être
humain a la possibilité de devenir toujours un peu plus humain qu’il n’est ? L’humanité n’étant pas
ici considérée comme un aboutissement, mais comme une perfection à réaliser.
Cependant pour viser cette perfection humaine de nombreux chemins ont été empruntés et ce sont
quelques uns de ces parcours que nous allons tenter de suivre maintenant en essayant de préciser en
quoi ils rencontrent les préoccupations plus spécifiques de l’éthique médicale.
Hétéronomie et autonomie
Dans son ouvrage intitulé Fondements philosophique de l’éthique médicale, la philosophe Suzanne
Rameix distingue dans l’histoire de la philosophie deux types de morale ou d’éthique, celles qui
s’appuient sur un fondement extérieur (hétéronomie) à l’homme (la nature, Dieu) et celles qui
s’appuient sur un fondement autonome c’est-à-dire sur l’homme lui-même, l’autonomie renvoyant
étymologiquement à la capacité de se donner à soi-même (auto) ses propres lois (nomos).
Les morales de l’antiquité l’homme intégré à la nature
Pour les anciens et principalement chez les grecs, l’homme est une partie de la nature et la vertu
consiste à vivre en accord avec la nature. Comme l’homme dispose d’une certaine liberté, il est le
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seul être qui puisse s’écarter de la nature, c’est donc à lui de déterminer la voie à suivre pour
s’accorder avec elle.
La nature se définit pour la mentalité antique comme le cosmos, un tout organisé dans lequel chacun
a sa place et doit trouver sa place. Dans une telle conception du rapport de l’homme à la nature, il
est clair que la notion d’individu n’a pas de réelle signification, l’être humain ne se conçoit qu’en
fonction de l’ensemble plus vaste dont il fait partie, d’abord son peuple et sa cité (on est grec ou
barbare, athénien ou spartiate) puis au-delà, la nature dans son ensemble. C’est pourquoi la maxime
socratique “connais-toi toi-même” ne doit pas être comprise comme concernant la personnalité individuelle.
Ce serait un contresens de croire qu’il s’agit là de faire son introspection, il s’agit au
contraire de comprendre quelle est sa place dans le tout et de remettre en question ses pensées particulières
et individuelles (ses opinions) pour accéder à une vérité plus universelle principalement en
matière de morale.
L’auteur qui a peut-être le plus poussé la réflexion éthique dans l’antiquité est Aristote qui conçoit
la nature en terme de finalité, “la nature ne fait rien en vain”, autrement dit la nature agit toujours
intelligemment en poursuivant des fins et la fin ultime de la nature est le Bien.
Cependant, il y a de la contingence dans la nature, et la liberté humaine en est la forme la plus manifeste,
en conséquence même si le bien est ce que poursuit la nature, il n’est pas toujours certain
qu’elle l’atteigne.
L’homme doit donc réaliser son essence qui est double, puisqu’il est un être doué du logos (langage
et raison) et un animal politique. En conséquence son existence va s’orienter dans deux directions
complémentaires la vie contemplative par la recherche de la connaissance (“les hommes désirent
naturellement connaître”) et la vie active et pratique, par la recherche de la justice dans ses rapports
avec les autres hommes.
Dans les deux domaines, la raison est à l’oeuvre mais de manières différentes, dans la recherche de
la connaissance, la science se préoccupe du général, de l’être en tant qu’être (la science des premiers
principes, la métaphysique) et de la recherche des causes qui expliquent la nature (la physique)
; dans le domaine éthique elle est confrontée au particulier ; il s’agit de savoir comment agir du
mieux qu’il est possible en fonction de la situation précise à laquelle on est confronté, et comme
l’on est jamais confronté à deux situations identiques, il s’agit non seulement de déterminer le principe
de la règle que l’on doit appliquer dans l’action, mais ensuite de savoir l’adapter à la particularité
de ce que l’on doit juger.
C’est pourquoi, si la justice est la vertu principale vers laquelle doit tendre l’homme pour Aristote,
la qualité fondamentale qu’il faut développer pour y parvenir est la prudence, c’est-à-dire la capacité
de délibérer sur des choses particulières afin de trouver le juste milieu, la juste mesure permettant
d’agir de manière adaptée. Ainsi, si le principe de la justice est l’égalité, il ne peut s’agir d’une égalité
arithmétique (de quantité) mais géométrique (de rapport), c’est donc dans la proportionnalité
que s’exerce et s’applique la justice, dans la juste mesure.
