LES CAHIERS DEMODOP : Les attentats de l’année 2015 vus sous l’angle de la transformation de conflit

#2 Février 2016

LES CAHIERS DEMODOP
Modus Operandi,
46, rue d’Alembert,
38 000 Grenoble
http://www.modop.org
http://www.irenees.net
ÉDITORIAL
Face à la violence des événements du 13 novembre 2015, et pour tenter de rassurer la population, le
choix de nos dirigeants a été celui du tout sécuritaire, notamment par une (omni)présence des forces
de l’ordre sur le terrain, et des frappes militaires en Syrie.
Cette obsession sécuritaire semble avoir dans le même temps pris le pas sur la volonté de s’interroger sur
ce qui avait bien pu amener des terroristes à frapper Paris en plein coeur, pour la deuxième fois en moins
d’un an. Vouloir comprendre pourquoi, paraît parfois même inacceptable, au point que le Premier ministre
Manuel Valls dise qu’il en a « assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications
culturelles ou sociologiques à ce qu’il s’est passé. »(1)
La gravité de la situation ne pouvant supporter de paresse intellectuelle, nous ne pouvons faire l’économie
de sa compréhension. Tenter de comprendre n’est pas « excuser » mais bien chercher le faisceau de causes
et d’événements ayant mené certaines personnes au basculement dans une violence inouïe. S’il convient
de nuancer la question de la causalité pour ne pas s’inscrire dans une seule lecture linéaire de causes à
effets, d’ailleurs déconstruite notamment par Foucault(2), il reste essentiel de saisir le contexte (géo)politique,
économique, historique, social et environnemental d’un tel événement. Car même les actes de violence
extrême (génocide, terrorisme, crimes de masse…) ont des causes, aussi lointaines, profondes,
complexes et inacceptables qu’elles soient ! Loin de céder à la tentation d’appréhender les attentats terroristes
qui touchent la France, sous l’angle de la moralité ou de la normativité, nous proposons au contraire
de les penser dans leur entité afin d’apporter des éléments de compréhension de la société française.
Il semblerait qu’actuellement, seules les questions de sécurité soient entendables, délaissant notre
« État de droit » et notre philosophie politique établie sur un contrat qui transfère les pouvoirs au
souverain entraînant la peur réciproque et la guerre contre tous. Contrat par ailleurs inspiré du modèle de
Thomas Hobbes où « l’État est ce qui vient justement mettre fin à la peur. [Or] Dans l’État de sécurité, ce
schéma se renverse : l’État se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix, l’entretenir, car il tire
d’elle sa fonction essentielle et sa légitimité.(3) ». En soulignant à plusieurs reprises que « pour ces
ennemis qui s’en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir
aucune explication qui vaille : car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser »(4), Manuel Valls n’entretient-
il pas la peur et l’ignorance pour se légitimer ? C’est dans ce cadre de terreur et d’incertitude,
entraînant une progressive dépolitisation du citoyen, que l’État de sécurité fait le contraire « de ce qu’il
promet, puisque — si sécurité veut dire absence de souci (sine cura) — il entretient, en revanche, la peur
et la terreur. »(5)
Les deux clés de lecture à travers lesquelles nous avons décrypté le monde ce dernier siècle, le socialisme
et le capitalisme, ont tous deux perdu leur pouvoir d’attraction : le premier depuis l’effondrement de l’Union
soviétique et le second depuis la crise économique de 2008. La lutte des classes donnait un cadre pour
penser sa condition de vie si on était pauvre, si on se trouvait dans des quartiers défavorisés. Elle donnait
une voie pour l’action collective. Avec la désindustrialisation, le mouvement ouvrier s’est affaibli et avec
lui l’espoir d’un monde meilleur pour celui qui se trouvait au bas de la pyramide du pouvoir. La dernière
crise économique a montré à quel point, le capitalisme échoue à élever le niveau de vie de la population
mondiale (seul 10% de la population possède 86% des richesses mondiales(6)), en même temps qu’il produit
de la violence et de l’injustice. Il est donc urgent de mettre à jour nos clés de lecture.
(1) « “Culture de L’excuse” : Les sociologues répondent à Valls. », Libération, 12 janvier 2016.
(2) Fiche publiée sur le site ressources de Modus Operandi
http://www.irenees.net/bdf_fiche-analyse-1035_fr.html
(3) «De l’État de droit à l’État de sécurité », Giorgio AGAMBEN, Le Monde, publié le 23.12.15.
(4) «Manuel Valls à l’Hyper Cacher pour un hommage aux victimes des attentats de janvier.», 20 Minutes, 12/01/2016.
(5) Giorgio AGAMBEN, op.cit.
(6) Voir fiche de document sur le site ressources de Modus Operandi
http://www.irenees.net/bdf_fiche-documentation-698_fr.html
SOMMAIRE
Avec le début de la guerre, c’est la fin du conflit ………………………………………………………………………………………………. page 7
Par Karine Gatelier
Relativiser l’utilisation systématique du mot « guerre »
qui tend à créer des oppositions binaires et à favoriser
l’instrumentalisation des dangers pour des intérêts politiques.
La guerre a tendance à évincer le conflit.
Comment comprendre les attentats de l’année 2015 en
France dans la dynamique générale du terrorisme aujourd’hui ? …………………………………………………… page 11
Par Arnaud Blin et Nathalie Cooren
Étudier les grandes évolutions du terrorisme pour mieux comprendre
Daech, son fonctionnement et son pouvoir d’attraction.
Quel pouvoir attractif de l’Islam rigoriste ? …………………………………………………………………………………………………………….. page 17
Par Claske Dijkema
L’idéologie dans laquelle puise Daech mobilise bien au-delà
des groupes violents ; elle offre des perspectives d’avenir et parvient
à convaincre là où la société a échoué.
Le rap français : un vecteur de transformation de conflit ? …………………………………………………………………… page 25
Par Maureen Clappe
Des paroles pour dire le conflit, le rap français.
Quand les mots nous possèdent,
nous obsèdent et tentent d’expliquer un phénomène …………………………………………………………………………………. page 29
Par Herrick Mouafo Djontu
Se méfier des mots qui essentialisent, qui
construisent des murs entre « eux » et « nous ».
Nouveaux conflits violents, nouvelles logiques ………………………………………………………………………………………………….. page 33
Par Cyril Musila
Des conflits d’une nature nouvelle, à comprendre et analyser
dans le contexte de la mondialisation qui impose d’appréhender
conjointement les défis d’ici et d’ailleurs.
ANALYSES
Une sélection de personnalités, d’ouvrages, d’articles, d’émissions…
pour tenter de décrypter les attaques terroristes de l’année 2015.
RESSOURCES ………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………… page 35
LES CAHIERS DEMODOP
7
du Président pouvait ainsi confier aux journalistes au
matin du samedi 14 novembre, lors de la concertation
avant la seconde allocution télévisée du président : « La
France est en guerre, donc il faut tenir un discours de
guerre » (6). Depuis le 13 novembre, la posture du Président
de guerre s’intensifie, il « n’avait jamais porté le vocabulaire
guerrier à ces hauteurs »(7).
Il ne faut pourtant pas voir de réelle rupture dans l’enchaînement
de ces décisions politiques mais plutôt les
effets de déclarations, dont le retentissement est accentué
par les récents événements alors que ces décisions
étaient en gestation. En effet, depuis les attaques des 7
et 9 janvier, d’autres opérations terroristes, déjouées ou
accomplies, rendues publiques ou maintenues dans le
secret, ont émaillé les mois suivants. Et nombre de
mesures sécuritaires avaient déjà été décidées : les
attaques aériennes en Syrie datent de septembre 2015 ;
la réactivation et la hausse du niveau des opérations Vigipirate
et Sentinelle sont intervenues à plusieurs reprises
au cours de l’année.
Peut-on considérer légitimement la France en guerre ? Ce
terme doit-il, encore en 2015, être compris comme un affrontement
armé entre États ? Ce qui n’est pas le cas ici.
L’État français commet des actes guerriers sur le sol syrien
depuis septembre 2015, et avant cela en territoire irakien,
sous la forme de frappes aériennes. La société française
n’en avait qu’une faible conscience et vivait dans le luxe
de pouvoir l’ignorer puisque cette guerre était menée loin
de son territoire par une armée de professionnels. L’illusion
de cette société en paix est tombée, avec plus de clarté
encore, au soir du 13 novembre.
« La France est en guerre »
L’état d’urgence a été décrété quelques heures
après les tueries qui ont ensanglanté l’agglomération
parisienne, alors que les opérations
de police n’étaient pas terminées, et
acté lors d’un conseil des Ministres exceptionnel
réuni dans la nuit du 13 au 14 novembre.
Il prend effet à 0h00 le samedi 14
novembre, sur tout le territoire français. Son
prolongement pour trois mois, uniquement
possible dans le cadre de la loi, a été effectif
après la présentation du projet de loi en
Conseil des Ministres le mercredi 18 au matin, au Conseil
d’État et en Commission des lois de l’Assemblée nationale
l’après-midi même et au Sénat le lendemain. Il y fut
adopté à une écrasante majorité.
Parallèlement au renforcement des instruments juridiques,
les contrôles aux frontières ont été rétablis et le dispositif
militaire a été étoffé : le déploiement de 10.000 soldats
de l’opération Sentinelle(1), relevée au niveau le plus élevé,
vient s’ajouter au plan Vigipirate, complétant ainsi le
contrat Protection de l’armée de terre. Pour la première
fois depuis la guerre froide, l’effectif militaire affecté à
l’intérieur est égal à celui affecté à l’extérieur du territoire.
Enfin, et avant même la fin du week-end meurtrier, les
frappes aériennes françaises ciblent Rakka, en Syrie. Le
président l’avait annoncé, nous allons « répondre de façon
impitoyable »(2).
Et dans les jours qui suivent, les assignations à résidence
ainsi que les perquisitions, de nuit notamment, se multiplient,
donnant aussi lieu à des abus et des débordements dont
certains ont pu être documentés et dénoncés(3). Les déclarations
sont également nombreuses sur l’expulsion d’imams
radicalisés : « ceux qui doivent être expulsés parce qu’ils
prêchent la haine en France »(4), la déchéance de la
nationalité française, pour « ceux qui bafouent ce qu’est
l’âme française »(5) et la « dissolution des mosquées dans
lesquelles des acteurs appellent ou profèrent la haine ».
À cela, s’ajoutent les discours. « La France est en guerre »
sont les premiers mots du président devant le Parlement
réuni en Congrès à Versailles le 16 novembre et ils avaient
été déjà lâchés dès le lendemain des attentats. L’entourage
Avec le début de la guerre, c’est la fin du conflit
La France est en guerre. Face à l’escalade dans la violence du terrorisme
qui la frappe, la République répond par une escalade sécuritaire
Karine Gatelier
LES CAHIERS DEMODOP
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d’empêcher les actes hostiles ». Todorov, avec cette proposition,
déconstruit un nouvel essentialisme et nous
situe d’emblée dans une perspective transformatrice, et
non plus destructrice propre à la guerre : transformer cet
Autre hostile, voire violent, au lieu de l’éliminer. Rappelons
que les efforts de la diplomatie française depuis le 13
novembre visent à convaincre de « la nécessité de détruire
Daech »(11), et le président n’a pas ménagé ses efforts
auprès du président des États-Unis, de l’ONU et des dirigeants
de l’Union européenne. Nous sommes bien dans
la logique de la maxime de Lénine, « exterminer sans
merci les ennemis de la liberté ». Une perspective transformatrice,
au contraire, consisterait à comprendre
l’ennemi, l’acte violent, en déportant le regard et l’analyse
de son côté, pour en saisir la logique propre. Cette compréhension
est indispensable pour penser les modes
d’action à mettre en oeuvre contre la violence.
Par la suite, et une fois la violence combattue, la société
poursuit son existence. La question de son nouveau
mode de fonctionnement se pose alors : que vont devenir
les ennemis d’hier ? Un autre des principes d’un travail
sur les conflits établit que sortir d’un conflit, c’est « faire
avec », avec l’Autre, avec l’ennemi d’hier. Tout ennemi
qu’il fut, et qu’il reste bien souvent dans les esprits, doit
trouver une place dans la société qui sort du conflit, une
place sans l’injustice et l’humiliation qui nourriraient un
nouveau conflit. Ce principe s’appuie sur l’épreuve des
faits : aucune guerre n’est parvenue à faire disparaître
l’intégralité de ses ennemis et si les vainqueurs poursuivent
la logique destructrice généralement en dominant les
vaincus, en les réduisant, en les aliénant, ils transforment
ainsi la violence directe de la guerre, en violence structurelle
de l’inégalité.
La proposition de déchéance de la nationalité n’est-elle
pas une métaphore de la destruction de l’ennemi ? Symboliquement,
sans doute, parce qu’elle ne résiste pas à
l’épreuve de la pratique : tant que les terroristes qui
nous menacent s’inscrivent dans une logique de martyr
et un mode opératoire du suicide, cette sanction se
révèle d’une faible utilité. Et prendre une mesure qui
concerne les situations de double nationalité n’est-ce
pas une façon de nier que les personnes auxquelles elle
s’applique ont grandi en France, et de faire peser la responsabilité
de l’acte sur le caractère étranger ? Le code
civil(12), et le président l’a rappelé, prévoit de ne pas
déchoir de la nationalité si cela a pour résultat de rendre
la personne apatride. « Je dis bien même s’il est né
Français, dès lors qu’il bénéficie d’une autre nationalité »,
a-t-il insisté(13).
Depuis le 13 novembre, la France est gouvernée à coups
de certitude. Nous voudrions proposer au contraire de se
La démocratie française sur le chemin
de la guerre : la tentation totalitaire
Les temps de guerre sont singuliers au moins à deux
égards : ils se fondent sur la désignation d’un ennemi et
se nourrissent d’unanimisme.
Les étapes de la décision politique énoncées plus haut,
pour construire la réponse sécuritaire dans une mesure rarement
égalée dans l’histoire de la République, illustrent
la quasi-unanimité dans laquelle elles se sont déroulées :
dès le 17 novembre, le Premier Ministre appelle à « l’union
sacrée »(8). Et, pour un temps en effet, l’opposition politique
s’est autocensurée pour accepter son devoir d’unité. Les
votes pour le prolongement de l’état d’urgence au Parlement
le montrent bien. Pour un temps seulement, car tant l’opposition
politique que la société dans sa diversité exprime
ses critiques sur ce qui est perçu comme des mesures excessives
(prolongement de l’état d’urgence) et dénonciation
du « tout sécuritaire »(9).
L’ennemi, quant à lui, est désigné : Daech (après quelques
errements de la diplomatie française qui refusait de hiérarchiser
dans la lutte en Syrie entre Daech et le régime de
Bachar Al-Assad dont elle réclame le départ). Et on cède à
la tentation totalitaire, en particulier quand on qualifie les
combattants qui le composent de barbares.
Parce que la notion d’ennemi est consubstantielle aux
conceptions totalitaires de l’Histoire, dans quelles conditions
une démocratie peut-elle déclarer combattre des ennemis
sans verser dans le totalitarisme ? Tant dans les situations
de guerre que comme argument électoraliste fondé sur
une politique de la peur, le recours à la désignation d’un
ennemi flirte avec les marges de la démocratie : les
temps de guerre sont des temps où l’espace politique de
la confrontation des idées se réduit à la faveur d’une
union sacrée à laquelle nous pressent la perception d’une
menace et un sentiment d’urgence ; la désignation de
certains groupes de la société comme des ennemis — et
le recours à ce procédé concerne des niveaux de menace
de différente nature et de degrés variés, les migrants,
par exemple, comme les menaces au système social hier
et à la sécurité aujourd’hui — nourrissent une politique
de la peur qui ne convoque pas au pouvoir les idées les
plus démocratiques.
Tsvetan Todorov nous aide en suggérant que « pour maintenir
l’usage de la notion d’ennemi en régime démocratique,
il conviendrait cependant d’en infléchir le sens »(10). « Si
l’on renonçait à faire de l’ennemi une substance à part,
on pourrait y voir plutôt un attribut, un état ponctuel et
passager, qui se retrouve en tout un chacun. Plutôt que
d’éliminer les ennemis, on se donnera comme tâche
LES CAHIERS DEMODOP
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Le doute est une posture que nous cultivons et le
chemin de la transformation passe par un certains
nombres de questions :
• Pourquoi des jeunes français en viennent à tuer de
sang froid d’autres Français, dans une France libre que
l’on perçoit en paix depuis une soixantaine d’années ?
• Pourquoi des jeunes français rejoignent les rangs
d’une organisation terroriste ? Que recherchent-ils
auprès d’elle ? Un cadre d’autorité ? Un idéal ? Une
justification à leur violence ?
• En quoi Daech constitue une offre
que la France ne peut pas proposer ?
En désignant avec précision, dans toute sa complexité, la
nature du conflit qui anime la société française, un chemin
significatif aura été parcouru vers une sortie politique.
Sans doute cette définition de la nature du conflit doit
être faite de manière concertée avec tous les niveaux de
la société qui se sentent concernés.
Ces questions, fondamentales pour comprendre pourquoi
la France est sous le coup de menaces aussi graves, pour
trouver des réponses, ont besoin d’un climat de confiance
qui permette l’échange bienveillant et apaisé de nos idées.
La guerre dans laquelle se lance la France ne le permet
pas. Les tueries du 13 novembre polarise le conflit au
point d’en dissimuler des complexités apparues au
lendemain des assassinats des 7 et 9 janvier. La guerre
aujourd’hui déclarée rend impossible l’émergence et l’expression
du conflit. Pourtant il y a urgence à ouvrir les
espaces qui permettront son expression, pour l’analyser,
le comprendre et entreprendre d’agir dessus.
situer dans une perspective de transformation de la société
parce qu’elle est traversée de conflits qui réclament d’être
compris. Pour cela, le besoin premier est de confronter les
représentations, les opinions et les idées des Français.
Le besoin d’exprimer la contradiction et le désaccord,
à l’opposé d’une « union sacrée » par
temps de guerre
Une séquence s’est ouverte en janvier 2015, avec les
tueries à la rédaction de Charlie Hebdo puis dans une
épicerie juive. Des dissonances se sont fait entendre, accompagnées
de désaccords et d’expressions du malaise,
sur fond d’unité nationale célébrée le 11 janvier avec
une marche citoyenne qui réunissait quelques 4 millions
de personnes. Des temps collectifs de recueillement non
respectés, sans doute des épiphénomènes amplifiés par
les effets de la médiatisation, l’universalisme des valeurs
républicaines bousculé pour dénoncer leur instrumentalisation
au profit d’un discours xénophobe (Jacques Rancière)
sont venus troubler ce qui était présenté comme
un bel unanimisme.
Les actes terroristes de l’année 2015 ouvrent une boîte de
Pandore. Ils questionnent en profondeur de multiples domaines
de l’action politique française : sa politique étrangère,
son interventionnisme, la doctrine de son armée ; l’avenir
de sa jeunesse qui se heurte à un chômage de masse ;
celui de territoires défavorisés, de leurs populations qui
expriment le sentiment d’être délaissées et discriminées ;
la relation aux populations issues de l’immigration, aux
étrangers, à l’immigration…
(1) Opération de l’armée française décidée suite aux attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015 et entrée en action le 12, Sentinelle consiste
à déployer des militaires autour des lieux identifiés comme sensibles comme les écoles, les lieux de culte, les représentations diplomatiques
et les organes de presse.