Ici l’éthique conduit à la réunion du bonheur et de la vertu, agir moralement c’est agir conformément
à des fins fixées par la nature, toute la difficulté étant de savoir adapter le principe de son action
à la particularité de la situation, d’ajuster la pratique afin d’aller au mieux dans le sens que
poursuit la nature.
Application à l’éthique médicale
Dans une situation dans laquelle on va s’interroger quant à savoir s’il faut ou non interrompre les
soins au sujet d’un malade pour lequel le diagnostic et le pronostic laissent peu d’espoir de guérison,
l’on va se trouver confronté à la nécessité de juger une situation particulière et d’ajuster
l’attitude à adopter par rapport à celle-ci. Si l’on choisit de refuser de poursuivre des soins intensifs
que l’on juge inutiles, si l’on veut éviter l’acharnement thérapeutique, on fait le choix de s’en remettre
à une puissance extérieure : la nature, pour qu’elle décide de ce qui doit advenir du malade.
Certes une telle décision nécessite délibération, réflexion sur la particularité du cas que l’on doit
traiter, elle nécessite donc que l’on fasse preuve de prudence pour agir justement afin de ne pas lais4
ser échapper une chance de remédier au sort du malade, il faut que la décision prise soit proportionnelle
à l’état de santé du malade. Mais si l’on décide d’arrêter les soins, on choisit finalement de
laisser faire la nature dont on pense comme Aristote qu’elle ne fait rien en vain et qu’elle fixe un
terme à cette vie pour nous éviter des souffrances inutiles qu’une obstination déraisonnable dans
l’acte médical pourrait entraîner. On ne transgresse ici en rien l’obligation de préserver la vie et
l’interdiction de tuer, l’arrêt des soins n’est pas euthanasie, il n’y a pas ici d’acte positif accompli
par le soignant dans le but de donner la mort, ce n’est pas lui qui met fin au jour du patient mais la
maladie elle-même, la nature qui accomplit son oeuvre.
Avec l’avènement du christianisme les problèmes vont se poser dans d’autres termes, on restera toujours
dans le cadre de l’hétéronomie, mais la puissance à laquelle on se soumettra ne sera plus la
nature, mais Dieu.
Le christianisme ; la naissance de la notion de personne
Dans l’antiquité comme nous l’avons déjà souligné la notion de sujet individuel n’a pas de réelle
signification, aussi le respect de la personne humaine n’est pas au centre des préoccupations morales
des anciens, ce qui explique que l’esclavage ne pose problème pour aucun penseur antique.
Avec le christianisme et l’idée que tout homme est une créature de Dieu, est affirmée l’idée que
l’individu a une valeur, que la personne humaine est digne de respect.
Ainsi l’un des pères de l’église Saint Augustin (354 – 430) va-t-il rédiger ses Confessions à la première
personne en s’interrogeant sur le mal que nous pouvons faire et en plaçant au centre de sa réflexion
la notion de responsabilité.
Application à l’éthique médicale
La notion de personne va d’ailleurs se trouver aujourd’hui au centre de nombreuses problématiques
en bioéthique et en éthique médicale :
– La question du statut de l’embryon
– La question du statut des patients en état végétatif chronique
==> en fonction de quels critères peut-on affirmer qu’un individu est ou n’est pas une personne ?
Peut-on considérer à l’instar certains penseurs contemporains comme le philosophe australien Peter
Singer qu’il y a des êtres humains qui ne sont pas ou plus des personnes ? Selon lui, avant 1 mois,
un nouveau né n’est pas une personne.
Quoi qu’il en soit, malgré la naissance de la notion de personne, la pensée chrétienne reste hétéronome
dans la mesure où elle se réfère à une puissance extérieure qui est Dieu.
Cependant, à la différence des morales antiques qui se fondent sur le souci de vivre en accord avec
la nature, la morale chrétienne va être essentiellement déontologique, fondée sur la notion de devoir.
Au nom de valeurs transcendantes l’homme doit s’opposer à ses penchants naturels qui sont marqués
par le sceau du péché. Cependant, au nom de la compassion et à cause de la difficulté pour
l’homme de vivre dans un monde perturbé par le péché, la morale déontologique chrétienne réintroduira
l’idée d’une application des règles morales au cas par cas, ce sera l’objet de la casuistique,
l’art de traiter des cas de conscience.
Application à l’éthique médicale
Ce type de cas de conscience se rencontre fréquemment dans le domaine de l’éthique médicale
lorsque l’on doit décider une poursuite ou un arrêt de soins, ou lorsque l’on doit choisir entre soins
curatifs ou soins palliatifs.
La découverte de l’homme à la Renaissance et à l’époque moderne
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Avec Galilée la science va vivre une révolution qui ne sera pas que scientifique, mais qui aura également
une dimension métaphysique dans la mesure où le modèle héliocentrique, le décentrement
de la terre par rapport à l’univers infini, constituera ce que Freud désignera comme la première
blessure narcissique de l’humanité. L’homme ne se perçoit plus au centre d’un univers ordonné
pour lui, il perd tous les repères qui étaient les siens jusque là.
L’homme se retrouve donc en quelque sorte face à lui-même, cela se traduit par la Réforme sur le
plan moral et religieux, l’individu est seul face à Dieu et sa conscience. Sur le plan philosophique,
cette révolution va déboucher sur le cogito cartésien qui donnera naissance à la notion moderne de
sujet.
Descartes, voulant fonder la science sur des bases plus solides, va rechercher une première certitude
indubitable et pour cela s’appuiera sur la méthode du doute hyperbolique qui, très rapidement, se
résume ainsi : je puis douter de tout, la seule chose dont je ne puis douter, c’est que je pense et que
j’existe en tant que sujet pensant, puisque pour pouvoir douter il faut que je pense et que, pour que
je pense, il faut que je sois. D’où le cogito ergo sum (“je pense donc je suis”), qui sera au fondement
de la philosophie cartésienne.
Ce sujet est celui des sciences et des techniques qui peut se rendre “comme maître et possesseur de
la nature”, qui peut connaître le monde et agir sur une nature qui s’explique par elle-même, obéissant
à des lois mécaniques et constantes pouvant être formulées en termes mathématiques.
La physique, de qualitative devient quantitative, et la nature n’est plus interprétée en termes de finalité,
elle n’est plus qu’un monde de choses obéissant à une nécessité aveugle.
Conséquences éthiques
Si la nature n’est plus qu’un monde de choses, qu’en est-il de l’homme lui-même à l’intérieur de
celle-ci ?
Sur le plan médical et scientifique cela nous conduit à nous interroger sur les limites de nos droits
en ce qui concerne l’expérimentation sur le corps humain ou l’utilisation de certains organes.
Si le corps humain n’est qu’une machine, sur quoi pouvons nous fonder la dignité et la dimension
morale de l’être humain ? Peut-être est-ce pour cela que Descartes a toujours conservé à l’homme
sa spécificité, par rapport aux animaux qui ne sont que des machines, en adoptant une position dualiste,
l’homme étant l’union d’un corps et d’une âme ?
Cette question pourrait concerner aujourd’hui celle de savoir jusqu’où nous pouvons intervenir sur
le cerveau humain au risque de modifier la personnalité d’un individu ?
La question est donc, à l’issue de cette révolution, de savoir comment penser l’éthique si l’être ne
peut plus fonder le devoir être, si la nature n’est plus ce cosmos auquel il faut s’accorder et si la loi
de Dieu n’est plus finalement que celle de ma conscience.
Un philosophe parviendra cependant à dégager une éthique de cette nouvelle conception du monde,
il s’agit de Spinoza.
Reprenant les principaux concepts du cartésianisme pour en changer radicalement le sens, il remettra
en cause le dualisme de Descartes pour défendre une conception moniste de l’être et une éthique
du désir, il n’y a qu’une seule substance, Deus sive natura (“Dieu c’est-à-dire la nature”) que nous
percevons au travers deux de ses attributs que sont la pensée et l’étendue, en conséquence l’âme et
le corps ne sont pas deux réalités distinctes, ils ne peuvent agir l’un sur l’autre, ils sont deux perceptions
différentes d’une seule et même réalité.
Tous les êtres sont animés par un même effort pour persévérer dans l’être, le conatus, qui chez
l’homme se manifeste sous la forme du désir qui est au fondement même des valeurs : “ce n’est pas
parce qu’une chose est bonne que nous la désirons, c’est parce que nous la désirons que nous la
jugeons bonne.”
L’homme n’est donc qu’une partie de la nature et il se trouve soumis à ses lois, comme tous les
êtres vivants, la notion de libre arbitre n’est donc qu’une illusion, “l’homme n’est pas dans la na6
ture comme un empire dans un empire” et s’il se croit libre c’est parce qu’il ignore les causes qui le
déterminent.