(2) Communiqué de l’Élysée, Le Monde, daté du 17 novembre 2015
(3) Outre les articles de presse qui ont dénoncé les cas de perquisitions et d’assignations à résidence perçues comme abusives,
le quotidien Le Monde a contribué à la création d’un observatoire « Vu de l’intérieur. Observatoire de l’état d’urgence »,
http://delinquance.blog.lemonde.fr/2015/11/23/observons-letat-durgence/
(4) Ministre de l’Intérieur, Le Monde, 17 novembre 2015
(5) Ibid.
(6) Le Monde, 17 novembre 2015
(7) Le Monde, 18 novembre 2015
(8) Le Monde, 17 novembre 2015
(9) Rapport confidentiel défense du SGDN, 2013,
voir https://www.mediapart.fr/journal/france/110116/ terrorisme-un-rapport-confidentiel-defense-condamnait-en-2013-le-tout-securitaire
(10) Tzvetan Todorov, « Ne dé-shumanisons pas l’ennemi », Le Monde, 12 décembre 2015
(11) Le Monde, 17 novembre 2015
(12) Article 25 du code civil 2015
(13) Le Monde, 17 novembre 2015
LES CAHIERS DEMODOP
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et les nihilistes avaient découvert dans les années 1860
tout le potentiel offert par l’invention de la dynamite et
les progrès réalisés en matière d’armements.
Depuis l’Antiquité, avec les Sicarii (ou Zélotes, en Palestine),
depuis le Moyen Âge, avec les Assassins (ou Hashashins,
qui sévirent en Iran et en Syrie), les mouvements qui choisissent
l’arme du terrorisme le font dans le même but :
miner la société et l’autorité gouvernementale en terrorisant
les populations par le truchement d’une théâtralisation
de la violence. Qu’entend-on par cette expression ? L’action
terroriste tente de provoquer un choc émotionnel par une
mise en scène publique de la violence. De cette façon, l’attentat
tente de projeter une image amplifiée de l’événement.
Il ne s’agit pas, comme dans un conflit armé classique,
d’infliger des pertes physiques à l’adversaire de manière à
ce qu’il n’ait plus la force de résister. Au contraire, la
puissance physique est quasiment absente de l’équation.
L’objectif recherché est l’affaiblissement ou l’affaissement
psychologique de l’adversaire désigné. Dans cette optique,
le nombre de victimes n’a qu’une importance relative. Ce
qui compte, c’est la manière dont l’attentat a eu lieu, où il
a eu lieu, l’horreur qu’il provoque, l’image qu’il va laisser
dans les esprits. En ce sens, la décapitation filmée d’un individu
a un impact infiniment plus grand que n’aurait, par
exemple, un attentat qui ferait plus de victimes dans un
lieu dénué de charge symbolique. Un attentat, même sans
victimes, sur un lieu bénéficiant d’une dimension symbolique
ou affective élevée peut également provoquer un choc
immense alors même que ce lieu est stratégiquement insignifiant.
Le propre de l’attentat terroriste est donc foncièrement
attaché à son empreinte visuelle. D’évidence,
les moyens de communications modernes amplifient davantage
encore l’impact visuel de l’attentat mais l’on voit
malgré tout que les couvertures dessinées à la main du
Petit Journal frappaient peut-être autant les esprits au 19e
siècle que ne le firent depuis la photographie, la télévision,
l’Internet et les smartphones qui relaient aujourd’hui les
images de manière instantanée, et sur l’ensemble de la
planète. Désormais, cette théâtralisation de la violence
par la terreur s’effectue sur une scène globale.
Ces mouvements qui choisissent l’arme du terrorisme
sont généralement fortement idéologisés — par la religion
ou les idéologies laïques — et leur objectif est de renverser
le statu quo à leur profit. Souvent, l’idée de purification
de la société et sa régénérescence font partie des idéaux
Les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo
puis contre un supermarché Hyper Cacher ont fait 17
morts. Ces actes terroristes sont alors les plus meurtriers
depuis 1961 en France(2) (l’attentat à la station Saint-
Michel en 1995, par exemple, avait fait 8 morts).
Quelques mois plus tard, au terme d’une virée meurtrière
dans Paris prenant pour cible des lieux de rassemblements
populaires (cafés, restaurants, salle de concert,
stade de foot…) à nouveau, le terrorisme frappe les
Français, faisant cette fois 132 morts et plus de 350
blessés. Un chiffre qui laisse perplexe quand on sait
que depuis 1972, 174 attentats ont tué en France 241
personnes(3).
Si le terrorisme n’est pas un phénomène nouveau, loin
s’en faut, les attentats de l’année 2015 nous poussent
à l’analyse du terrorisme dans sa forme actuelle pour
mieux comprendre la nature de la menace à laquelle
nous sommes confrontés.
Face à la multitude d’informations qui circulent, le
risque, comme toujours, serait de céder au piège d’une
« pensée paresseuse », pour reprendre l’expression de
Boris Cyrulnik(4), simplificatrice et binaire. Or, l’urgence
de la situation ne saurait faire l’économie de sa pleine
compréhension : nous sommes devant une réalité complexe
que nous devons appréhender comme telle.
Évolution du terrorisme :
des différences sur fond de continuité
Bien que les médias et certains experts propagent l’idée
selon laquelle le terrorisme pratiqué par Daech est d’un
genre nouveau, il convient de remettre les choses en
perspective. Certes, chaque mouvement terroriste, chaque
vague de terrorisme est particulière. Les anarchistes
poseurs de bombes du 19e siècle avaient des objectifs
très différents des mouvements de libération nationale
pratiquant la « guérilla urbaine.» Les djihadistes d’aujourd’hui
sont animés d’une idéologie qui a peu en
commun avec celle qui motivait les groupuscules d’extrême
gauche des années soixante. Les stratégies de
Daech et d’Al-Qaeda divergent de manière importante.
Mais, malgré toutes les différences qu’on peut observer
entre les uns et les autres, l’essence du terrorisme reste
la même et, phénomène plus surprenant, ses techniques
et ses modes opératoires sont quasiment inchangés
depuis plus d’un siècle et demi, lorsque les anarchistes
Comment comprendre les attentats de l’année 2015 en France
dans la dynamique générale du terrorisme aujourd’hui ?
Un acte terroriste est un acte politique dont le but est de déstabiliser un gouvernement ou un appareil
politique, où les effets psychologiques recherchés sont inversement proportionnels aux moyens
physiques employés et dont la cible principale, mais non exclusive, est la population civile(1).
Nathalie Cooren et Arnaud Blin
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C’est pourquoi ceux qui utilisent l’arme du terrorisme
connaissent des succès initiaux qu’ils ne peuvent rarement
rééditer sur la durée, à moins d’avoir un soutien important
de la population. Et c’est cette incapacité initiale à répondre
à des attentats de groupes émergents qui nous poussent
en tant que société à chercher les causes profondes du
«malaise » qui incitent certains individus à commettre ces
actes de barbarie. Malheureusement, les raisons qui peuvent
pousser un individu ou groupe d’individus à de tels actes
sont extrêmement diverses et soigner la «maladie » semble
bien plus complexe que de s’attaquer aux « symptômes ».
Aujourd’hui, le terrorisme est presque exclusivement le fait
de groupes djihadistes. Si ces groupes ne diffèrent pas radicalement
dans leur essence aux mouvements qu’on a pu
observer par le passé, un phénomène cependant se dégage
qui tient à l’ampleur qu’ont pris ces groupes et, plus grave
peut-être, à leur fragmentation. De fait, il n’est plus possible,
désormais, d’espérer éradiquer la menace en annihilant un
mouvement ou un groupuscule. Le terrorisme est aujourd’hui
une hydre à plusieurs têtes et c’est peut-être là que réside
son inquiétante particularité.
L’État Islamique, un groupe terroriste
aussi puissant qu’un État ?
Aux origines de Daech
L’État Islamique d’Irak, rebaptisé en 2013, État Islamique
en Irak et au Levant — dont Daech est l’acronyme — a vu
le jour en 2006(5) sous l’occupation américaine. Une guerre
confessionnelle avait alors lieu entre les musulmans s’identifiant
comme sunnites (majoritaires mais marginalisés
politiquement et économiquement) et ceux s’identifiant
comme chiites (minoritaires mais représentés au gouveralors
que l’acte terroriste est perçu comme de la « propagande
par le fait (ou par l’action) ». Suivant les moyens
disponibles, ces mouvements pratiquent, s’ils le peuvent,
une combinaison de guerre classique, de guérilla, et de
terrorisme (le cas de Daech), pour d’autres, une combinaison
de guérilla et de terrorisme (appelé dans ce cas
guérilla urbaine) ou, pour les mouvements les plus
faibles, uniquement le terrorisme.
Dans la mesure où le terrorisme est une mise en scène de
la violence qui fonctionne à partir des symboles, les lieux
chargés de symboles sont privilégiés. C’est le cas de Paris
notamment, qui dès le 19e siècle (1er attentat contre Bonaparte
en 1800), fut à diverses époques une cible privilégiée
; les attentats commis par les Ravachol, Émile Henry
et autre Auguste Vaillant à la fin du 19e siècle n’étaient
pas sans rappeler les attentats du 13 novembre 2015. À
l’époque, déjà, on ciblait les cafés, à l’instar du Terminus
de la Gare St Lazare où Émile Henry avait balancé une
bombe sur la foule le 12 février 1894. La vague de
terrorisme des années 1970, avec le groupuscule Action
Directe, fut une autre période de grande tension. Du reste,
les attentats du 13 novembre firent en quelques minutes
un nombre de victimes correspondant à plus de 50% de
toutes les victimes d’attentats à Paris entre 1800 et le 12
novembre 2015 (environ 235 tués pour cette période de
plus de 200 ans).
Si les mouvements qui pratiquent la terreur sont généralement
éradiqués ou contenus en l’espace de quelques
années, il est impossible de se prémunir contre une nouvelle
vague. Pour les terroristes, la meilleure arme est la surprise.
Pour les autorités publiques, c’est l’identification des réseaux.
Sources : Frédéric Legrand – COMEO /
Shutterstock.com
Paris, France – November 14, 2015 :
People in front of the Bar Hotel Le Carillon street
Alliber in tribute
to victims of the Nov. 13, 2015 terrorist attack in
Paris at the Bataclan.
LES CAHIERS DEMODOP
13
crédible aux gouvernements de la région. En effet, cette
entité politique en construction dispose d’une administration :
à sa tête, le calife auto-proclamé Abou Bakhr Al-Baghdadi,
aux côtés duquel se trouvent deux députés, un cabinet qui
réunit les plus proches conseillers de Baghdadi, un groupe
de conseillers religieux, des gouverneurs pour chaque
« province » de l’EI(11) et des leaders locaux.
Des moyens économiques colossaux
Avec la prise de Mossoul, Daech, s’empare de l’arsenal militaire
légué par les Américains à l’armée irakienne (estimé
à 3 milliards de dollars), et pille la banque centrale en repartant
avec plusieurs centaines de millions d’euros en liquide.
Mais d’autres sources de revenus font de Daech une entité
autonome financièrement :
• Le pétrole d’abord. « On estime que les djihadistes
contrôlent une vingtaine de puits, soit 10% de la
production irakienne et 60% de la production syrienne.
Le chiffre d’affaire est évalué entre 500 000 et 1
millions d’Euros par jour(12)». Ils alimentent ensuite de
vastes réseaux de contrebande, en Irak, en Syrie, en
Turquie, au Kurdistan, etc.
• Les récoltes de céréales et de coton ensuite. Daech
contrôle d’immenses champs agricoles en Irak et en
Syrie dont il revend la production à bas prix.
• Le pillage de sites archéologiques et de musées en Syrie
et en Irak, vient gonfler son budget.
• Le trafic d’êtres humains. L’EI procède à de nombreux
kidnappings et réclame des rançons pour leur
libération. Il vend aussi des populations qu’il réduit en
esclavage (notamment des femmes).
• Les divers taxes et impôts, mis en place par Daech sur
tout ce qui transite par les territoires qu’il contrôle.
L’on comprend donc qu’aujourd’hui, en plus d’individus
prêts à combattre et d’un arsenal militaire sophistiqué,
l’EI détient des moyens financiers colossaux. Jean-
Charles Brisard, expert en financement du terrorisme
et président du CAT (Centre d’Analyse du Terrorisme),
affirme que « si l’EI était sur le marché, il vaudrait
2000 milliards de dollars(13)».
Le « rayonnement » de Daech à l’étranger
Haute maîtrise de la communication
et « théâtralisation de l’horreur »
Avec Daech s’ouvre une nouvelle ère de communication terroriste
: une propagande à l’image de cette génération de
terroristes 2.0 qui maîtrise parfaitement les outils de communication
actuels. Des vidéos calquées sur les films de
guerre occidentaux. Bandes son et effets spéciaux hollywoodiens
son utilisés pour mettre en scène la barbarie de ses actes.
« Cette théâtralisation de l’horreur, explique Gérard Chaliand,
tout en faisant un nombre de victimes limité, produit un
nement, et protégés par la police et des milices paramilitaires).
Les combattants de l’EI ont exploité ces divisions
en défendant la cause des sunnites insurgés contre l’occupation
américaine et le gouvernement chiite de Bagdad.
Durant cette période, une grande partie des représentants
actuels de l’EI ont séjourné dans les geôles américaines.
Certaines, parmi lesquelles le camp Bucca au sud de l’Irak,
sont considérées comme de véritables « Académies du
Djihad ». En effet, « 17 des 25 leaders les plus importants
de l’État islamique ont été enfermés dans des prisons
américaines entre 2004 et 2011(6)». Abou-Bakr Al Baghdadi,
à la tête de Daech depuis 2010(7), en fait partie.
Stratégie offensive et territorialisation
Lorsque les Américains quittent Bagdad en 2011, le champ
est laissé libre aux djihadistes de l’EI.
Leur stratégie repose alors sur « la restitution du pouvoir
local, dans chacune des villes conquises, à des acteurs locaux
: chefs de tribus, de clans, de quartiers, notables, autorités
religieuses sunnites et ex-militaires de l’armée de
Saddam Hussein(8). » Ils gagnent ainsi la confiance des
populations sunnites auxquelles ils garantissent par ailleurs
une relative sécurité, l’accès à certains services et l’approvisionnement
des marchés, etc. En quelque sorte, Daech
vient combler un vide, pallier les défaillances du gouvernement
irakien à leur égard. En contrepartie une allégeance
exclusive doit être portée à l’organisation et ses moeurs.
Aucun écart n’est toléré et Daech construit également sa
réputation sur son intransigeance et sa cruauté.
La guerre civile éclate en Syrie en 2011. Daech envoie des
hommes combattre le régime de Bachar el-Assad, dès
2012, avec l’objectif non pas de contribuer à la victoire de
la révolution mais « de s’imposer au sein des multiples
bandes rivales(9) » formant l’opposition, et d’amener à une
stricte application de la charia sur les territoires conquis.
Moins de deux ans plus tard, Daech implante son quartier
général à Raqqa et investit la Syrie toujours avec cette
même stratégie double : d’un côté, promesse d’une vie
meilleure à ceux qui lui prêtent allégeance (offres d’emplois
rémunérés, protection, services, etc.), d’un autre, extermination
des opposants (dans une mise en scène macabre,
destinée à intimider et asseoir son autorité). Notons que
nombreuses sont les populations ayant été châtiées voire
exécutées parce qu’elles ne se conformaient pas aux règles
de Daech, ou pour avoir voulu quitter l’organisation.
Après Falloujah en janvier 2014, Daech parvient, au mois
de juin, à faire tomber Mossoul, la deuxième ville d’Irak, et
proclame le califat sur « un territoire grand comme la
moitié de la France à cheval sur la Syrie et l’Irak(10)». Cette
territorialisation de Daech le distingue des autres organisations
(y compris Al-Qaeda) ; elle répond à la volonté de
construire un État et d’apparaître comme une alternative
LES CAHIERS DEMODOP
14
« seuls ceux qui n’ont aucune culture musulmane peuvent
croire au discours totalitaire de Daech comme
étant celui de l’Islam(17)». Ils ont été séduits par la
propagande de l’EI qui fait la promesse d’un avenir
meilleur, donne une place et une raison d’être à ceux
qui choisiraient de défendre sa cause. La religion n’a
rien à voir là-dedans, même si c’est ce qu’on leur fait
croire. L’outil privilégié de cette propagande est Internet
via des sites d’apologies du terrorisme, les réseaux
sociaux, You tube, etc. Les organisations terroristes
utiliseraient aussi des techniques de manipulation
mentale. La plupart des terroristes se perçoivent
comme des justes agissant pour une cause supérieure
où la fin justifie les moyens.
Au-delà, si ces techniques fonctionnent, si ces discours
trouvent un écho auprès des populations, c’est bien
que la société française échoue à proposer une alternative
crédible à cette quête de sens des candidats au djihad.
Michel Wieviorka pointe des logiques internes, qui
« renvoient aux problématiques de difficultés sociales,
d’intégration, de discriminations, de chômage, etc. Ces
éléments affectent des individus de plusieurs types.
Certains ont le sentiment qu’ils n’ont aucun espace
dans la société. D’autres, en dépit d’une intégration
sociale poussée, peuvent être à la recherche de sens
dans une société qui n’offre plus aucune perspective.
Enfin, on doit souligner la présence d’individus ayant
une place dans la société qui ne correspond pas à leurs
attentes personnelles(18)».
La France, pays des droits de l’homme, mérite-t-elle
toujours ce titre lorsque l’on voit combien notre société
produit de l’exclusion : cette rupture du lien avec la société
touche aujourd’hui un nombre croissant de jeunes,
frappés par le chômage, désorientés, en manque de
impact profondément déstabilisateur auprès des populations
occidentales habituées à la sécurité et facilement terrorisées,
ce qui permet dans le même temps à l’organisation de
pallier sa relative faiblesse numérique(14)».
Les candidats au djihad :
qui sont-ils et pourquoi se radicalisent-ils ?
Les djihadistes étrangers qui viennent rejoindre les
rangs de l’EI sont plusieurs milliers : les services américains
parlent de plus de 30 000 hommes partis en
Syrie et en Irak depuis 2011(15).
Au total, 110 pays fournissent des combattants à l’EI.
D’après les chiffres communiqués par le ministère de
l’Intérieur en juillet 2015, 1880 personnes françaises
ou résidant en France seraient enrôlées dans les filières
djihadistes, 491 seraient toujours sur place et 133 auraient
trouvé la mort (de plus en plus au travers
d’actions meurtrières, sous forme d’attentats suicides).
Ces chiffres sont à prendre avec précaution tant ils
évoluent rapidement, dans un sens comme dans l’autre,
au gré de l’actualité sur le terrain (bombardements,
nouvelles recrues…).
Si les candidats au djihad sont majoritairement des
jeunes, parfois même mineurs, il n’existe toutefois pas
de profil type. Contrairement à certaines idées reçues,
ils sont « une juxtaposition de différentes catégories
— familles athées, catholiques, musulmanes, désunies,
unies, insérées ou désocialisées, de banlieue ou
de province(16)».
Par ailleurs, d’après les données recueillies par la
cellule anti-radicalisation du ministère de l’Intérieur,
parmi les Français en voie de radicalisation, et proches
du djihadisme, 40 % sont des convertis. Ce fort pourcentage
de conversion serait révélateur du fait que
Sources : Parzis – Shutterstock.com
Concept of terrorism. Silhouette
terrorist on city background in smoke
LES CAHIERS DEMODOP
15
perspectives et qui se sentent abandonnés dans une
société qui les marginalise. Les sentiments de frustration
voire d’humiliation qui s’ensuivent sont des terreaux
favorables aux discours de mouvements totalitaires
comme Daech, qui eux proposent à ces jeunes un rôle,
une place, une reconnaissance.
La France comme cible privilégiée
du terrorisme (de l’EI)
De la même façon que l’un des objectifs communs et partagés
de la majorité des djihadistes français serait « de
punir la France pour sa politique vis-à-vis des pays
arabes(19)», en Europe, la France est particulièrement
menacée par l’EI. Elle serait même devenue son « ennemi
n°1 », selon Marc Trévidic(20). En réalité, la France est
depuis longtemps déjà dans la ligne de mire des organisations
djihadistes.
Ses prises de positions en matière de politique internationale,
ses interventions militaires sur des terrains extérieurs –
notamment en Syrie, en Irak, mais aussi au Mali sans
oublier la Libye, l’Afghanistan et le Sahel -, un débat
politique stigmatisant à l’égard de la communauté musulmane,
et des décisions telles que l’interdiction du voile
à l’école et l’interdiction du port du voile intégral, sont
autant d’éléments qui augmentent le ressentiment envers
la France. Mais aucun n’explique à lui seul que la France
soit la cible prioritaire de Daech. De même que l’explication
selon laquelle la France incarne tout ce que les organisations
terroristes bannissent —moeurs libérales, laïcité, liberté
d’expression etc. — ne tient pas. Cela aggrave sans aucun
doute l’hostilité de ces groupes à l’égard de la France,
mais ne permet pas d’expliquer que la France en soit la
cible privilégiée. Une lecture politique semble préférable.
Nicolas Hénin — journaliste et otage de l’EI pendant dix
mois en Syrie—avance l’hypothèse selon laquelle la France
serait aux yeux de l’EI le maillon faible de l’Europe, un
pays où il serait facile de semer la division. Or, Daech
craindrait plus notre unité que nos frappes aériennes(21).
Comment répondre aux
attaques terroristes de l’EI ?
La réponse de la France et de la coalition internationale
aux attentats de novembre à Paris, est avant tout militaire :
dès le 15 novembre une vingtaine de bombes sont larguées
sur la Syrie par la France qui n’exclut plus l’envoi de forces
spéciales au sol.
Éliminer Daech est-il la solution ?
La réponse est peut-être une réponse en deux temps. Neutraliser
Daech, lui couper ses sources de financement et
l’affaiblir pour réduire son pouvoir de nuisance est sans
doute une première étape, à très court terme qui ne doit
pas être écartée d’emblée. Mais, cette réponse militaire,
privilégiée à l’heure actuelle par la coalition internationale,
ne doit pas faire l’économie d’une réponse politique de
plus long terme.
Le problème aujourd’hui est l’absence de stratégie de la
coalition internationale pour contrer Daech.
Autre dimension importante : la stratégie du tout militaire
ne tient pas suffisamment compte de la nécessité de
protéger les populations civiles directement exposées aux
bombardements. Ces populations sont prises au piège !
500 000 civils vivent à Raqqa, fief de l’État islamique, et
sont les victimes collatérales des nombreux raids de la
coalition internationale, ne les oublions pas. Par ailleurs,
et comme le souligne Serge Sur(22) « si l’on prend pour
cible la collectivité que ces groupes prétendent représenter,
on risque de la conduire à se solidariser avec eux, on leur
permet de développer leur audience et bientôt leur légitimité
— d’où la nécessité de bien cerner l’adversaire, et
autant que possible de l’isoler(23)». Au lieu d’anéantir Daech,
le risque est donc celui de renforcer les rangs de celles et
ceux qui lui portent allégeance, comme conséquence
directe d’une action militaire non appropriée.
Pour résumer, donc, « si on ne veut plus que Daech existe,
il ne suffit pas de le détruire(24)».
Éliminer Daech est-il la priorité ?
Ce qui se joue dans la région, en termes d’enjeux politiques,
géostratégiques, économiques, en termes d’alliances et
de pouvoir, est extrêmement complexe.
Daech est avant tout une organisation criminelle qui a su
profiter des faiblesses des différents régimes et saisir
cette opportunité pour s’imposer comme une alternative.
Si le régime chiite de Bagdad et son armée ne bafouaient
pas les droits des populations sunnites en les marginalisant
et en les excluant de la société, l’EI ne pourrait pas séduire
par son discours et imposer sa loi.
Si le régime de Bachar el-Assad n’était pas la cause de
plusieurs milliers de morts en Syrie, l’EI n’aurait pas pu se
faire passer pour une armée de libération et duper les
Syriens déçus par l’échec du Printemps arabe.
Si l’Arabie Saoudite ne jouait pas un double jeu en laissant
des acteurs privés et des réseaux religieux informels
financer l’EI, elle ne serait peut-être pas menacée aujourd’hui,
sur son propre territoire.
Si la Turquie ne fermait pas les yeux sur les trafics d’armes
et de pétrole qui transitent par sa frontière avec la Syrie,
l’EI ne pourrait pas s’assurer des revenus de la contrebande
qui lui garantissent son autonomie financière.
Si l’Iran ne soutenait pas le régime de Bachar el-Assad, ses
efforts contre l’EI pourraient (peut-être ?) s’inscrire dans
une stratégie plus globale, car pour l’heure, les États-Unis et
l’Europe refusent toute collaboration avec Téhéran.
On voit donc combien le combat contre l’EI est en fait
bien plus que cela et l’on comprend que la réponse
LES CAHIERS DEMODOP
16
ce qu’avec l’afflux de militants rejetés d’Irak et de Syrie
qui trouveraient là une nouvelle cause. Il devient donc impératif
que la communauté internationale réfléchisse à
des solutions collectives qui prennent en compte tous les
facteurs participant à la menace terroriste globale, aussi
bien sur le court, le moyen, et le long terme.
militaire ne résoudra pas l’après Daech, si tant est qu’elle
permette de le détruire. Par ailleurs, d’autres mouvances,
affiliées ou non à Al-Qaeda ou Daech ont pris corps, notamment
en Afrique et elles posent déjà problème dans
leurs contextes régionaux. Nul doute qu’une défaite militaire
de Daech renforcerait ces autres mouvements, ne serait-
(1) http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/terrorisme/terrorisme2.htm
(2) Sept clefs pour comprendre le terrorisme en France depuis 40 ans
(http://www.letemps.ch/monde/2015/01/09/7-cles-comprendre-terrorisme-france-40-ans)
(3) Selon la Global Database of Terrorism
(4) Boris Cyrulnik est psychiatre et psychanalyste français, connu entre autres pour avoir vulgarisé le concept de «résilience»
(5) L’EI existe en tant que milice informelle depuis 2003 ; celle-ci combat alors les Américains en Irak, sous la direction d’Al-Qaeda.
À partir de 2006, elle se constitue en « État Islamique d’Irak » et s’éloigne d’Al-Qaeda
(6) « Daech naissance d’un État terroriste », documentaire écrit et réalisé par Jérôme Fritel,
produit par Pierre-Antoine Capton et Patricia Chaira (2015)
(7) Lorsque l’EII est constitué il est d’abord dirigé par Abu Umar jusqu’à sa mort en 2010.
(8) Pierre-Jean Luizard, « De quoi Daech est-il le nom », revue Sciences Humaines,
hors série n°4, la Grande histoire de l’islam, novembre – décembre 2015.
(9) « Daech naissance d’un État terroriste », op. cit
(10) Idem
(11) « Aujourd’hui, pour le Daech, la Syrie est divisée en trois « provinces » et l’Irak en quatre (…) » :
Gérard Chaliand, in G. Chaliand et A. Blin, Histoire du terrorisme, de l’Antiquité à Daech, Paris, Ed. Fayard, 2015.
(12) « Daech naissance d’un État terroriste », op. cit
(13) Jean-Charles Brisard, expert en financement du terrorisme et président du Centre d’analyse du terrorisme.
(14) Gérard Chaliand, op. cit., p 654.
(15) Thousands Enter Syria to Join ISIS Despite Global Efforts, The New York Times, 27 septembre 2015
(http://www.nytimes.com/2015/09/27/world/middleeast/thousands-enter-syria-to-join-isis-despite-globalefforts.
html?hp&action=click&pgtype=Homepage&module=first-column-region&region=top-news&WT.nav=top-news&_r=1)
(16) Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences po Paris, historien et spécialiste de l’Islam contemporain :
« Qui sont les Français sur la piste du Djihad ? », Le Monde, 19 novembre 2014
(http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/11/19/qui-sont-les-francais-sur-la-piste-du-djihad_4524774_4355770.html)
(17) Jean Pierre Filiu, « Le discours de l’EI ne peut prendre que chez ceux qui n’ont aucune culture musulmane », Le Monde, 18 novembre 2014
(http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/11/18/le-discours-de-l-ei-ne-peut-prendre-que-chez-ceux-qui-n-ont-aucune-culturemusulmane_
4525226_3224.html)
(18) Michel Wieviorka est sociologue, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales
(19) Flore Thomasset, « Trois générations de djihadistes français », La Croix, 18 novembre 2015
(http://www.la-croix.com/Actualite/France/Trois-generations-de-djihadistes-francais-2015-11-18-1382050)
(20) Marc Trévidic est magistrat, juge d’instruction au TGI de Paris entre 2006 et 2015, au pôle antiterroriste.
(21) Nicolas Hénin, « J’ai été otage de l’État islamique. Daech craint plus notre unité que nos frappes aériennes », The Guardian, 19 novembre 2015
(http://www.theguardian.com/commentisfree/2015/nov/19/etat-islamique-daesh-syrie)
(22) Serge Sur est Directeur du Centre Thucydide, Professeur à l’Université Panthéon-Assas (Paris II),
directeur de l’Annuaire français de relations internationales (AFRI)
et rédacteur en chef de la revue Questions internationales (La Documentation Française)
(23) Serge Sur, « Un mal qui répand la terreur »
(http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/terrorisme/terrorisme3.htm)
(24) Jean-Pierre Massias, spécialiste des processus de pacification et de transition démocratique
(http://mediabask.naiz.eus/eu/info_mbsk/20151126/comment-eradiquer-daech-ici-et-la-bas
LES CAHIERS DEMODOP
17
Quel pouvoir attractif de l’Islam rigoriste ?
Claske Dijkema
les quartiers populaires au Sud de Grenoble. Ils vivent leur
religion de façon très différente mais tous conviennent
qu’être musulman est devenu considérablement plus compliqué
en France. Quelques uns d’entre eux, âgés de 18 à
25 ans, tous des hommes, m’ont permis de comprendre
le pouvoir d’attraction d’un Islam plus ou moins rigoriste :
il est disponible là où les jeunes se trouvent, il est un
moyen de construire une image positive de soi-même, il
est un vecteur de justice et enfin, il permet de canaliser
les colères et les frustrations.
Cet article a pour intérêt de nous mettre en garde contre
une criminalisation de cet Islam qui prône peut-être des
valeurs que la majorité des Français ne partagent pas
(concernant la musique, la place des femmes, un régime
alimentaire etc.) mais qui s’oppose à la violence. À ce
titre, les personnes s’inscrivant dans cette lecture de
l’Islam devraient être perçues comme des alliés dans la
lutte contre le terrorisme et non comme des ennemis.
Nous pourrions combattre ce courant de l’Islam sur le
plan moral à travers le débat et le dialogue mais nous ne
devrions pas le combattre sur le plan juridique tant qu’il
respecte la Constitution française. Sans doute ma position
se nourrit de mes racines hollandaises, ce pays libertaire
qui s’est construit sur un équilibre entre forces religieuses
et laïques plutôt que de les bannir de l’espace public. Aux
Pays-bas des années 60, des populations de villages
entiers n’avaient pas le droit d’écouter de la musique,
passaient leur dimanche à lire la bible et le pantalon était
banni pour les femmes par conviction religieuse. Pour
autant, cela ne pose pas un danger public(3).
Toutefois, il convient de garder à l’esprit que si dans cet
article l’accent est mis sur les banlieues (du fait des
intérêts de ma recherche) cela ne signifie pas que les phénomènes
de radicalisation se développent uniquement
dans ces quartiers(4).
Nous avons tendance à ne voir Daech qu’au
travers de son pouvoir destructeur, qui a frappé
la France au coeur le 13 novembre dernier.
Pourtant si nous voulons comprendre pourquoi
des jeunes français s’engagent dans cette
voie, il faut s’intéresser au pouvoir d’attraction
de l’Islam radical qui mobilise bien au-delà
des groupes violents. Ce courant rigoriste de
l’Islam ouvre des perspectives, en donnant
une place aux Français qui ont du mal à en
trouver une dans la société aujourd’hui.
Cet article porte non pas sur ce mouvement
qui s’appelle État islamique—mais s’intéresse
à son fondement idéologique qui s’inspire
d’un Islam que j’appellerai ici rigoriste. Le choix de ce
terme, à la fois vague et empirique, est motivé par plusieurs
considérations. Tout d’abord, afin d’éviter l’expression
« Islam radical », qui entretient une confusion entre
respecter des règles très strictes et prôner la violence :
certains musulmans ont des opinions « radicales », sans
pour autant nourrir une seule seconde l’idée de basculer
dans l’action violente. La description de Nabil Mouline
dans le Monde Diplomatique du fondement idéologique
qui nous intéresse ici me semble plus juste : « ceux qui se
réclament aujourd’hui de l’Islam pour justifier une conduite
ultraviolente s’inspirent d’une idéologie rigoriste issue
d’une double filiation : les Frères musulmans et le salafisme
wahhabite, diffusé depuis l’Arabie saoudite(1)». Selon
Frédéric Helbert, reporter de guerre et spécialiste du terrorisme,
« Les salafistes prônent un retour à l’ancien temps,
celui d’un Islam « pur », le respect de la sunna (la loi immuable
de l’Islam) et vivent selon des règles très strictes.
Leur mouvement n’est pas violent par essence, néanmoins
certains salafistes ont basculé dans le jihadisme. Le salafiste
jihadiste a par ailleurs pris naissance lors de la guerre
d’Afghanistan(2)». Sur le papier, ces différences d’orientation
ont du sens, sur le terrain beaucoup moins. Je n’ai jamais
rencontré des personnes se revendiquant de l’Islam radical
ou qui ont pu m’expliquer exactement quel mélange de
wahabbisme et salafisme ils pratiquaient et pourtant ils
suivaient des imams décrits par la presse comme salafistes.
Le côté empirique du terme rigoriste permet, pour un débutant
en matière d’Islam comme moi-même, de l’employer
sans trop se brûler les doigts.
En tant que militante associative et thésarde à l’Université
de Grenoble-Alpes, travaillant sur les violences urbaines,
la question de l’Islam s’est imposée à moi essentiellement
car mon travail de thèse a commencé la semaine de
l’attaque contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Depuis,
j’ai entendu nombreux témoignages des musulmans dans
LES CAHIERS DEMODOP
18
Le pouvoir intégrateur de ces deux exemples consiste à
rendre légitime des actes extrêmement destructeurs
d’un effort de guerre. De la même façon, le pouvoir intégrateur
porte en soi aussi un sens négatif car chaque
constitution de groupe, donc d’un « nous », sous-entend
une frontière et désigne un « autre » qui peut devenir
notre ennemi. Le revers du pouvoir intégrateur est alors
sa capacité à aliéner. L’idée des visages du pouvoir de
Boulding nous permet d’avoir une lecture plus complexe
de l’utilisation de la violence et déconstruit la représentation
purement destructrice d’une organisation comme
Daech. Elle nous incite aussi à revoir notre appréhension
de l’exercice du pouvoir destructeur des pays engagés
dans la guerre contre le terrorisme, et nous permet de
comprendre que dans les pays où elle frappe c’est
surtout son visage destructeur qu’elle montre.
Une deuxième idée est le concept de la niche vide, que
Boulding emprunte à l’écologie. Elle nous aide à comprendre
l’attractivité de la base idéologique dans laquelle
puise Daech. Là où une population n’est pas satisfaite
des niches existantes, il y a de la place pour des propositions
alternatives. Si elle questionne la légitimité des
identités et des institutions existantes, il y a des opportunités
de conversion sous condition qu’il y ait un convertisseur
ou un missionnaire disponible. Boulding illustre
cette idée à travers l’exemple du lent déclin de la
légitimité de l’Empire romain ainsi que ses dieux qui
aurait ouvert un espace pour le christianisme en Europe.
Pouvons-nous établir un parallèle entre la montée du
christianisme à la fin de l’Empire romain et la montée
de l’Islam rigoriste en Europe ces dernières décennies ?
Boulding nous incite à réfléchir à la question suivante :
dans quelle niche vide aurait pu s’installer cette idéologie
qui puise dans l’Islam et qui se répand actuellement ?
Elle ne pourrait pas fleurir si les conditions n’étaient
pas réunies pour cela. Une illustration plus récente du
fonctionnement du principe de la niche est également
L’apport d’une analyse du pouvoir
et le concept de la niche vide, empruntés
aux Peace studies
Les travaux d’un des fondateurs des Peace Studies,
l’américain Kenneth Boulding, nous sont utiles pour
tenter de comprendre le pouvoir d’attraction du fondement
idéologique de Daech. Selon lui, le pouvoir, qu’il
soit exercé au niveau personnel ou au niveau d’une organisation,
a trois visages : il peut être destructeur,
productif ou intégrateur(5).
Le pouvoir destructeur correspond à la capacité de détruire
ou de blesser par les armes, les bulldozers, les tronçonneuses,
etc. Le pouvoir productif, quant à lui, est le fait de créer.
Nous le voyons à l’oeuvre dans le processus de fécondation
d’un oeuf, dans l’émergence d’une idée, dans la fabrication
d’objets à l’aide d’outils et de machines, dans l’activité du
cerveau, le travail des muscles qui sèment, récoltent,
tissent et construisent, peignent et sculptent.
Et enfin le pouvoir intégrateur peut être pensé comme un
aspect du pouvoir productif qui concerne la capacité à
construire des organisations, à constituer des familles et
des groupes qui inspirent la loyauté ou encore notre
capacité à fédérer.