Cependant une autre forme de liberté est possible, l’adhésion à la libre nécessité par la connaissance
de la nature, et donc de la nature de l’homme, grâce à la raison ; c’est le désir éclairé par la réflexion
qui nous permet d’agir en poursuivant ce qui est bon pour nous par l’accroissement de notre
puissance qui nous permet d’accéder à la joie.
On pourrait croire qu’il s’agit là d’un retour aux éthiques hétéronomes de l’antiquité, mais ce serait
une erreur car, à la différence du cosmos des anciens, le Dieu de Spinoza ne poursuit aucune fin et
n’est régi que par des causes efficientes, la sagesse à laquelle l’homme peut accéder est donc autonomie
dans la mesure où, grâce à la connaissance, l’homme devient cause adéquate de ses actes ;
sinon, mu par des causes extérieures qu’il ignore, il est soumis à des passions dont il est esclave.
Application à l’éthique médicale
Une telle philosophie peut trouver son application face au problème du refus de soins d’un malade.
Face à une telle situation le soignant se trouve en quelque sorte face à deux choix tout aussi insatisfaisants
l’un que l’autre, soit essayer plus ou moins directement de contraindre le malade à se soigner,
ce qui s’oppose au respect de la liberté individuelle, soit l’abandonner à son triste sort ce qui
s’oppose à l’obligation, qu’il ressent comme sienne, de venir en aide à celui qui souffre et qui un
jour est venu le consulter pour cela.
Dans une perspective spinoziste la solution serait d’essayer, si cela est possible, de comprendre,
avec le malade, les causes qui le poussent à refuser ou à ne pas suivre rigoureusement son traitement.
En aidant le malade a prendre conscience des causes qui le déterminent, il peut être possible
de modifier son attitude et de faire en sorte qu’il revienne ensuite de lui-même vers une conduite
plus conforme à la raison et à l’essence de même du désir qui est effort pour persévérer dans l’être.
Malgré sa grande modernité et sa grande rigueur rationnelle, la philosophie de Spinoza aura plus
d’écho au XIX° et au XX° siècle qu’au XVII°, par exemple son grand ouvrage L’Éthique, achevé
aux environs de 1675, ne sera traduit en français qu’en 1852. Accusé d’athéisme (à tort ou à raison),
la philosophie de Spinoza sera souvent connue de seconde main et le plus souvent diabolisée par
ceux qui y font référence.
La philosophie, qui va avoir un grand écho dans le domaine moral au XVIII°, sera celle du philosophe
allemand Emmanuel Kant, qui défendra l’idée d’une morale du devoir, s’intégrant dans le cadre
de l’opposition chrétienne de l’homme et de la nature.
Kant : la morale du devoir
Le rationalisme du XVII° siècle prépare le XVIII° siècle et les Lumières, l’homme croit en la raison
grâce à laquelle il peut connaître la nature et établir les lois de son organisation politique. Cette autonomie
de la raison va également se traduire sur le plan moral et c’est principalement le philosophe
Emmanuel Kant (1724 – 1804) qui va être à l’origine de cette évolution.
Il ne peut y avoir pour Kant de morale que fondée sur le devoir, ce ne sont pas les conséquences de
l’acte qui fondent sa valeur morale, mais l’intention qui est à son origine. C’est donc la bonne volonté
qui fait de nous des êtres moraux capable d’agir par devoir et pas seulement conformément au
devoir (exemple du commerçant qui ne ment pas à ses clients pour conserver leur confiance et non
par respect pour la loi morale et qui agit conformément au devoir, mais non par devoir).
C’est donc l’homme qui détient en lui-même les principes de l’action morale et qui grâce à sa raison
est en mesure d’établir les principes des règles qu’il doit suivre. C’est la forme même de la règle qui
va définir son caractère moral, la loi morale ne peut se définir que par sa forme, son accord avec
l’idée même de loi, son universalité, d’où la formulation kantienne de l’impératif moral qualifié de
catégorique : “Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse également valoir
comme loi universelle.”
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L’action doit toujours obéir à une règle universalisable (ex: la maxime tu dois mentir, n’est pas
universalisable, en revanche la maxime tu dois dire la vérité l’est), et c’est uniquement par respect
pour la loi morale que je dois agir, mes désirs, mes sentiments, la poursuite du bonheur ne doivent
pas intervenir dans les mobiles qui me poussent à agir moralement. Le mobile essentiel qui me fait
agir moralement c’est la considération de l’homme comme fin en soi, l’homme que je ne dois pas
considéré comme une chose ou comme un simple moyen, mais que je dois considérer, en raison de
sa dignité de sujet libre, comme une fin.
« Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de
tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen »
La dignité de l’homme venant précisément de ce qu’il est le seul être capable de se donner à luimême
sa propre loi, de faire preuve d’une volonté autonome.
Comment une telle autonomie est-elle possible ?
Elle ne l’est qu’à la condition de penser l’homme comme appartenant à deux mondes différents,
celui de la nature et celui de la liberté. En tant qu’il est soumis au déterminisme naturel, il appartient
à la nature, mais parce qu’il est en mesure de se penser comme volonté libre (chaque fois que
nous commettons un acte, il est toujours possible de penser que nous aurions pu ne pas le commettre),
il est susceptible de se déterminer de manière autonome.
Certes, nous ne pouvons démontrer que nous sommes libres, mais c’est une exigence de la raison
pratique de vivre comme si nous l’étions, afin de construire le règne des fins, un monde dans lequel
les hommes seront des fins en soi et pas seulement des moyens au service d’autres hommes.
Applications à l’éthique médicale
On a là affaire à une morale déontologique qui rejette toute forme de conséquentialisme, ce ne sont
pas les conséquences de l’acte qui le légitiment, mais la forme même de la loi que je respecte par
devoir.
Du point de vue de Kant, il serait totalement immoral de mentir à un malade au sujet du diagnostic
et des pronostics concernant sa maladie, il n’y a pas de droit de mentir par humanité, le mensonge
est par définition immoral puisque la maxime “tu dois mentir” ne peut être érigée en loi universelle.
La distinction entre les choses et les personnes et le refus de considérer l’homme comme un simple
moyen nous offre également des éléments pour nourrir une réflexion au sujet du statut du corps
humain, justifiant l’interdiction de sa commercialisation partielle ou totale.
Elle nous permet également de réfléchir sur le statut et l’utilisation de l’embryon, quoiqu’il faudrait
également pour cela avoir résolu la difficile question de savoir s’il est ou non une personne.
Cette distinction peut également intervenir dans la question de la procréation en vue de prélever sur
l’enfant qui va naître des éléments nécessaires pour soigner un autre membre de sa famille (le bébé
médicament), est-ce réduire l’enfant qui va naître dans ce contexte à un simple moyen ? Le problème
se pose de manière encore plus crucial si l’on doit effectuer un choix entre plusieurs embryons
à implanter pour des raisons de compatibilité génétique.
Les fondements de l’éthique aujourd’hui
Globalement les deux grands principes d’hétéronomie et d’autonomie continuent de traverser la
pensée éthique aujourd’hui.
Nouvelle hétéronomie : Hans Jonas et l’heuristique de la peur
Par exemple une nouvelle forme d’hétéronomie a vu le jour avec le philosophe Hans Jonas (1903-
1993) qui fut l’un des théoriciens de la pensée écologiste contemporaine et qui replace dans la nature
le principe de légitimité de nos actions en fondant celles-ci sur un nouvel impératif catégorique
:
“Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie
authentiquement humaine sur terre le plus longtemps possible.”
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À cette impératif s’ajoute ce que Jonas nomme une “heuristique1 de la peur”, qui doit nous obliger
à prendre en considération les dangers même les plus improbables, et qui est à l’origine de ce que
l’on nomme aujourd’hui principe de précaution.
Application dans le domaine de la bioéthique et de l’éthique médicale
Précautions prises dans le domaine des manipulations génétiques :
– prise en compte des risques sur l’environnement et sur l’évolution de l’espèce humaine
– éviter les risques d’eugénisme incompatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine.
Nouvelle autonomie : la théorie procédurale de John Rawls
John Rawls (1921-2002) est l’un des théoriciens qui ont fortement marqué la seconde moitié du
XX° siècle dans le domaine de la philosophie politique et son oeuvre Théorie de la justice (1971),
dans laquelle il développe une théorie procédurale de la justice, est au coeur de la pensée politique
contemporaine.
Il s’agit en réalité d’une théorie du contrat social qui définit la justice en fonction de la procédure
selon laquelle seront établis les principes de la justice elle-même. Cette procédure s’effectue dans le
cadre d’une situation initiale envisagée selon l’hypothèse du voile d’ignorance.