Boulding traduit ensuite ces trois visages du pouvoir en
comportements : la menace, l’échange et le respect (ou
l’amour). La menace repose principalement sur son
pouvoir destructeur. « Tu feras comme je veux sinon je
ferai quelque chose que tu ne voudrais pas ». L’échange
à son tour, sous-entend une réciprocité : « Tu feras
comme je veux et en échange je ferai quelque chose que
tu veux ». Si on agit par respect ou amour de l’autre,
nous pourrions demander un acte de sa part sans menace
ou proposition d’échange « Tu feras quelque chose pour
moi car tu veux me faire plaisir ou parce que tu sais que
cet acte sert notre intérêt commun ».
Il faut comprendre ces formes de pouvoirs
comme des archétypes. En réalité chaque
exercice de pouvoir est un mélange des trois
(destructeur, productif et intégrateur). La menace
n’est alors pas uniquement destructrice. Pour
être efficace, une menace repose sur la production
de moyens de pression comme les armes
(pouvoir productif ) et sera vue comme légitime
(pouvoir intégrateur). C’est pour cette raison,
par exemple, que les États-Unis ont cherché la
validation de l’ONU avant d’attaquer l’Irak militairement
en 2003(6). C’est pour cette même
raison que Daech inscrit ces actes terroristes
dans un discours idéologique attirant qui met
la purification des péchés en perspective.
LES CAHIERS DEMODOP
19
syndicats et partis politiques communistes), il semblerait
qu’ait également disparu un cadre théorique à travers
lequel penser nos conditions de vie. C’est ce vide que
l’Islam rigoriste vient combler partiellement.
« Les Maoïstes qui débarquent dans les quartiers ».
Un entretien avec le sociologue et militant lillois, Saïd
Bouamama, dans la revue Mouvements nous donne un
petit aperçu de la niche qu’occupaient les mouvements
ouvriers dans les années 60 et 70 : « Ma première
rencontre avec le militantisme s’est faite à Roubaix, une
ville très ouvrière avec des structures militantes communistes
très présentes. Mais, déjà à la fin des années 1970,
les structures militantes commençaient à être en déconnexion
avec les quartiers populaires dans lesquels j’habitais.
Arrive à ce moment-là, la fin du frémissement de mai
1968 avec les Maoïstes qui débarquent sur les quartiers.
Ils sont dans des formes d’intervention qui nous bousculent :
voilà des gens qui ne sont pas d’ici, qui arrivent et qui
passent beaucoup de temps dans le quartier. C’était
vraiment des missionnaires ; du matin au soir avec nous.
Ils nous interpellaient sur nos histoires(9)».
« Les salafistes sont aujourd’hui les meilleurs travailleurs
sociaux ». Comparez ce témoignage avec les
propos du psychologue israélo-arabe Ahmad Mansour,
lui-même attiré par l’Islam salafiste quand il était jeune :
« Les salafistes sont aujourd’hui les meilleurs travailleurs
sociaux. Ils rencontrent les jeunes là où ils sont, là où
ils doutent, là où les jeunes ne s’entendent pas avec
leurs parents. Ils donnent leur numéro de téléphone, ils
s’intéressent à votre vie. Leur offre est noire et blanche
mais il correspond à un besoin(10)». Mansour rajoute que
les propositions qui intéressent ces jeunes ne viennent
pas des éducateurs, ni des enseignants, ni de l’école : ils
ne viennent pas de la société de la majorité. Qui plus
est, les éducateurs de rue disparaissent peu à peu des
rues des quartiers, considérés comme un luxe dans un
contexte de restriction budgétaire(11).
2) Rester sur le bon chemin,
canaliser colères et frustrations
C’est dans le cadre d’une discussion avec trois jeunes
hommes en deuil suite à un drame, que j’ai été confrontée
pour la première fois à cet Islam dit rigoriste ou strict. Ils
m’ont parlé du réconfort qu’ils trouvaient dans leur religion.
Pour eux, il s’agit d’une religion qui rend justice le jour du
jugement dernier et qui leur permet de se maintenir
debout « sur le droit chemin ». Ensuite, je me suis posée
plusieurs fois la question suivante : et si l’Islam rigoriste
était la réponse à un problème que je ne connais pas en
tant que personne de classe moyenne, blanche, salariée,
propriétaire d’une maison dans un village ? J’ai rencontré
d’autres réponses qui vont dans ce sens.
intéressante. Patrick Mairesse, directeur départemental
de la Sécurité publique de l’Isère, explique qu’après
l’instauration du dispositif des Zones de Sécurité Prioritaire
dans un quartier de Grenoble (Mistral), entraînant une
présence policière plus importante, « les trafiquants de
drogues, notamment du Mistral, ont tenté de s’implanter
dans les quartiers voisins (comme celui du Lys-Rouge,
de Saint-Bruno, du square des Fusillés ou de la gare)
mais ils sont tombés sur des populations qui n’acceptaient
pas cette situation et collaboraient mieux avec la police,
ce qui a aidé la brigade des stupéfiants à démanteler
leurs réseaux(7)». Une niche vide permettait l’installation
du trafic dans le quartier Mistral mais pas dans d’autres
quartiers où les habitants avaient plus de facilité à s’organiser
et où la confiance dans les forces de l’ordre était
plus grande. Nous pouvons maintenant étendre cette
analyse à l’Islam rigoriste. Il ne suffit pas qu’il y ait une
offre, il faut aussi qu’il y ait une niche, une demande.
Enfin, d’après Boulding, le contexte pour faire émerger
des nouvelles formes d’organisations est particulièrement
propice si deux forces s’affrontent car ceci se traduit
généralement par une baisse de puissance des deux
parties, qui ouvre de l’espace pour des alternatives.
Cette grille d’analyse est pertinente pour étudier le
contexte français depuis les années 80, où la confrontation
entre la gauche et la droite autour du centre est
devenue stérile. Les partis politiques ne semblent plus
défendre d’idées, ne proposent plus de cadres explicatifs
à travers lesquels nous pouvons tenter de comprendre
le monde qui nous entoure. De cette confrontation/rapprochement
le front national et l’abstentionnisme sont
nés. Elle a aussi permis à l’Islam rigoriste de gagner
du terrain en proposant un discours qui offre des orientations
idéologiques et la perspective de faire partie
d’une nouvelle communauté, la « oumma », qui dépasse
les frontières nationales.
La suite de l’article croise ces deux concepts proposés par
Boulding, celui des différents visages du pouvoir et celui
de la niche vide avec des récits d’acteurs de terrain ainsi
que mes propres observations. Il met l’accent sur trois
points : premièrement, l’Islam rigoriste investit des lieux
abandonnés par d’autres acteurs sociaux comme les rues
dans les quartiers populaires où les jeunes en difficulté se
retrouvent ; deuxièmement, ce mouvement permet de canaliser
frustrations et colères et troisièmement, il offre
une possibilité d’identification à une communauté.
1) Qui se trouve encore au pied des tours ?
Une des niches vides dont parlait Boulding se trouve « au
pied des tours » dans les quartiers populaires où le chômage
des jeunes s’élève à 43%(8). Avec la désindustrialisation et
la disparition du mouvement ouvrier (prêtres ouvriers,
moyennes, me concerne peu. J’ai observé que cet Islam
strict, qui menace par la figure du diable, exige une
discipline de vie et peut être une motivation importante
pour ne pas succomber aux tentations des stupéfiants et
de la délinquance. Il aide à canaliser des frustrations et
des expériences d’injustices qui ne manquent pas pour
ces jeunes qui cumulent les stigmatisations dans la
société en tant qu’ « Arabes », « Musulmans » et « jeunes
de quartier ». Autant de labels qui n’inspirent pas confiance
et ne font pas bonne figure sur une lettre de candidature.
Une fois la voie du « bon citoyen » fermée, celle du « bon
musulman » est une piste prometteuse pour se construire
une image positive de soi-même.
« La solidarité remplace l’égalité, là où la foi a remplacé
l’espoir ». L’observation de terrain citée ci-dessus
est confirmée par deux réalisateurs de film du collectif
Kourtajmé, Ladj Ly et Saïd Belktibia, eux-mêmes originaires
du quartier des Bosquets, cité de Montfermeil.
Ils avaient filmé de l’intérieur le quotidien du quartier
où les émeutes avaient explosé en 2005. Dix ans après
la mort de Zyed et Bouna, rien n’a changé. D’après le
frère de Bouna, « le combat contre l’injustice doit continuer
». Aujourd’hui, ils se posent la question suivante :
« qu’est-ce qui fait tenir les gens ? ». À travers un
nouveau projet de film, ils veulent montrer leurs réponses
: « Ce qui a un peu calmé les choses, alors
qu’on vit toujours la vie du ghetto, c’est l’Islam(12)».
C’est un point sur lequel les jeunes et leurs aînés s’accordent
: « La religion et les associations, tous les bénévoles,
médiateurs, éducateurs qui font leur maximum
même une fois que le centre social a été fermé, c’est
ça qui canalise les gens, ce sont ces leaders qui permettent
aux gens de garder leur estime de soi. Sans
eux, nos quartiers, ce serait une bombe à retardement.
(…) Les syndicats sont partis avec le travail. Sur le
terrain, les jeunes émeutiers, comme leurs familles, se
sont tournés vers l’Islam. (…) Loin des apprentis jihadistes
omniprésents au JT, nous rencontrons une foule de voisins,
de communautés, de générations qui contribuent
à construire, sans services publics, une vie communautaire…
une vie sociale (…) où la solidarité remplace
l’égalité, où la foi a remplacé l’espoir. Dans les cités,
depuis des décennies, les communautés s’ajustent aux
générations, parfois en se renfermant, certains se radicalisent.
La majorité essaie surtout de faire au mieux…
entre humains(13)».
3) Du « bon citoyen » au « bon musulman » :
s’inscrire dans une démarche collective.
Une appartenance religieuse offre une alternative à ce
que l’on a progressivement construit comme « l’identité
nationale » dont nombre de Français musulmans se
sentent exclus. Pour illustration, une phrase entendue à
LES CAHIERS DEMODOP
20
« Si ce n’était pas grâce à l’Islam, ces quartiers auraient
été brûlés depuis longtemps ». Lors d’une de ces expériences
de débat dans l’espace public, j’ai pu discuter
avec une dizaine de jeunes qui « traînaient » dans le
quartier un vendredi après-midi. Au début de la discussion,
le ton était moqueur. Leur attitude, légèrement hostile
me faisait sentir que j’étais étrangère dans leur quartier,
que j’avais rompu les codes de la distance et que chacun
vivait sa vie de son côté. Le fait que je vienne d’Amsterdam
réveillait les imaginaires de drogues et de prostitution.
Au moment où je pensais qu’on n’arriverait pas à échanger
et où je m’apprêtais à partir, une personne nouvellement
arrivée dans le groupe prit la parole, s’imposant aux
autres. Je sentis que le ton avait changé et que l’hostilité
baissait. Il garantissait ma place dans le groupe et m’autorisait
à poser des questions. Il se démarquait de mes
premiers interlocuteurs avec sa barbe, son crâne entièrement
rasé et son pantalon large jusqu’aux mollets. Les autres
avaient des cheveux rasés sur les côtés et portaient des
vêtements sportifs. Lui, qui s’imposait en tant que leader
m’expliquait qu’il portait un habit musulman. La discussion
tourna autour de la religion et de ce que cela leur apportait
dans leur vie : « Le Coran sert de guide et montre le
chemin pour être un [bon] musulman. Il évite d’aller
trouver des solutions aux frustrations dans la délinquance
ou les drogues. (…). Il permet aussi qu’ils [jeunes de
quartier] se comportent correctement avec les gens
comme moi, dire bonjour, être poli, ouvert à la discussion ».
Selon lui, « si ce n’était pas grâce à l’Islam, le quartier
aurait brûlé depuis longtemps ». Nous avons aussi abordé
la question de la gestion des différences, d’un point de
vue religieux, culturel et du genre. Si l’Islam est la seule
voie, quelle est la place pour ceux qui n’ont pas pris cette
voie ? À cet instant sonna l’appel à la prière. Ils me taquinèrent
en disant que je pouvais aller avec eux et insistèrent
sur le fait que pendant les prières, jeunes et vieux sont
tous ensembles et que la création des liens entre générations
est un autre point fort de l’Islam. La phrase « sinon le
quartier aurait brûlé depuis longtemps » est restée gravée
en moi. Elle m’a fait prendre conscience que peut-être
l’Islam, qui parle aux jeunes dans les quartiers, est une
réponse à un problème qui, moi de la France des classes
Un cycle de débats in situ dans l’espace public a
été mis en place par un groupe de travail réunissant
des membres d’associations et des chercheurs intéressés
par la Villeneuve. Il est né de l’observation
que les débats publics organisés dans le quartier
n’étaient pas investis par de nombreux habitants,
en particulier les jeunes. Si l’on souhaite échanger
avec eux, il convient plutôt de déplacer le débat
dans la rue, au pied des immeubles.
LES CAHIERS DEMODOP
21
plusieurs reprises de personnes nées en France : « Que
devrais je faire pour être considéré comme Français ?
Manger du porc, boire du vin ? » Chaque humain à besoin
de se sentir appartenir à une communauté. Si la voie du
« bon citoyen français » semble fermée à cause d’un racisme
latent dans la société française, la voie pour
devenir un « bon musulman » gagne en attractivité.
Ahmed Mansour remarque par ailleurs que les jeunes
« radicalisés » qu’il a rencontrés, partagent tous l’expérience
du racisme, malgré leurs diversité de profils(14).
« Ils ne trouvent pas leur place dans la société ». Le
juge anti-terroriste Marc Trédivic, d’une expérience de
10 ans, nous rappelle que 90% des candidats au jihad
se radicalise pour des motifs autres que religieux. On
trouve notamment celui de l’aventure, de la vengeance
contre une France qui nous rejette, ou pour trouver une
place dans la société(15). Gilles Keppel rajoute également
que la France, « seul pays européen dont l’économie
ne redémarre pas, est de moins en moins inclusive. (..)
À cela s’ajoute une élite politique de plus en plus
divorcée d’avec la société(16)».
« Lié par l’histoire coloniale ». Leo Lucassen, auteur
du The immigrant threat, the integration of immigrants
in Western Europe since 1850, soulève la particularité
de la France. L’identification des Musulmans à la Nation
française est relativement élevée si on la compare avec
celle des Pays-Bas et de la Belgique(17). Lucassen attribue
cette différence au fait que la France a une histoire partagée
avec ses immigrés, celle de la colonisation. Toutefois,
cette identification n’est que très partiellement
partagée par la société française, qui continue à voir
les immigrés [issus des anciennes colonies] comme
« autres ». Deux obstacles majeurs empêchent cette
histoire commune selon lui : la conception française de
la laïcité qui est incompatible avec l’Islam et le « trauma
algérien ». Après 8 ans de guerre civile, le million de
pieds noirs rentrés en France a amené avec lui son
trauma et un sentiment anti-arabe et antimusulman
profondément ancré dans la société(18). L’idée reçue
selon laquelle les enfants de parents immigrés d’Algérie
et du Maroc se retournent massivement contre les
valeurs universelles de la République Française et que
l’Islam représente une barrière majeure pour l’identification
à la République doit alors être revue. Il faudrait
regarder du côté des dynamiques d’exclusion qui sont à
l’oeuvre pour comprendre pourquoi la République perd
en attractivité pour une frange de la population.
Valeurs, entre idéal et pratique. Ce que j’entends beaucoup
des personnes que je croise dans les quartiers populaires,
c’est que les valeurs de la république sont bonnes mais
non appliquées. Il existerait une double norme où les
contradictions entre valeurs républicaines et actions politiques
constituent encore une niche dans notre société.
Comment concilier les droits de l’homme avec les bombardements
et les victimes civiles en Syrie ? Que veut dire
le principe d’égalité quand quatre employeurs sur cinq
privilégient le candidat du groupe majoritaire (non issu de
l’immigration postcoloniale) sur ceux issus de groupes
minoritaires (Français noirs ou arabes)(19)? Que veut dire la
liberté d’expression quand Charlie Hebdo peut toucher au
symbole du prophète pourtant sacré pour les musulmans,
tandis que d’autres humoristes sont muselés ?
Une approche par la capacité et non pas par le manque.
Au-delà de trouver leur place auprès d’une communauté,
les salafistes, auxquels s’intéresse Mansour, donnent la
possibilité aux individus de se distancier de la société
majoritaire tout en appartenant à une élite. Selon lui, ces
derniers se rapprochent des jeunes en insistant sur leurs
capacités, sur ce qu’ils peuvent faire et non sur leurs
manques (d’éducation, de moyens, d’emploi, etc.) comme
c’est souvent le cas à la Mission locale, Pôle emploi et
autres instances publiques. Ils insistent sur leur « pouvoir
d’agir » en tentant de leur faire comprendre qu’ils sont
capables et potentiellement puissants.
Une réponse à une quête de sens. Une femme convertie,
mariée et mère d’un enfant a vécu de février à avril
2015 à Raqqa en Syrie. À son retour, elle est désenchantée
et raconte dans une interview vers quoi elle pensait
aller : « Vers un idéal, vivre quelque chose d’intense
quand ma vie ici ne me satisfait plus, qui aurait donné
un sens à ma vie(20)». Le 18 janvier, l’invité des Matins
de France Culture, l’anthropologue américain Scot Altran
confirmait cette « puissance spirituelle de l’État Islamique
qui donne l’illusion de pouvoir répondre à une quête de
sens de jeunes personnes en décrivant cette organisation
violente comme « la contre culture la plus dynamique
en ce moment », qui « n’a pas encore une grande
puissance matérielle mais qui a une puissance spirituelle. »
Il rajoute que « aux marges de la société, dans les banlieues,
les gens sont sensibles au message de Daech.
Prenons ces chiffres : 7% de la société françaises est
musulmane et selon une lettre de Jack Lang (2012) elle
représente deux tiers de la population carcérale. Dans
ces milieux, une idéologie révolutionnaire qui promeut
gloire, aventure et bonheur est très attirante(21)».
• Créer des espaces de débat pour l’expression d’idées
conflictuelles. Ouvrir des espaces aux populations des
quartiers populaires pour la « nourriture mentale », de la
pensée complexe en réponse à la quête de questions
métaphysiques. Proposer des formations à la philosophie(24)
(Tobie Nathan). Dans le même sens, laisser la place au
débat sur les conflits au Moyen Orient et la question des
réfugiés, notamment aux collèges et lycées. « Si nous on
ne le fait pas, les jeunes le feront eux-mêmes et ils
finiront chez les radicaux ». (Ahmed Mansour).
• Investir internet. Les actions de prévention doivent investir
et devenir plus actifs sur internet. C’est là où sont les
jeunes, c’est là où ils ont leurs discussions. Il faut leur
proposer des récits alternatifs. (Ahmed Mansour).
• Garantir une identité inclusive. Les pouvoirs publics
doivent repenser la construction d’un « nous » collectif.
Comment ces derniers peuvent ils devenir le garant
d’une identité inclusive, portant le message de tous les
citoyens français. Les mots « intégration » et « issu de
l’immigration » devraient perdre leur importance/sens..
• Revoir le travail de renseignement. Le renseignement
joue un rôle important dans la lutte contre le terrorisme.
Grâce aux avancées technologiques et au fait que l’embrigadement
a lieu pour une partie sur internet, la surveillance
électronique s’est beaucoup développée ces
derniers années aux dépens des autres acteurs de sécurité,
et de la police de proximité. Nombreuses sont
les voix, notamment celles de Gilles Kepel, qui considèrent
que la concentration des moyens sur le renseignement
technologique doit être revue en faveur du
renseignement humain. « Surveiller via des écrans n’offrira
jamais la qualité d’informations du renseignement
humain » selon un agent interviewé par Mediapart :
« Nous ne sommes plus en mesure de suivre tous les
objectifs. Nous avons un problème d’infiltration des
réseaux islamistes. Les seules informations qui nous
remontent proviennent des parents, des frères et soeurs
qui dénoncent celui dans leur famille sur le point de
partir en Syrie ou alors qui y est déjà et qu’ils veulent
faire rentrer(25)».
• Convaincre par la mise en pratique des valeurs.
Garder en tête le message des trois visages du pouvoir
de Boulding. Au-delà de répondre par la force destructrice,
« la riposte » comme titrait le Dauphiné
Libéré avec une énorme photo de Rafale, il faudrait
convaincre par des valeurs positives. Parfois j’ai l’impression
que nous-mêmes ne les prenons plus au sérieux,
nos fameuses valeurs de la République, comme
si nous n’osions plus y croire. Si on perd notre pouvoir
intégrateur, il ne reste plus que notre pouvoir dissuasif
et celui du chantage.
LES CAHIERS DEMODOP
22
Quand l’État a peur, le risque est de condamner
l’Islam rigoriste à la clandestinité
Dans cet article, mon souhait était de démontrer l’attractivité
d’un Islam rigoriste en France. Cet Islam que l’État français
juge dangereux et qu’il soumet à des actions de prévention
par les perquisitions, des assignations à résidence, la
fermeture des mosquées et d’autres mesures permises aujourd’hui
par l’État d’urgence. À travers ses actes, l’État criminalise
un courant entier de Islam. C’est une politique à
laquelle je suis critique car, malgré les quelques succès
qu’elle obtiendrait sans doute, l’État repousse ainsi aussi un
nombre important de personnes et d’institutions musulmanes
qui à mon avis devraient être nos alliées. Ce sont elles qui
font le lien avec cette France des marges, citée auparavant,
qui ne participe plus politiquement comme on l’attend
d’elle. Pour cela, nous pouvons énoncer deux illustrations.
Premièrement, le vendredi 20 novembre, la police a effectué
des perquisitions à la mosquée Sunna de Brest et au
domicile de son imam, Rachid Abou Houdeyfa, suivi par des
milliers de personnes. La cause serait un prêche à destination
d’enfants, disponible sur YouTube (2014), dans laquelle
l’imam stipule que la musique est diabolique. Mais, c’est ce
même imam – que le magazine Rue89 qualifie, par ailleurs
de « star du Web»—qui condamne très sévèrement la violence
des terroristes le lendemain des attentats du 13 novembre.
Deuxièmement, le 26 novembre, le conseiller d’opposition
de droite d’une commune en Isère réclamait la fermeture
de la mosquée où justement était prévue une conférence
intitulée « Éclaircissements clairs et position limpide
de l’Islam concernant les actes terroristes odieux et inacceptables
commis par Daech et autres(22)». Ces deux exemples
montrent que nous sommes en train de faire sauter des
ponts entre la société française et un groupe marginalisé de
la population avec qui le lien est déjà extrêmement fragile.
Le chercheur Farhad Kohsrokhavar affirme par ailleurs depuis
longtemps que le rôle des mosquées salafistes est très
effacé dans les nouvelles formes de jihadisme(23). Ces deux
mosquées, menacées de fermeture, s’inscrivent dans le
courant salafiste, porteur des valeurs que la France majoritaire
ne partage pas (différence entre hommes et femmes, interdictions
religieuse sur le plan de l’alimentation et des
loisirs). Néanmoins, tant qu’ils ne prônent pas la violence,
cela relève, d’après moi, de la liberté de pensée et d’expression.
Il est important de défendre le droit d’être différent tant
que l’on respecte l’autre. Pousser ces différences dans la
clandestinité et condamner ceux qui sont attirés par ces
idées ne fera qu’aggraver le problème.
Prendre acte
Comment prendre acte des analyses et critiques citées cidessus
? Voici quelques propositions mises en avant par
des personnes citées ou qui ont été formulées à partir du
terrain grenoblois.
LES CAHIERS DEMODOP
23
• Reconnaître le besoin des missions transcendantes.
L’anthropologue américain Scott Atran précise dans l’entretien
qu’il a accordé à France Culture, cité auparavant,
que « les mouvements qui unissent des gens sont des
éruptions volcaniques de passion et d’émotion. Dans
notre société nous avons du dédain pour la gloire et
l’aventure. Au lieu de proposer une mission transcendante
alternative, nous essayons de prêcher pour des choses
comme la modération qui n’intéresse pas la jeunesse.
Nous oublions que l’État Islamique, malgré le fait que la
plupart de notre propagande le décrit comme étant un
mouvement cruel, barbare, brutal, et ce qu’il est en effet,
est aussi un mouvement de profonde joie et de bonheur
intimement lié aux sentiments de revanche. Il crée une
forme de poésie et des rêves qui sont essentiels pour son
existence. ». Il est important de préciser que cet expert
vient d’être invité par le Conseil de sécurité des Nations
Unis pour parler des valeurs et des rêves dans le cadre
de la lutte contre le terrorisme.
• Décoloniser nos esprits. Une réponse omniprésente
après les attentats de janvier était d’insister sur l’éducation
des valeurs de la République, sous-entendant que les
responsables des attentats, mais aussi ceux qui ne se reconnaissaient
pas dans la mouvance #jesuischarlie, manquaient
d’éducation. Soit on était avec Charlie, soit on
était avec les assassins. Le piège de cette approche est
qu’une partie considérable de la population ne se reconnaissait
ni dans l’un, ni dans l’autre. Ils ne se reconnaissaient
pas dans les dessins du prophète de Charlie Hebdo, se
sentaient parfois même profondément blessés par ces
caricatures tant défendues et leur demander d’« être
Charlie » en marchant derrière Benjamin Netanyahou
(au début de cortège lors de la marche du 11 janvier)
pour dénoncer la violence était une injonction de trop.
Les voix qui expliquaient qu’ils ne participaient pas à la
marche du 11 janvier, non pas par manque de connaissance
des valeurs de la république mais justement parce qu’ils
avaient une autre conception de ce que devrait représenter
l’égalité, la fraternité et l’égalité en France, n’étaient pas
entendues. Au lieu de laisser Manuel Valls dire qu’« il
faut aider l’islam à grandir et à se solidifier(26)», la France
devrait sortir de son complexe de supériorité et apprendre
à dialoguer sincèrement avec ses citoyens issus de l’immigration
postcoloniale.
(1) Mouline, Nabil. «Genèse du djihadisme, dans l’engrenage du terreur ». le Monde Diplomatique, décembre 2015.
(2) Petit lexique de « L’Islam radical » et du Jihad, Billet du blog de Friederich Elbert, 08/10/2012, http://www.frederichelbert.com/20121008/petitlexique-
de-lislam-radical-et-du-jihad
(3) Pour un approfondissement de la discussion sur le lien entre le salafisme et le djihadisme, l’article « Les Salafistes Sont-Ils Des Djihadistes En
Puissance ?» publié par Mediapart. L’auteur conclut que « le passage à l’action violente n’est pas automatique, loin de là. Ce qui n’empêche pas
certains fidèles, déçus par le manque d’action politique ou fragilisés socialement, de sauter le pas ». Deux auteurs cités, avec des avis
contradictoires sont Gilles Kepel, l’auteur de Terreur dans l’Hexagone, Genèse du djihad français (Gallimard, 2015) qui déclare que le salafisme
entraîne une « rupture culturelle fondamentale » risquant de déboucher sur la lutte armée et à l’inverse, Raphaël Liogier, sociologue et
professeur à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence, qui estime que « la pratique salafiste aurait plutôt tendance à empêcher les
passages à l’acte ». Alouti, Feriel. « Les Salafistes Sont-Ils Des Djihadistes En Puissance» ? Mediapart, 20/01/2016.
https://www.mediapart.fr/journal/france/200116/les-salafistes-sont-ils-des-djihadistes-en-puissance.
(4) Slooter, Luuk. «Wijk is niet schuldig, Jihadisme overstijgt grenzen van banlieues ». nrc.nl, Novembre 24, 2015.
http://www.nrc.nl/handelsblad/2015/11/24/wijk-is-niet-schuldig-jihadisme-overstijgt-grenze-1560458.
(5) Boulding, Kenneth, Three faces of power, Sage publications, Newbury Park, 1990. Cet ouvrage n’a pas été traduit en français. Les citations sont
traduites par l’auteur de cet article.
(6) Les Etats-Unis n’ont pourtant pas obtenu l’aval du Conseil de sécurité quand ils lancent l’opération « Irak Freedom» dû à l’opposition de la
France, de la Russie et de la Chine.
(7) Patrick Mairesse, Directeur Départemental de La Sécurité Publique de l’Isère : “ La ZSP, C’est Un Marathon Qui Doit Trouver Un Second Souffle”».
Dauphiné Libéré, Septembre 15, 2015. http://www.ledauphine.com/isere-sud/2015/09/15/patrick-mairesse-directeur-departemental-de-lasecurite-
publique-de-l-isere-la-zsp-c-est-un-marathon-qui-doit-trouver-un-second-souffle.
Voir la suite des notes page 24
LES CAHIERS DEMODOP
24
(8) Taux de chômage des jeunes de 15 – 24 ans dans les zones urbaines sensibles en 2012, selon l’Observatoire des inégalités,
http://www.inegalites.fr/spip.php?article312
(9) Ouardi, Samira, Patrick Simon, and Propos receuillis par. « Transmettre l’histoire de nos luttes – Entretien avec Saïd Bouamama».» Mouvements
n° 83, no. 3 (Septembre 9, 2015): 153–65.
(10) «Ahmad Mansour : “Anschläge Waren Ein Produkt Unserer Gesellschaft». Play SRF, November 17, 2015.
(11) « La Colère Des Éducateurs de Rue : “C’est La Mort de Notre Métier”». Dauphiné Libéré, Decembre 18, 2015.
(12) Ici il ne s’agit pas forcément d’un courant rigoriste de l’Islam mais de la religion dans sa globalité.
(13) Les productions des Vendredis. «Banlieues – Dix Ans Après ». Kickstarter, September 9, 2015.
https://www.kickstarter.com/projects/1934605438/banlieue-dix-ans-apres.
(14) «Ahmad Mansour: “Anschläge Waren Ein Produkt Unserer Gesellschaft”». Play SRF, November 17, 2015.
(15) «Pour Le Juge Trévidic, Seulement 10% de Ceux Qui Partent Faire Le Djihad Le Font Par Convictions Religieuses ». Atlantico.fr, 28 juin 2015,
Accessed January 12, 2016. http://www.atlantico.fr/pepites/pour-juge-trevidic-seulement-10-ceux-qui-partent-faire-djihad-font-convictionsreligieuses-
2215711.html.
(16) Brochet, Francis. «Questions À Gilles Kepel – L’objectif de Daech, C’est de Créer Un Climat de Guerre Civile En France. », Dauphiné Libéré,
Decembre 16, 2015.
(17) Selon l’enquête Trajectoires et Origines de l’INSEE (2010) et une analyse de Erich Bleich (2014)
(18) Lucassen, Leo. « Franse moslims zijn niet zo radicaal. » Nrc.nl, November 25, 2015. http://www.nrc.nl/handelsblad/2015/11/25/franse-moslimszijn-
niet-zo-radicaal-1560568.
(19) Bouamama, Saïd. «AVOIR 20 Ans Dans Les Quartiers Populaires : Mépris de “Classe” et Humiliation de “Race” SAÏD BOUAMAMA. » Le Blog de Saïd
Bouamama. Accessed October 19, 2015. https://bouamamas.wordpress.com/2014/11/26/avoir-20-ans-dans-les-quartiers-populaires-meprisde-
classe-et-humiliation-de-race-said-bouamama/.
(20) Frere, Xavier. «Daech Nous Mène à La Mort. » Dauphiné Libéré, 16 janvier 2016. http://c.ledauphine.com/faits-divers/2016/01/15/daech-nousmene-
a-la-mort.
(21) « Scott Atran : L’homme qui a compris les terroristes – Information – France Culture. » L’Invité Des Matins 1ère Partie – France Culture, 18 janvier
2016. http://www.franceculture.fr/emission-l-invite-des-matins-scott-atran-l-homme-qui-a-compris-les-terroristes-2016-01-18.
(22) Dudonné, Sébastien. « “On n’est pas dangereux” ». Dauphiné Libéré, December 15, 2015.
(23) Frere, Xavier. «Radicalisation : La France En Première Ligne.» Dauphiné Libéré, December 16, 2015.
(24) Bescond, le, François. «Après Le Choc, Trouver Les Mots, Chercher Les Remèdes Avec Tobie Nathan (5/5). » Un Autre Monde Est Possible – France
Culture. Accessed December 3, 2015. http://www.franceculture.fr/emission-un-autre-jour-est-possible-apres-le-choc-trouver-les-mots-chercherles-
remedes-avec-tobie-3.
(25) Pour une discussion approfondie des services de renseignement et leur failles : Mediapart, «Antiterrorisme : L’histoire d’une faillite. », 30
novembre 2016. https://www.mediapart.fr/journal/france/301115/antiterrorisme-lhistoire-dune-faillite.
(26) Innocenti, Maeliss. «Valls : “Il Faut Aider L’islam À Grandir et À Se Solidifier”. » Le Progres, June 23, 2015.
LES CAHIERS DEMODOP
25
Pour tenter d’apporter des réponses à ces questions, nous
nous appuierons sur quelques textes de deux rappeurs
s’inscrivant dans ce que l’on nomme couramment le rap
« conscient(5)». Comme tout mouvement artistique et musical,
le rap n’est pas homogène et se divise en plusieurs
courants formant chacun une catégorie. Le rap « conscient »
représente ainsi le versant militant et contestataire de
cette musique, par son intérêt pour les questions sociales
et la dénonciation des rapports de pouvoir. Le premier
rappeur étudié, Médine, est originaire du Havre et est
adepte des controverses et des polémiques médiatiques.
Il se définit d’ailleurs lui-même comme « un démineur
qu’on a pris pour un poseur de bombes » tandis que le
second, Kery James, est un des piliers du rap français et
membre fondateur du groupe Idéal J, né en 1990 à Orly.
Le choix de ces deux artistes repose essentiellement sur la
portée de leur message politique et sur les répercussions
médiatiques que leurs revendications engendrent. Notre
démonstration s’articulera autour de deux points : le rap
est un vecteur de transformation de conflit car il permet
de (re)penser les situations conflictuelles et par son
contenu politique, il peut être un levier d’action pour les
classes populaires.
1) Le rap français, un outil pour
penser les situations conflictuelles
Lors de son concert à la MC2 de Grenoble les 15 et 16
mai 2012, Kery James avait pu faire l’objet de polémiques(
6), notamment autour de son titre Lettre à la
République. Les militants d’extrême droite du Bloc
identitaire avaient tenté de faire interdire son concert
Introduction
Les journées du 7 au 9 janvier et désormais le 13 novembre,
sont des dates ancrées dans l’imaginaire national par la
portée symbolique que ces événements ont pris. De la résurgence
du drapeau tricolore à la Marseillaise jouée lors
des mobilisations en hommage aux victimes, nous assistons
depuis les attentats au développement d’un corps social
en apparence unifié mais qui se divise lorsqu’il s’agit de
faire « politique(2)».
Dans un souci d’une réflexion commune autour de l’actualité,
cet article propose d’appréhender le rap français comme un
moyen d’expression, bien souvent qualifié de contestataire,
permettant de mettre des idées en débat et de sortir d’une
vision négative du conflit. En effet, nous avons pour habitude
de penser la conflictualité comme quelque chose de fondamentalement
violent et de destructeur qu’il faut à tout prix
éradiquer. Or, si l’on part du postulat que chaque individu
porte en lui des intérêts et objectifs divergents, le conflit est
un phénomène normal et inhérent à chaque société. Il peut
être alors positif, s’il est appréhendé de façon constructive
par l’analyse de ses causes structurelles(3).
Dès les années 1980, le rap émerge en France et désigne
une « pratique d’interprétation ni parlée ni chantée, mais
proférée en harmonie avec une rythmique(4)». Associé au
mal être des banlieues depuis les années 1990, le rap
peut être soit valorisé comme un outil au service des
jeunes de quartiers populaires, soit diabolisé par les
pouvoirs publics suivant les périodes de l’histoire. Pour
autant, que nous dit-il de la situation actuelle post « Je
suis Charlie » et 13 novembre ? Pourquoi, le rap serait un
vecteur de transformation des conflits ?
« Il paraîtrait que les douze premiers
jours de janvier / indiqueraient le temps
des douze prochains mois de l’année.
2015 a débuté comme les dix plaies
d’Égypte / et terminera gouverné par
des inéligibles. » (2015)(1)
Le rap français : un vecteur de transformation de conflit ?
Maureen Clappe
LES CAHIERS DEMODOP
26
« depuis le fond de nos entrailles à la guerre nous
sommes initiés(10)». Il pose ainsi clairement la question
du pouvoir qui s’exerce à travers la guerre depuis le
fondement de nos sociétés. Mais comment la mise en
visibilité d’un sujet aussi conflictuel est-elle perçue
dans l’espace public ?
Avec ses albums 11 septembre (2004) et Jihad (2005),
Médine s’est vu accuser « d’avoir débuté dans la
carrière en faisant l’apologie musicale des attentats
du 11 septembre et de Ben Laden » par Alain Finkielkrault(
11). Un article du magazine Marianne présente
Médine comme « un étrange artiste, à la pensée pour
le moins complexe, jouant de toutes les ambiguïtés,
de toutes les provocations au prétexte, de mieux les
démonter et les dénoncer(12)». En se positionnant en
opposition vis-à-vis du discours dominant sur les sujets
d’actualités, Médine propulse directement une dynamique
conflictuelle ouvrant ainsi des espaces de discussion.
Il ne veut pas avoir un discours qui séduit
mais qui dérange et explique dans une interview pour
la revue Ballast : « Je ne veux pas être un « artiste »
qui ne répondrait de rien. Ce n’est pas être aux
antipodes : c’est une cohérence. Car la provocation
(en nombre) amène à la réflexion (en nombre). Ça
peut sembler incompatible, de l’extérieur, mais je crois
que j’ai toujours avancé comme ça. Et si certains s’arrêtent
aux provocations, tant pis pour eux !(13)».