Tous les membres contractants définissent les principes et les règles fondamentales selon lesquels
sera établie la société juste. Chacun participe donc à l’élaboration des lois sans savoir quelle sera sa
position dans cette société, sans savoir s’il fera partie des plus favorisés ou des plus mal lotis. Les
lois seront donc établies de façon à ce qu’elles profitent à tous même aux plus mal lotis.
Une loi juste doit donc satisfaire aux principes suivants :
– principe de liberté : Chacun doit pouvoir jouir quelque soit sa position des libertés fondamentales.
« Chaque personne doit avoir un droit égal au système le plus étendu de liberté de
base égale pour tous, compatible avec un même système pour tous. »
– principe de différence concernant les inégalités sociales et économiques et qui se subdivise
en deux sous principes :
– 1) Égalité des chances
– 2) Que ces inégalités soient à l’avantage de chacun.
Application à l’éthique médicale
Choix d’un receveur pour une transplantation d’organe : Le choix sera considéré comme juste si le
principe selon lequel la décision a été prise pourra être considéré, par ceux qui n’ont pas bénéficié
de la transplantation, comme résultant d’une procédure d’élaboration à laquelle ils auraient pu participer
avec les autres sous le voile d’ignorance.
Ainsi la théorie de la justice replace le sujet autonome au centre de la morale et de la politique puisqu’il
est seul à établir les principes de justice sans référence à une quelconque puissance supérieure
ou transcendante.
Conclusion
L’éthique et en conséquence l’éthique médicale se trouve donc traversée par des tensions entre lesquelles
elle doit se constituer, tension entre hétéronomie et autonomie, entre conséquentialisme et
déontologie. C’est d’ailleurs peut-être pour cela qu’elle est et qu’elle restera au centre de la réflexion
philosophique et qu’elle ne pourra jamais devenir une science positive. C’est seulement par
un travail de la conscience humaine qu’elle se constitue indéfiniment. Vouloir faire de l’éthique un
1 L’heuristique désigne la science de ce qui est utile à la recherche et à la découverte. L’heuristique de la peur
prônée par Jonas a donc pour but de guider notre recherche sur les conséquences de nos actes au regard des dangers
qu’ils peuvent entraîner.
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savoir positif, c’est peut-être l’attitude la moins éthique qui puisse être, car c’est vouloir échapper à
sa responsabilité d’homme en échappant à l’inquiétude fondamentale qui est en toute conscience
humaine, qui n’est jamais certaine d’avoir fait le choix qui convient et qui est sans cesse aiguillonnée
par le doute.
Doute qui est peut-être le signe de notre fragilité, mais qui est aussi ce qui aiguise notre responsabilité
en nous incitant en permanence à la réflexion et à l’interrogation, nous évitant de prendre mécaniquement
des décisions qui engagent l’humanité dans son intégralité.
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Bibliographie
Ouvrages généraux traitant de philosophie morale et d’éthique médicale
Rameix Suzanne, Fondements philosophiques de l’éthique médicale, Ellipses, 1996.
Colin Denis, Questions de morale, Armand Colin, 2003.
Folsheid Dominique, Feuillet-Le Mintier Brigitte, Mattei Jean François, Philosophie, éthique et
droit de la médecine, PUF, 1997.
OEuvres classiques de la philosophie morale
Aristote, Éthique à Nicomaque, traduction J. Tricot, Vrin, 1990.
Saint Augustin, Les confessions, traduction Joseph Trabucco, GF-Flammarion, 1964.
Kant Emmanuel, Du droit de mentir par Humanité, éd. GF-Flammarion.
Kant Emmanuel, Fondements de la métaphysique des moeurs, Traduction V. Delbos
Kant Emmanuel, Critique de la raison pratique, Vrin, 1965.
Spinoza, Éthique, GF-Flammarion, Traduction CH. Appuhn, 1965.
Descartes, Discours de la méthode.
Descartes, Méditations métaphysiques.
Jonas Hans, Le principe de responsabilité, Collection Champs; Flammarion.
Rawls John, Théorie de la justice, Collection Point Essais, Seuils.
Commentaires et ouvrages de présentations
Depré Olivier, Hans Jonas, Ellipses, 2003.
Gauthier René-Antoine, La morale d’Aristote, PUF, 1973.
Gourinat Michel, De la philosophie, Tome 1, Chap. 7, Les fondements de la morale, Hachette.

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