Karim Hammou souligne dans Une histoire du rap en
France que ce genre musical a commencé à devenir
problématique, dès lors qu’il a cessé d’être confidentiel
par sa médiatisation, en ce qu’il contribue à faire
évoluer les représentations sociales : « les rappeurs
ont converti l’assignation de leurs pratiques aux banlieues
en un moyen d’existence publique relayant des expériences,
des sentiments, des points de vue qui n’avaient
guère ou pas le droit de cité auparavant(14)». C’est ce
que dit également Médine : « Chaque fois que je parle
j’ai des articles à charge / La liberté d’expression ce
n’est pas que pour Charb. ». (2015)(15)
2) Rap et politique : un levier d’action
pour les classes populaires ?
À mesure que les formes traditionnelles d’engagement
politique déclinent, incarnées par les syndicats et les
partis politiques, d’autres alternatives plus ciblées et
personnalisées se développent, en particulier au niveau
local. Si le politique se définit comme « la capacité
d’agentivité (agency) et de délibération dans des situations
de vrais choix collectifs ou sociaux(16)» et que les
rappeurs à travers leurs textes expriment « de l’exaspération,
de la frustration, de l’irritation ou même de
l’approbation envers les processus politiques formels(17)»,
au motif qu’il favoriserait dans ses textes un « racisme
anti-blanc » lorsqu’il énonce l’idée suivante : « La République
n’est innocente que dans vos songes / Et vous
n’avez les mains blanches que dans vos mensonges.
Nous les Arabes et les Noirs / On n’est pas là par
hasard. Toute arrivée a son départ ! » (2012).
Les paroles de l’artiste sont pourtant à replacer dans
un contexte historique lié à l’époque coloniale. En se
saisissant des situations de domination dont souffrent
aujourd’hui les Français issus de l’immigration postcoloniale,
Kery James réinterroge notre rapport à l’esclavage,
au colonialisme et plus généralement à la
construction de notre État-Nation. Il ouvre des espaces
de débats permettant la confrontation des idées et
des intérêts de chacun nécessaire à toute démocratie.
Alors que nous avons tendance à rejeter le conflit au
motif que l’on souhaite tendre vers une société idéale
qui serait pacifiée, nous effaçons en même temps tous
les signes d’une diversité, au risque de produire réellement
de la violence. En cela, « le conflit n’est pas nécessairement
l’expression brutale et coûteuse d’incompatibilités,
mais un processus normal par lequel des
différences précieuses pour la société s’affirment et
font progresser tous ceux qui sont concernés(7)». Le rap
français par ses écrits souvent conflictuels et provocateurs
nous permet donc de nous questionner sur des phénomènes
sociaux et de déconstruire nos représentations.
Certains textes, en analysant historiquement les causes
structurelles d’une situation conflictuelle, ne permettent-
ils pas finalement d’agir dessus ?
Sorti en 2005, le titre Jihad de Médine a pour intérêt
de rétablir la sémantique de ce terme tout en questionnant
en parallèle notre rapport à la guerre. Issu du
verbe « ijtahada » signifiant en arabe « fournir un effort(
8)», le jihad relève du combat mais d’un combat
particulier, puisqu’il s’agit de celui que l’homme doit
mener pour se perfectionner et s’améliorer dans le
droit chemin de Dieu. Pour rendre compte de cet
« effort d’élévation spirituelle(9)», Médine reprend la
célèbre phrase annoncée par le prophète Mahomet
pour intituler son album : « le plus grand combat est
contre soi-même ». Le titre s’attache également à relativiser
l’image guerrière du musulman barbu qui s’engagerait
auprès de l’État Islamique, en dénonçant une
culture de la guerre et de l’armement occidentale
construite sur des mythes fondateurs, violents et sanguinaires
: « L’important c’est de participer / moi je crois
bien n’avoir jamais joué à la paix. Une marguerite sur
nos fusils à pompe / On déteste les armes mais les fabrique
en grand nombre. » (2005). Cinq minutes suffisent
à l’artiste pour retracer l’histoire, d’Hercule contre Centaure
à Moussa contre Pharaon, d’Alexandre le Grand à
Guillaume le Conquérant, pour nous montrer que
LES CAHIERS DEMODOP
27
des jeunes dans leurs études supérieures en reversant
une partie de son cachet lors de son « A.C.E.S tour »
(Apprendre, Comprendre, Entreprendre et Servir). Sur
la base d’un appel à projet, certaines personnes seront
sélectionnées et pourront recevoir la « bourse KJ(23)».
Même s’il questionne le discours dominant, ce dernier
soutient les valeurs de réussite développées par la
société capitaliste par les termes qu’il emploie et les
actions qu’il met en oeuvre. Ceci explique en partie
pourquoi d’une manière générale, Kery James représente
la partie audible du rap français et suscite une certaine
forme d’admiration par les pouvoirs publics et les
médias.
Pour conclure
Par sa critique d’un ordre dominant post-colonialiste et
socio-économique, le rap français propose une analyse
constructive des situations conflictuelles d’aujourd’hui.
Il donne des outils et des clés de lecture à un auditoire,
souvent jeune et issu des classes populaires, pour comprendre
le monde et impulser des actions de proximité
au quotidien. Médine et Kery James sont deux rappeurs
parmi d’autres, tout aussi légitimes, pris en exemple
pour illustrer « l’émergence de ce « citoyen moins respectueux
des pouvoirs institués et des élites », qui
n’hésite pas à « explorer les voies de l’engagement protestataire
», en un mot « ce citoyen inquiet et imprévisible
d’une démocratie toujours conflictuelle(24)».
Cependant, on remarque à travers ces deux artistes que le
rap peut être utilisé politiquement de façon différente. Par
son attitude provocatrice, ses propos quelquefois dérangeants
et son « flow(25)» saccadé pouvant paraître agressif, Médine
utilise le rap comme un instrument de critique afin
d’amener au débat, à la réflexion. A contrario, Kery James
développe un discours qui se verrait plus pacifique et
consensuel à travers un style calme et poétique, ce qui lui
vaut souvent d’être qualifié de « poète noir » par les médias(
26). Karim Hammou montre dans sa thèse, comment
la figure du rappeur s’est « racialisée » à partir des années
90 autour d’une « llégitimité paradoxale(27)». Il existerait
deux catégories qui peuvent s’illustrer à travers Médine et
Kery James soit, « les « gentils », des artistes qui proviennent
des cités de banlieues et diffusent un discours positif
plein d’espoir, tandis que les autres, les « méchants »,
sont également habitants des quartiers populaires qui,
après avoir pénétré le milieu artistique, propagent des
appels à la révolte, ne serait-ce qu’une rébellion intellectuelle(
28)». Le rap français peut alors s’étudier comme un
objet ambivalent : il est à la fois produit par la société
pour conscientiser et rendre « citoyens » les jeunes des
quartiers populaires, tout en étant maintenu au rang de
musique marginale, associée aux maux des banlieues
dans une forme « d’exotisme anthropologique(29)».
nous pouvons alors appréhender le rap français comme
une forme de participation politique. Dès lors, en quoi
ce dernier est un outil intéressant pour (re)politiser un
public qui ne semble plus croire en la politique ?
Les textes de Kery James et de Médine comportent un
message, plus ou moins explicitement politique qui
nous amènent à réfléchir, à discuter, voir même à se
mobiliser. Besoin de résolution (2005), Besoin de révolution
(2008) et Besoin d’évolution (2013) sont trois
titres de Médine qui s’insèrent directement dans un
discours d’action où « l’argumentation devient le critère
d’évaluation du rap dès lors qu’il y est question de politique(
18)». Quand l’artiste dit : « Besoin de changer les
belles paroles en de belles actions / Besoin de tourner
les paraboles de nos coeurs vers la réflexion. Besoin de
changer l’état du peuple et l’état de sa condition / Besoin
de construire des écoles pour mieux démolir des
prisons » (2013), il incite son auditoire à s’informer,
s’instruire mais aussi à se mobiliser pour faire porter
ses revendications.
Partant du constat que l’école joue un rôle important
dans la reproduction des inégalités sociales(19), où les
enfants des familles populaires sont sous représentés
dans l’enseignement secondaire, Médine s’attache à
développer un savoir autre à travers ses nombreuses
références historiques et littéraires. Son titre 17 octobre(
20), en référence aux massacres perpétrés lors de la
manifestation pacifique des Algériens de France en
1961, est d’ailleurs désormais présent dans la nouvelle
édition de la collection Nathan des manuels d’histoire
scolaire à destination des classes de terminale. Pour
l’auteur, le rap reste « le meilleur moyen pour délivrer
un message à toute notre jeunesse […], c’est la musique
numéro 1 chez les jeunes. Pourquoi gâcher cet impact ?
Pourquoi ne pas vouloir améliorer le quotidien ?(21)» Il
utilise alors ce style musical comme un art engagé
pour sensibiliser et conscientiser son auditoire aux
sujets de société, en regrettant qu’aujourd’hui celui-ci
soit de plus en plus dans la compétition et « l’égotrip(22)».
Il en est de même pour Kery James dans Banlieusards,
qui en plus de faire état de la situation actuelle des
jeunes de « banlieues » lance un message d’espoir à
travers un texte fédérateur : « On n’est pas condamné
à l’échec, voilà l’chant des combattants / Banlieusard
et fier de l’être, j’ai écrit l’hymne des battants / Ceux
qui n’font pas toujours ce qu’on attend d’eux / Qui ne
disent pas toujours ce que l’on veut entendre
d’eux / Parce que la vie est un combat / Pour ceux d’en
haut comme ceux d’en bas / Si tu n’acceptes pas ça
c’est que t’es qu’un lâche / Lève toi et marche ! » (2008)
Pour passer du discours à l’action, Kery James lance un
projet de financement de bourses d’études, pour aider
LES CAHIERS DEMODOP
28
(1) Médine, Track 10 – Démineur, Album « Démineur », Din Records, 2015
(2) Frédéric LORDON dans « Ce que nous pouvons » article du Monde diplomatique, en date du 30 novembre 2015, montre à quel point le corps
social, soit le peuple, est en proie à la dépossession tout en ayant contribué de fait aux structures de la dépossession. Le corps politique de notre
société aurait atteint un seuil extrêmement élevé de ce qui nous affecte : « À la fin des fins, si le corps politique d’aujourd’hui ne se lève pas
dans un élan outragé, c’est que ses propres seuils de l’outrage se sont dramatiquement déplacés, qu’il en faut de plus en plus pour lui soulever
une oreille, de cette surdité qui fait la joie des gouvernants abuseurs, littéralement déchaînés – puisqu’ils n’ont d’autres chaînes que nous. » En
ligne : http://blog.mondediplo.net/2015-11-30-Ce-que-nous-pouvons
(3) Les travaux de Modus Operandi s’inscrivent dans cette analyse du conflit. Pour plus d’informations voir Karine GATELIER, « La transformation
politique des conflits pour sortir de la violence » In Gabriel WACKERMANN, Géographie des conflits non armés, Paris, Ellipses, 2011, p. 52
(4) Karim HAMMOU, Une histoire du rap en France, Paris, La Découverte, 2012, p. 9
(5) Le rap « conscient » se distingue d’un rap plus « commercial », par ses textes politisés et engagés socialement.
(6) Pour plus d’informations voir l’article « « Lettre à la République », Kery James répond aux accusations », Politis, le 15 mai 2012, en ligne :
http://www.politis.fr/Lettre-a-la-Republique-Kery-James,18314.html
(7) FOLLETT, 1924, p. 300 In Marc MOUSLI, « Éloge du conflit. Mary Parker Follett et le conflit constructif. », Négociations 2/2005 (no 4), pp. 21-33
(8) Tahar BEN JELLOUN, L’Islam expliqué aux enfants (et à leurs parents), Paris, Seuil, 2012, p. 132
(9) Nabil MOULINE, « Genèse du djihadisme », Le Monde diplomatique, décembre 2015, n° 741, p. 1
(10) Médine, Track 13 – Jihad, Album « Jihad », Din Records, 2005
(11) Voir l’interview d’Alain Finkielkrault au début du titre Reboot de Médine sorti en 2015.
(12) Loïc LE CLERC, « Médine : l’étrange invite de la Fête de l’Humanité », Marianne, 27 septembre 2014, en ligne : http://www.marianne.net/Medinel-
etrange-invite-de-la-Fete-de-l-Humanite_a241577.html
(13) « Médine : « Faire cause commune » », Revue Ballast, 29 septembre 2015, en ligne : http://www.revue-ballast.fr/medine-faire-cause-commune/
(14) Karim HAMMOU, op. cit., p. 258
(15) Médine, Track 4 – Speaker Corner, Album « Démineur », 2015
(16) Colin HAY, Why we hate politics, Cambridge, Polity, 2007, p. 65.
(17) Ibid p. 75
(18) Anthony PECQUEUX, Voix du rap. Essai de sociologie de l’action musicale, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 36.
(19) Vincent TROGER, « Bourdieu et l’école : la démocratisation désenchantée », Sciences Humaines, mis à jour le 2/11/15, en ligne :
http://www.scienceshumaines.com/bourdieu-et-l-ecole-la-democratisation-desenchantee_fr_14187.html
(20) Médine, Track 6 – 17 octobre, Album « Table d’écoute », Din Records, 2006.
(21) « Médine : « Faire cause commune » », Revue Ballast, op. cit.
(22) On compte différentes catégories au sein du rap français : le rap « conscient », celui sur lequel repose notre étude, le rap « égotrip », centré sur
des exercices de style ayant pour objectif de se vanter bien souvent en rabaissant les autres rappeurs ainsi que le rap « commercial » ou le rap
« game », celui qui divertit sans remettre en cause un système dominant.
(23) http://www.centrecharliechaplin.com/saison-2015-2016/kery-james/tournee-solidaire-aces
(24) Pascal PERRINEAU, « Les renouveaux de l’action politique », Vingtième siècle revue d’histoire, 60, 1998, pp. 112-117 In Pierre-Alain CLÉMENT,
« La signification du politique dans le rap », Cultures & Conflits [En ligne], 97 | printemps 2015, mis en ligne le 30 juillet 2016, consulté le 25
août 2015. URL : http://conflits.revues.org/18972
(25) Le « flow » correspond aux rythmes et aux rimes des paroles d’un titre de rap.
(26) Nous pouvons par la même occasion nous questionner sur la catégorie de « poète noir ». Y a-t-il une différence entre les poètes suivant leur
couleur de peau ? Existe-t-il une poésie blanche et une poésie noire ? N’y a-t-il pas tout simplement de la poésie et des poètes ?
(27) Karim HAMMOU qualifie « d’illégitimité paradoxale » la situation actuelle du rap en France. À la fois valorisé par les pouvoirs publics et les
médias comme un moyen d’expression pour les jeunes de banlieues, le rap est également perçu comme « une sous culture d’analphabètes »
pour reprendre la phrase du chroniqueur Éric Zemmour.
(28) Laurent BÉRU, « Le rap français, un produit musical postcolonial ? », Volume ! [En ligne], 6 : 1-2 | 2009, mis en ligne le 15 octobre 2011,
consulté le 13 décembre 2015. URL : http://volume.revues.org/221
(29) Karim HAMMOU, op. cit., pp. 74-80
Discographie : 2015 : Médine, Track 4 – Speaker Corner, Album « Démineur », Din Records
2015 : Médine, Track 10 – Démineur, Album « Démineur », Din Records
2013 : Médine, Track 12 – Besoin d’évolution, Album « Protest song », Din Records
2012 : Kery James, Track 13 – Lettre à la République, Album « 92.2012 », Silène
2008 : Kery James, Track 7 – Banlieusards, Album « À l’ombre du show business », Up Music
2008 : Médine, Track 12 – Besoin de révolution, Album « Arabian Panther », Din Records
2006 : Médine, Track 6 – 17 octobre, Album « Table d’écoute », Din Records
2005 : Médine, Track 13 – Jihad, Album « Jihad », Din Records
2005 : Médine, Track 6 – Besoin de résolution, Album « Jihad », Din Records
LES CAHIERS DEMODOP
29
2) Interview de l’Imam Mohamed Bajrafil
par Vanessa Burggraf sur France 24(3)
Au lendemain des attentats du 13 novembre, l’Imam Mohamed
Bajrafil a été invité sur le plateau du journal de
France 24 par Vanessa Burggraf.
Question de la journaliste : « Vous, par exemple, en tant
qu’Imam, certains disent voilà, ceux qui connaissent le
Coran, on ne peut pas vivre en faisant une lecture littérale
du Coran, c’est pas adapté à notre époque, à notre
civilisation, est-ce que vous lorsque vous faites des prêches
lorsque vous rencontrez vos fidèles, vous leur dites voilà
ce que dit l’Islam, on peut peut-être s’adapter afin de ne
pas se plier complètement à toutes les règles de l’Islam
littérale qu’on trouve dans le Coran, il y a aussi les valeurs
de la République, est-ce que vous expliquez ça à vos fidèles
? ».
La réponse de l’Imam : « Vous savez madame, lorsqu’on
parle on n’a pas souvent l’impression d’être entendu. Je l’ai
dit dans les colonnes d’un journal français, je le citerais
Nouvel Obs, la France appliquait plus la Charia que tous
les autres pays musulmans… ».
La journaliste interrompt l’Imam : «Est-ce que vous
n’allez pas un peu fort, pardonnez-moi, on ne lapide pas
en France, on ne fouette pas… ».
L’Imam reprend la parole : « C’est parce que vous êtes
mal informée madame et c’est ce qui est regrettable dans
tout cela, je m’en porte responsable comme beaucoup
parmi les personnes qui font que justement on comprend
mal l’Islam. L’Islam vise cinq objectifs madame… C’est
le droit de croire ou de ne pas croire, le droit à la vie, le
droit à la propriété privée, le droit d’être intelligent et
le droit à la succession de l’espèce. Ces cinq objectifs
sont les objectifs de ce que l’on appelle Charia. Charia ce
n’est pas lapider des gens. C’est autre chose. C’est un point
de jurisprudence sur un million deux cent mille questions
de droit musulman et on a voulu aujourd’hui, parce qu’il y
a des actes barbares qui sont commis par des fous qu’il
faut appeler ainsi, réduire la charia à la lapidation et c’est
ça. Sincèrement je vous pose la question si c’est les cinq
finalités de l’Islam, dites-moi un pays qui se veut musulman
qui les respecte ou qui veut les atteindre autant que la
France, je vous dis qu’il n’y en a pas un seul. Sauf que,
encore une fois, quand on parle, on dit les choses, des fois
on a l’impression qu’on ne veut pas nous entendre et au
« Le post attentat du 13 novembre n’a pas révélé autant
d’actes et de propos islamophobes comme après celui
du 7 janvier. Cependant, je n’arrive toujours pas à comprendre
pourquoi après un attentat on demande aux
Français de confession musulmane de venir s’expliquer
ou se justifier ». Et de poursuivre, à la suite d’une autre
question l’invitant à préciser sa pensée sur la présence
post-attentat des Français de confession musulmanes
sur les plateaux de télévision, « tu sais, on les invite la
plupart du temps à venir dire qu’ils condamnent les attentats,
ce qui est normal, et non comme des citoyens
comme tous les autres qui viennent expliquer des actes
barbares commis par des fous ». Les propos de ce
citoyen français ont reçu les ovations de tous ceux qui
étaient autour de lui.
Après les attentats du 7 janvier et du 13 novembre
2015, une antienne a occupé l’espace public : « évitons,
évitez les amalgames ». Une question nous vient alors
à l’esprit : qu’est ce qui contribue à alimenter ou à entretenir
les amalgames ?
Pour tenter d’y apporter une réponse et suivant les déclarations
de ce jeune citoyen français, cité ci-dessus,
qui fait référence aux médias, on a également choisi
quelques événements traités par les médias.
1) Le crash de l’A320 de la Germanwings.
Lors de sa conférence de presse, à la suite du crash de
l’A320 de la Germanwings, le Procureur de Marseille,
Brice Robin, répondant à la question d’un journaliste
sur les origines ethniques du co-pilote, dit « il est de
nationalité allemande, j’ignore son origine ethnique…il
est de nationalité allemande, point, et il n’est pas répertorié
comme terroriste, si c’est ça que vous voulez
dire… rien ne permet de dire qu’il s’agit d’un attentat
terroriste »(1) et certains journalistes d’insister sur « le
nom complet du co-pilote et sa religion ».
Sur Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach dans une interview
avec Alain Vidalies, le Secrétaire aux Transports, pose
entre autres questions : « Parmi les 144 passagers victimes
de cette catastrophe, il y a 67 Allemands, 45 Espagnols
c’est-à-dire 122, qui sont les 32 autres… comment
se fait-il qu’il y avait le nom des passagers et pas
leurs nationalités… dans les noms que vous avez des
passagers, il n’y a pas d’endroit où on pourrait soupçonner
qu’ils sont en mission suicidaire »(2).
Quand les mots nous possèdent, nous
obsèdent et tentent d’expliquer un phénomène
Herrick Mouafo Djontu
LES CAHIERS DEMODOP
30
d’une identité, qu’il regorge d’un « faisceau d’identifications »
qu’il utilise suivant ses intérêts. Identification au sens de
Rogers Brubaker, car, elle implique un processus (et non
un état) toujours incertain(5). Elle n’est donc pas fixe, car
ceci participe à entretenir l’amalgame. Elle est en perpétuelle
évolution et épouse l’évolution métissée des sociétés
contemporaines. De ce fait, la compréhension d’une
situation devrait échapper à cette tendance de réductibilité
du monde à des notions très ambiguës comme celle
d’identité souvent prise comme vérité absolue laquelle
sature l’espace public et conditionne les perceptions et
les représentations.
Par ailleurs, ces espaces insaisissables dans ses détails et
qui sont présentés comme des endroits où on pourrait soupçonner
qu’ils regorgent de personnes susceptibles d’être en
mission suicidaire, s’apparentent à des effigies médiatisées
qui irriguent l’imaginaire collectif. « Syrie ». Qu’avez-vous
imaginé en lisant ce mot ? Très souvent, on pense à terrorisme,
Jihad, Daech… comme on peut le lire, par exemple, dans le
journal l’Express « Le Centre de prévention contre les
dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI), cofondé en 2014
par la sociologue Dounia Bouzar, suit à la demande de leurs
familles et sous l’égide du ministère de l’Intérieur 1054
jeunes, au degré d’embrigadement variable. Parmi eux,
Dounia Bouzar et son équipe ont isolé un échantillon particulièrement
significatif : celui des 234 mineurs et jeunes
majeurs ayant préparé leur départ pour la Syrie sur Internet
et/ou qui ont été arrêtés à la frontière par la police, après
que leurs proches aient signalé leur départ. Ces garçons et
filles ont été directement suivis pour désembrigadement par
le CPDSI, qui peut donc en dresser un portrait relativement
détaillé(6)». En nous référant à la carte ci-dessous, on observe
que toute la Syrie n’est pas sous occupation de Daech. Et en
faisant fi du détail et de la précision dans le choix des mots
que nous mobilisons pour nommer les choses on participe,
dans une certaine mesure, à construire l’imaginaire de ces
personnes qui nous lisent et/ou qui nous écoutent. Comme
l’écrit Jean Viard, « ce qui fait territoire pour beaucoup est
comme un ensemble de bribes d’espaces unies par des
trajets rituels sans arrêts(7)». La réalité localisée et omniprésente
est différemment traduite par les mots que nous mobilisons.
De fait, ce qui est présenté comme réalité est le fruit d’une
oeuvre(8) façonnée par l’imaginaire. Le lointain (la Syrie) ou la
peur horizontale comme le rappellent Corey Robin(9) et
Patrick Bucheron(10) devient si proche de nous qu’il forge très
souvent notre expertise fictionnelle dont la seule source
d’enquête se trouve être les médias.
Sans toutefois nier l’insécurité du fait du conflit, les habitants
de Damas qui vivent dans un calme certes relatif ne peuvent
pas être logés à la même enseigne que ceux d’Alep ou de
Raqqa. Un reportage(11) diffusé sur France 2 le dimanche 13
décembre 2015 nous montre comment les populations de
la Ville de Damas vivent avec ce conflit. Au lycée français
fond, on ne veut entendre que ce qu’on a envie d’entendre
et voyez-vous, vous me dites que charia c’est lapider parce
que, encore une fois, les choses vous ont été mal présentées
et malheureusement vous n’êtes pas allée chercher l’information
là où il faudrait ».
Nous allons nous appuyer sur ces deux faits médiatiques
pour tenter d’apporter une réponse à ce qui pourrait nourrir
les amalgames.
Origine ethnique, religion, territoire et identité
face à l’analyse d’une situation donnée
Pour tenter de comprendre le crash de la Germanwings les
journalistes ont voulu savoir, entre autres : l’origine ethnique
et la religion du co-pilote (Conférence du Procureur de la République)
et si les passagers venaient d’« endroits dont on
pourrait soupçonner qu’ils sont en mission suicidaire »
(Interview Europe 1). De ces éléments, on pourrait faire
quelques conjectures en nous posant les questions ci-après :
1 • L’origine ethnique et la religion peuvent-elles constituer
des données d’analyse pertinentes ? En d’autres termes,
en quoi l’origine ethnique et la religion peuvent-elles
nous aider à appréhender une situation donnée ?
2 • Existe-il des endroits ou des pays où ceux qui vivent
pourraient être soupçonnés d’être en mission suicidaire
?
Les questions des journalistes sur l’origine ethnique et la
religion du co-pilote interpellent. Par ces questions les
journalistes tentent de noyer la singularité d’action d’un
individu porté par son délire dans une identité collective
qui se veut homogénéisante et dont l’imaginaire l’appréhende
comme rationnel. L’homogénéisation nie à l’individu le
droit de penser par lui-même puisqu’il est logé et classé
suivant une identité fixiste. Cette notion d’identité, très
souvent convoquée dans l’espace public, tant par les journalistes
que par les politiques a tendance comme le dit
Brubaker Rogers, « à signifier trop (lorsqu’elle est entendue
dans un sens fort), trop peu (lorsqu’à l’inverse elle est
comprise dans un sens faible), ou même rien du tout (du
fait de son ambiguïté)(4)». En recherchant donc l’origine
ethnique et la religion du co-pilote pour tenter de comprendre
le crash, on recherche ce qui s’apparenterait à l’identité
fixiste du co-pilote. Comme si, pour reprendre Amin
Maalouf, il existait « des identités meurtrières » ou encore
des endroits où ceux qui vivent pourraient être en missions
suicidaires. L’identité serait employée ici de façon très réifiante.
En outre, cette notion d’identité donne du grain à
moudre à la statistique qui ne connaît que calculer et
mettre en tableau des données à partir desquelles on
pense comprendre la complexité d’une société.
Et pourtant, en nous référant aux trajectoires individuelles,
on en vient à déceler que l’individu n’est pas prisonnier
LES CAHIERS DEMODOP
31
Quand l’imaginaire et la fiction
sont considérés comme une pratique
produisant la réalité
En regardant l’interview de l’Imam sur France 24 retranscrit
ci-dessus, j’ai immédiatement pensé à ce citoyen français
dont les propos sont rapportés au début de ce texte sur la
présence de ces compatriotes de confession musulmanes
sur les plateaux de télévision après un attentat. On constate
dans cette interview que le mot charia a tendance à
posséder la journaliste. « La pire chose qu’on puisse faire
avec les mots », écrivait George Orwell il y a un demisiècle
« c’est de capituler devant eux ». Si la langue doit
être « un instrument pour exprimer, et non pour dissimuler
ou faire obstacle à la pensée », poursuit-il, « [on doit
laisser] le sens choisir les mots et non l’inverse(12)».
Quand ce sont les mots qui nous saisissent, notre imaginaire
se voit renforcé et laisse libre cours aux préjugés. La
définition que donne la journaliste de « charia »(13) qui ne
la réduit qu’à ce qu’on a coutume d’entendre comme lapidation…
montre, dans une certaine mesure, la difficulté
que l’on peut avoir à nous approprier le sens profond d’un
mot. Tout ceci participe à entretenir la confusion dans
l’espace public en assimilant violence et religion musulmane.
Il en est de même de cet autre mot « salafisme»(14).
L’exemple de ces deux Youtubeurs néerlandais(15) est assez
parlant. En effet, deux Youtubeurs décident de mener une
petite expérience sociologique en lisant des passages de
la Bible à des passants en leur faisant croire qu’il s’agit du
Coran. Le but, souligner les préjugés, parfois inconscients,
que l’on peut nourrir à l’égard des religions. Ils choisissent
les passages ci-après : « Je ne permets pas à la femme
d’enseigner, ni de prendre de l’autorité sur l’homme. » (Timothée
2 :12) ou encore « Si un homme couche avec un
homme comme on couche avec une femme, ils ont fait
Charles-de-Gaulle de Damas, les élèves s’abreuvent de la
philosophie d’Epicure avec leur professeur de philosophie,
Jean-Yves, de nationalité française.
tous deux une chose abominable, ils seront punis de
mort. » (Lévitique 20 :13)
Les passants sont ensuite invités à donner leur réaction
sur ce qu’ils imaginent être des extraits du Coran. « Pour
moi, on dirait qu’ils veulent vous forcer à croire ce en quoi
ils croient », affirme l’un d’entre eux. « Comment quelqu’un
peut-il croire à ça ?, [s’exclame une femme], impossible
pour moi ! ».
À la question : quelle différence majeure trouvez-vous
entre la Bible et le Coran ?, une grande partie des interrogés
répond alors trouver le Coran plus agressif que la Bible.
C’est donc avec une surprise non dissimulée que les
passants interrogés découvrent qu’en réalité les extraits
sur lesquels ils ont réagi venaient en fait de la Bible. « Ce
sont des préjugés, avoue l’un d’eux, j’essaie de ne pas en
avoir, mais visiblement j’en ai. C’est inconscient ». On
pourrait conclure avec Farhad Khosrokhavar que l’Islam
est, pour la grande majorité, une religion non européenne(16)
et que l’image que semble renvoyer les médias est qu’elle
fait corps avec la violence.
Il semble donc que les mots utilisés par les médias et les
politiques pour désigner l’ennemi créent une sorte de flou
artistique. En cherchant à désigner absolument l’ennemi,
cela participe dans une certaine mesure à apaiser les
peurs et recrée ou renforce la cohésion nationale. On a
ainsi pu l’observer au lendemain des attentats du 11 septembre.
L’Irak a été désigné comme le territoire à « exorciser »
de ses « démons » et Saddam Hussein comme le démon
en chef à abattre. Pour mener cette expédition punitive et
se rassurer d’un contrôle total sur les populations, le gouvernement
du Président Bush va adopter le « patriot act »,
lequel a mis entre parenthèse les droits des citoyens.
Cette forme de nouvelle « gouvernementalité » moderne
qui tente de répondre aux mouvements « terroristes »(17)
se caractérise par un pouvoir pastoral bienfaisant(18).
Par ailleurs, ce qui s’apparente à la différence de ce qui a
été érigé en modèle absolu a du mal à être compris et
même aimé. La tendance est, souvent, de se laisser porter
par un regard nostalgique qui idéalise le passé et trouve
dans ce passé l’identité qu’on s’empresse de revendiquer.
En nous plongeant dans l’histoire de France, on remarque
que cette appellation est le nom de l’envahisseur. Ce
dernier imposera sa langue (le français) aux dominés et
bannira dans le même temps les langues parlées par les
dominés. D’ailleurs, on note aujourd’hui une volonté de
réveil de ces langues bannies. À Toulouse, par exemple,
l’Occitan est une des langues que l’on entend lorsqu’on
emprunte les transports en commun.
Dans ce qui s’apparente à une difficulté à appréhender la
différence dans toute sa complexité, « la peur du futur est
Les territoires controlés par l’État Islamique
© Ouest-France
LES CAHIERS DEMODOP
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à la mesure de cette dévotion au passé qui est une autre
manière de dire notre difficulté à désirer et comprendre ce
monde résolument technique et marchand où la circulation
s’accélère sans cesse »(19). Cette peur du futur, pour ceux
qui l’ont, a tendance à les soumettre aux pouvoirs des
«mots valises » ou des «mots fourre-tout ». La conséquence
étant que ces personnes se trouvent être à la recherche
d’une autorité qui pourra apaiser cette peur. Pour un gouvernement
et les médias qui veulent apaiser les peurs, il
faut qu’ils s’empressent de désigner un ennemi et pourquoi
pas d’inventer un adversaire, une pratique… à combattre,
car la peur repose sur l’inquiétude.
Il serait peut-être utile pour le champ politique de repenser
son rapport à l’espace et au temps dans cette société
mondialisée par des archipels individualisés et échapper
à cette obsession de « Désigner l’ennemi, le qualifier pour
le disqualifier : vieille question du politique. », tout en
abandonnant ce réflexe pavlovien qui est « lorsqu’on ne
sait pas encore nommer ce que l’on commence à craindre,
est d’employer des noms du passé »(20).
Pour finir, les propos de cette parisienne, Danielle, à la
suite des attentats du 13 novembre, sont riches de sens.
Elle invitait tous les Français à « fraterniser avec les 5
millions de Musulmans (…) et à se battre contre les 10 000
barbares qui tuent soi-disant au nom d’Allah »(21).
(1) http://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/crash-de-l-a320-conference-de-presse-du-procureur-de-la-republique-de-marseille-brice-robin-
481649.html
(2) http://www.europe1.fr/faits-divers/crash-a320-la-boite-noire-exploitee-des-ce-matin-2409055
(3) https://www.facebook.com/musulmanesyislam/videos/1282461665113337/?theater.
(4) Brubaker Rogers, Junqua Frédéric. Au-delà de L’«identité». In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 139, septembre 2001. L’exception
américaine(2) p. 65
(5) Martina Avanza et Gilles Laferté, «Dépasser la construction des identités» ? Identification, image sociale, appartenance. pp 134-152 ; voir
également NOIRIEL, Gérard1993. « L’identification des citoyens : naissance de l’état-civil républicain », Genèses, n° 13 : 3-28.
(6) http://www.lexpress.fr/actualite/societe/religion/pourquoi-ces-francais-ont-voulu-partir-en-syrie_1743827.html
(7) Jean Viard, La société d’archipel, ou les territoires du village global, Ed de L’aube, 1994. P 15
(8) C. Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Le Seuil, Paris, 1975, p 8
(9) Corey Robin, La peur : histoire d’une idée politique, éd Armand Colin, 2006
(10) Patrick Boucheron, Conjurer la peur : Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images, éd. Le Seuil, 2013
(11) http://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/video-13h15-syrie-quand-des-roquettes-tombent-pres-du-lycee-francais-dedamas_
1217513.html
(12) Citation tirée de « Politics and the English Language », George Orwell, A Collection of Essays, New York, Harcourt Brace, 1953, p. 169-170. Cité
par Brubaker Rogers, Junqua Frédéric, op cit.
(13) Le terme précis de charia n’apparaît d’ailleurs qu’une seule fois dans le texte coranique : « Nous t’avons mis sur une voie (sharî‘a) selon un ordre ;
suis-la, et ne suis pas les passions désordonnées de ceux qui ne savent pas » (XLV 18). Cité par Pierre LORY, Directeur d’études à l’EPHE,
« Enseigner l’histoire de l’islam, La Charia » septembre 2007 p 1. Voir également Mohamed Abdouh et le cheikh Ben Achour qui s’intéressent aux
buts de la charia, et non à sa substance présupposée. Ces buts seraient la réalisation de l’intérêt général et en particulier le bonheur (sa‘âda) des
hommes. Yadh Ben Achour, Normes, Foi et Loi, en particulier dans l’islam, Tunis, Cérès éditions, 1993
(14) « Leur mode d’organisation décentralisé et souple, leur défense de la version wahhabiste de l’islam, leurs apprêts vestimentaires, leur vision du
monde fondée sur la ségrégation rigoureuse de l’homme et de la femme et leur rejet de tout compromis avec les idéaux modernes font d’eux des
partisans par excellence de la version rigoriste de l’islam » cité par Farhad Khosrokhavar, Radicalisation, Ed de La Maison des Sciences de
l’homme, Paris, novembre 2014. Pp 153-154
(15) https://fr.news.yahoo.com/experience-ils-reagissent-sur-des-extraits-de-la-bible-en-pensant-qu-il-s-agit-du-coran-091607765.html
(16) Farhad Khosrokhavar, op cit, p 13
(17) En nous référant Conseil de sécurité, dans sa Résolution 1373 (2001) du 28 septembre qui a été prise sur le fondement du Chapitre VII de la
Charte, le terrorisme renvoie à une « Action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression ».
(18) Michel Foucault, Sécurité, territoire, population : cours au Collège de France, 1977-1978, Michel Senellart (éd), François Ewald & Alessandro
Fontana (dir), Paris, Gallimard/Edition du Seuil, 2004. Cité par Patrick Boucheron &Corey Robin, L’exercice de la peur, usages politiques d’une
émotion, débat présenté par Renaud Payre. Ed Presses universitaires de Lyon, 2015. Pp 12-13
(19) Jean Viard, op cit. pp 33-34
(20) Renaud Payre, op cit, p 28
(21) http://www.leparisien.fr/faits-divers/attentats-a-paris-le-message-de-danielle-77-ans-seduit-les-internautes-17-11-2015-5285449.php
source : murblanc.org
LES CAHIERS DEMODOP
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Le bassin de Lac Tchad :
une violence vraiment nouvelle ?
La violence et l’insécurité dans le bassin du Lac Tchad s’inscrivent
dans l’histoire ancienne de cette région. Des recherches menées
en 2012(2) dans l’Extrême Nord du Cameroun indiquaient que
l’insécurité vécue à cette époque plutôt « calme » s’inscrivait
dans l’histoire des dynamiques sociopolitiques et économiques
de cette région à l’orée du Sahel qui couvre une partie du Cameroun,
du Niger, du Nigeria, de la RCA et du Tchad. Elle se
connectait aussi au Soudan. Elle prenait racine dans des
pratiques de razzias pré-coloniales qui avaient une dimension
d’économie parallèle quasi-légale(3). Leur interdiction et la répression
sous forme d’emprisonnement par la colonisation
n’ont fait que les détourner ou les cacher en les rendant clandestines.
La mutation de ce qui n’était alors que vol de bétail,
en violence armée a eu lieu au cours de la décennie 70 avec
les guerres civiles du Tchad et du Soudan. Des repris de justice,
on était passé à des rebelles armés, et puis aux coupeurs de
route dans les décennies 90 et 2000.
C’est de ce contexte que s’est nourri le radicalisme du
groupe Boko-Haram au Nigeria. Fondé par Mohamed Yusuf
en 2002 à Maiduguri, le groupe prône un islam radical et
rigoriste avant de revendiquer une affiliation aux Talibans
afghans et de s’associer aux thèses djihadistes d’Al-Qaeda
et de l’État islamique. Au départ, ce groupe est constitué
de jeunes diplômés désoeuvrés, frustrés et désabusés qui
ont d’abord contesté l’ordre politique établi avant de se
réfugier dans des préceptes religieux d’une application rigoureuse
et violente de la Charia.
Nouveaux conflits violents, nouvelles logiques
Depuis la fin de la guerre froide, les conflits armés n’arrêtent pas de changer de nature.
D’interétatiques où ils se déroulaient entre des armées et des États, ils sont devenus intra-étatiques.
Si le caractère interne est reconnu comme caractéristique principale de ces conflits post-guerre
froide, force est de constater qu’ils sont devenus plus diversifiés(1). Mais la diversité de ces conflits
internes s’est complexifiée à grande vitesse à tel point qu’on a à peine commencé à comprendre la
nature d’un conflit qu’un second émerge et nous rend plus perplexes.
Cet article est le début d’une réflexion à la suite des attentats djihadistes qui ont endeuillé Paris en
2015. Elle essaie de faire le lien avec ce qu’on peut observer par ailleurs en Afrique, en particulier
dans le bassin du Lac Tchad depuis un peu plus de deux décennies.
Cyril Musila
La guerre contre Boko-Haram – devenu « État islamique en
Afrique de l’Ouest » depuis 2015—s’inscrit bien dans cette
longue histoire de la violence. Elle en est une étape comme
l’ont été les coupeurs de route ou les groupes rebelles menés
par des personnalités qui sont devenues des hommes
politiques. Le combattant actuel de l’État islamique en
Afrique de l’Ouest a capitalisé cette histoire, des tournants
intervenus au gré des dynamiques socio-politiques et économiques
de la région. Il est une étape des cycles de transformation
de la violence qui y a été vécue et accumulée.
Synthèse de l’acteur ancien, il se nourrit du contexte actuel
de la mondialisation, du djihad mondial de l’État islamique
ou d’Al-Qaeda. Le changement de nom du groupe est un indicateur
de cette adaptation mondiale qui implique l’appartenance
à un réseau international plus large et l’accès à des
ressources (finances, communication, exposition internationale)
plus consistantes.
Comment comprenons-nous ce conflit d’aujourd’hui ? Il est
certes déroutant. Quel sens lui donner ? Les attaques des
villages, les enlèvements des jeunes filles, les attentatssuicides
à la bombe dans les marchés, dans les gares routières,
dans les églises ou les mosquées, etc. au Cameroun, au Niger,
au Nigeria ou au Tchad créent un désarroi non seulement
émotionnellement mais surtout dans nos capacités à nous
les expliquer, à les analyser, à leur donner un sens. Il n’a rien
de commun avec ce qu’on observait depuis le 19e siècle. Les
razzias avaient un objectif économique et servaient à reconstituer
le bétail, leurs acteurs avaient un rôle que la société leur reconnaissait
: ils défiaient une autorité qui était souvent jugée
injuste. Les rebelles, quant à eux, poursuivaient un but politique.
Ils attaquaient les régimes en place afin de les remplacer et
d’en instaurer un autre à la place. Les coupeurs de route
semaient la terreur sur des tronçons de route en s’attaquant
Sources : AFP – NIGERIA-UNREST, photo sous licence CC
Attribution 2.0 Generic | Flickr, prise le 20 Mai 2014
Rescuers and residents gather at the charred scene following a
bomb blast at Terminus market in the central city of Jos on
May 20, 2014. Twin car bombings on Tuesday killed at least
46 in central Nigeria in the latest in a series of deadly blasts
that will stoke fears about security despite international help in
the fight against Boko Haram Islamists. AFP PHOTO / STR
LES CAHIERS DEMODOP
34
Des réponses non militaires sont nécessaires. Mais lesquelles ?
Elles sont d’abord locales ou régionales. La revendication de
départ posée par des jeunes gens diplômés mais sans perspective
dans cette partie nord aride et pauvre du Nigeria.
Mohamed Yusuf et ses collègues diplômés ont commencé
leur mouvement en déchirant et brûlant leurs diplômes qui
ne leur ont pas procuré d’emploi ni de perspectives d’avenir
dont rêve tout jeune diplômé. Et ils ont été rejoints par des
jeunes exclus du système scolaire. Des politiciens ont instrumentalisé
leur cause tandis que des officiers corrompus se
sont servis des opérations militaires pour leur enrichissement
personnel. Les réponses sont socio-économiques pour ouvrir
des horizons à la jeunesse en termes d’éducation, d’emploi
et de développement de cette zone. Car la pauvreté généralisée
et la marginalisation constituent la niche sur laquelle Boko-
Haram s’est construit. Politiquement, c’est contre la corruption
et l’impunité que les États doivent s’employer afin de
construire un autre modèle de société à proposer.
Des réponses internationales devraient accompagner ces
efforts à déployer au niveau interne. Comment identifier,
contrôler et mettre fin aux flux financiers internationaux
qui financent Boko-Haram? Et comment éviter la circulation
des combattants étrangers afin qu’ils ne rejoignent les
rangs de Boko-Haram? Enfin comment contrôler l’usage
des réseaux sociaux et d’internet afin que ces outils de
communication ne soient pas ceux qui renforcent les capacités
de violence de ce groupe ?
Voilà autant de défis pour les États dans un monde-village
de la mondialisation. C’est également cela le désarroi
dans lequel nous plongent les groupes comme Boko-
Haram. La mondialisation joue un rôle dans sa mutation
et dans la violence actuelle. Elle est une clé de compréhension
de nouveaux conflits armés.
aux voyageurs dans l’objectif de les dépouiller de leurs biens.
Que recherche Boko-Haram, « l’État islamique en Afrique de
l’Ouest » au-delà de terroriser et de tuer ? Quel est le sens
profond de ses actes ?
Si la motivation de départ était l’expression d’un désarroi,
d’un désespoir profond et la mise en cause d’un modèle
de société qui a échoué à donner des perspectives d’avenir
à sa jeunesse, la folie de la violence et de la barbarie
actuelle rend perplexe. Cette perplexité naît du fait que
nos modèles d’analyse, nos schèmes de compréhension
ne parviennent pas à extraire de cette violence une explication,
un sens ou une valeur qu’on pourrait identifier
dans l’encyclopédie des cultures produites par l’humanité.
Dans sa nature et dans son ampleur, la violence de ce
conflit n’est comparable à rien de connu dans le bassin du
lac Tchad. Si tel est le cas, il est légitime de nous interroger
sur la manière dont les États répondent à Boko-Haram,
sur la portée des réactions des institutions.
Limites des moyens militaires
On a beaucoup critiqué les répressions et les actions
militaires menées par l’armée nigériane contre les attaques
de plus en plus violentes de Boko-Haram. Au-delà de la
combativité de l’armée nigériane qui est mise en doute,
c’est l’efficacité même de la réponse qui est mise à mal
face à la nature d’un groupe qui n’est pas organisé comme
une armée classique. Par ailleurs, aussitôt abattu par
l’armée nigériane en 2009, Mohamed Yusuf a été remplacé
comme leader par Abubakar Shekau. Les difficultés éprouvées
par la coalition des États qui s’est constituée pour mener
la guerre contre Boko-Haram traduisent aussi cette perplexité
quant aux réponses à apporter.
Tout comme le Stockholm International Peace Research
Institute (SIPRI) s’interrogeait au lendemain des attentats
du 13 novembre 2015 à Paris sur la stratégie de bombardements
de l’État islamique en Syrie et en Irak(4), on peut
se poser des questions similaires sur l’action militaire
contre Boko-Haram. Il ne s’agit pas de mettre en doute le
fait qu’elle soit nécessaire pour combattre un groupe ultra
violent. Il est plutôt question de s’interroger sur la « sagesse
et l’efficacité » de la stratégie adoptée.
Tout comme elle rend désuets nos schèmes d’analyse et de
compréhension de cette violence, elle montre que la stratégie
militaire seule est inadaptée devant un groupe mobile et
qui se camoufle derrière des jeunes filles voilées pour commettre
des attentas-suicides. La riposte militaire, bien qu’essentielle,
ne convient pas ou ne suffit pas. Elle montre ses
limites. Boko-Haram met les États devant un dilemme politique
: combattre les combattants armés et ne pas tuer des
civils (parmi lesquels se cachent des kamikazes).
(1) Irène Herrmann et Daniel Palmieri, « Les nouveaux conflits : une
modernité archaïque ? » IRRC, March 2003, Vol.85, N°849.
(2) Cyril Musila, « Insécurité transfrontalière au Cameroun et dans le
bassin du Lac Tchad », Notes de l’IFRI, Juillet 2012.
(3) Issa Saïbou, « L’embuscade sur les routes des abords du lac
Tchad », Politique Africaine n° 94, juin 2004
(4) http://www.sipri.org/media/blogs/writepeace/war-on-isis
Sources : Global Panorama, Boko Haram bombings, photo sous licence CC
Attribution 2.0 Generic | Flickr, téléchargée le 31 Octobre 2014
Le 18 janvier, l’anthropologue américain Scott
Altran était l’invité des Matins de France
Culture, pour éclairer les questions suivantes :
« Comment devient-on terroriste et comment
peut-on cesser de l’être ? Quelle anthropologie
du terrorisme s’écrit aujourd’hui et peut-elle
permettre d’enrayer ce phénomène mondial
en l’expliquant ? Sommes-nous prêts à comprendre
les racines du terrorisme pour aller
au-delà du seul esprit de revanche, ou bien
faut-il comme, Manuel Valls, penser qu’expliquer le terrorisme,
c’est déjà « un peu l’excuser » ? ».
Nous avons retranscrit une grande partie de l’entretien car il
donne un avis complémentaire aux sujets abordés dans les
articles, chaque fois en apportant un élément nouveau.
Scott Atran explique qu’aux marges de la société, dans les
banlieues, les gens sont sensibles au message de Daech.
«Prenons ces chiffres : 7% de la société française est musulmane
et selon une lettre de Jack Lang (2012) elle représente deux
tiers de la population carcérale. Dans ces milieux une idéologie
révolutionnaire qui promeut gloire, aventure et bonheur est
très attirante. (..) Nous savons que les groupes qui ont peu de
pouvoir peuvent avoir un attachement idéologique quasi
religieux, comme des mouvements transnationaux tels que le
bolchevisme ou le national-socialisme. »
Caroline Fourest lui pose la question : « Contrairement à
certains sociologues qui n’expliquent pas, leurs grilles de
lecture sont bien trop réductrices pour ça et c’est bien leur
problème, comment comprendre que le besoin de dépassement
de l’individu, croire aux valeurs fortes et qui donnent du sens,
ont de l’attraction dans le monde et pas uniquement dans les
banlieues françaises ? »
Scott Atran : «Nous croyons que l’esprit et la raison sont
naturels mais en réalité la raison est l’esclave de la passion.
Les mouvements qui unissent des gens sont des éruptions
volcaniques de passion et d’émotion. Dans notre société nous
avons du dédain pour la gloire et l’aventure. Au lieu de proposer
une mission transcendante alternative, nous essayons de
prêcher pour des choses comme la modération
qui n’intéresse pas la jeunesse. Nous oublions
que l’État islamique, malgré le fait que la plupart
de notre propagande le décrit comme étant un
mouvement cruel, barbare, brutal, et ce qu’il est
en effet, est aussi un mouvement de profonde
joie et de bonheur intimement lié aux sentiments
de revanche. Il crée une forme de poésie et des
rêves qui sont essentiels pour notre existence ».
«Nous sommes face à une nouvelle situation.
Les gens parlent d’un choc des civilisations. C’est complètement
faux. Il s’agit d’un effondrement des cultures territoriales où la
verticalisation de la communication entre anciens et jeunes a
été brisée et où les jeunes regardent de façon collégiale de
pair à pair. Il faut rentrer dans ces réseaux. Les parents ne
savent absolument pas ce qui se passe avec leurs enfants. J’ai
par ailleurs demandé au FBI « combien de gens avons-nous
qui travaillent avec les jeunes ? » La réponse a été « aucune » .
Brice Couturier : «Quel est la responsabilité de l’Islam dans
le terrorisme et le djihadisme ? Les jeunes qui font le djihad
sont-ils ceux qui suivent un cursus religieux et ensuite
deviennent violents?»
Scott Atran : Non, 80% de ceux qui rejoignent le djihad n’ont
aucune éducation religieuse. Une éducation religieuse traditionnelle
est même un contre-indicateur. Ils sont du renouveau,
très jeunes, convertis venant de la chrétienté. Ils sont à un
moment transitionnel dans leur vie, entre formations, entre
boulots, ils ont quitté leur famille et ils sont à la recherche
d’une nouvelle famille. C’est là où ils sont susceptibles de
prendre la voie du djihad et de la violence.
Question : « Ces jeunes sont-ils particulièrement humiliés,
particulièrement frustrés socialement?»
Scott Atran : Certains le sont mais l’humiliation en soit est un
autre indicateur négatif pour rejoindre le djihad. Par contre,
pour ceux qui voient leur parents, leurs soeurs, humiliés, c’est
tout autre chose. Je connais par exemple ce cas d’une jeune
femme avec un hijab se promenant avec son frère sur le
boulevard de la République quand elle rentre dans quelqu’un
35
RESSOURCES
L’équipe modop présente une variété de ressources,
sélectionnées pour les idées qu’elles contiennent
« Scott Atran : L’homme qui a compris les terroristes », l’invité des Matins sur France Culture
« La contre-culture la plus dynamique en ce moment est l’État islamique.
Il n’a pas encore une grande puissance matérielle mais il a la puissance spirituelle. »
Crédit Scott Atran – France Culture
LES CAHIERS DEMODOP
36
djihadisme. Comment vous percevez ces discours-là et l’impact
qu’ils peuvent avoir dans la bataille, dans cette absence de résistance
justement [face au djihadisme] ?
Scott Altran : Les doléances économiques et sociales peuvent
amener des gens à la détresse mais ça ne les amène pas au
point d’un nouvel ordre moral. Ce qui fait la réussite d’une révolution
n’est pas la rébellion, ce qui fait la réussite est qu’ils
peuvent trouver une nouvelle réponse morale. Une fois que
ça se produit, l’arrière plan importe peu. Il faut faire face à ce
défi moral et social. Mais ça ne résoudra pas le problème de
la Palestine, le problème des jeunes dans la banlieue. Je ne
sais pas si c’est ça [la résolution de ces problèmes] qui va
détruire l’État islamique.
parce qu’elle ne faisait pas attention. La personne lui crache
dessus et dit « sale Arabe ». Dans une discussion autour de la
question pourquoi il a rejoint le djihad, le frère raconte toute
l’histoire de la persécution des musulmans du Maroc jusqu’en
Birmanie et je lui ai dit « et pourquoi tu l’as fait ? » « parce que
maintenant le djihad existe ». Il a un pouvoir d’attraction, il y a
très peu de recrutement.
Caroline Fourest :Quelque chose me donne l’impression qu’on
prépare nous-mêmes la défaite. C’est le regard de certains intellectuels,
de certains journalistes qui facilitent la propagande
de l’idéologie totalitaire que nous avons en face en expliquant
à longueur de journée que c’est notre faute, que c’est parce que
nous opprimons les musulmans en Europe que nous avons du
Ce court essai est la transcription d’un
séminaire exceptionnel, donné le 23
novembre 2015 au Théâtre de la Commune
d’Aubervilliers, dans lequel Alain
Badiou propose une élucidation du crime
de masse arrivé à Paris le 13 novembre. Elle est nécessaire pour
éviter les risques auxquels expose la domination du sensible. Le
premier de ces risques consiste à autoriser l’État à prendre des
mesures aussi inutiles qu’inacceptables en sur-investissant les
fonctions de la représentation symbolique au nom de l’unité
nationale. Le second risque relève du renforcement des pulsions
identitaires. Si on peut voir en cela une étape naturelle, elle ne
doit pour autant pas nous priver de saisir la complexité dans laquelle
se trouve la signification des mots « Français », « France » :
elle n’est ni triviale ni évidente. Le risque de la tentation identitaire—
restreindre l’espace du malheur que nous vivions à
l’identité—ferait de la justice une vengeance ouvrant un cycle
d’atrocités. Au contraire, nous devons penser à l’échelle de l’humanité
toute entière. Enfin le dernier risque identifié serait de
produire un effet démesuré, créant une « passion telle qu’on ne
pourra, à terme, plus distinguer entre ceux qui ont initié le
crime et ceux qui l’ont subi » (p12).
Cet essai apparaît particulièrement stimulant pour penser les
tueries du 13 novembre car il prend du champ dans le tête-àtête
agressif et stérile qui oppose aujourd’hui le plus fréquemment
des analyses verrouillées autour de l’islam et de la France. Cette
pensée parcourt 7 étapes du raisonnement et rappelle que
« rien de ce que font les hommes n’est inintelligible » (p13) :
1/ La structure objective du monde.
2/ Les effets majeurs sur les populations, leur
diversité, leur enchevêtrement et leur subjectivité.
3/ Les subjectivités typiques ainsi créées.
4/ Les figures contemporaines du fascisme.
5/ L’événement lui-même dans ses différentes
composantes : qui sont les tueurs.
6/ La réaction de l’État et le façonnage
de l’opinion publique.
7/ Tentative de construire une pensée différente :
vers le retour d’une politique d’émancipation
disjointe du schéma du monde contemporain.
1/ La structure objective du monde
Elle est marquée par le triomphe du capitalisme mondialisé qui
continue de s’étendre et de se concentrer d’autant plus que le
contexte actuel ne permet pas du tout d’introduire des mesures régulatrices
et de rééquilibre dans ce capitalisme. On ne peut que
constater la faiblesse des résistances au regard des destructions successives.
On est ainsi passé de deux idées en conflit (communisme
et capitalisme) à une. Et «cette unicité est le point-clef du triomphe
subjectif du capitalisme » (p 24). Badiou nous replonge dans la
pensée de Marx et nous rappelle qu’il avait vu, déjà, les États comme
fondés de pouvoir du capital ; et c’est un fait que les grandes firmes
ont la taille d’États moyens et que les États s’affaiblissent.
Les nouvelles pratiques impériales conduisent à détruire les États
plutôt que de s’y substituer ou de les corrompre – les zones de
pillage non-étatisées en sont un exemple – ont des effets
désastreux sur les populations.
2/ Les effets sur les populations
Les inégalités dans la répartition des ressources à l’échelle
planétaire n’ont jamais été aussi creusées : 1% de la population
mondiale possède 46% des richesses, 10% disposent de 86%
et 50% de la population ne possède rien.
La classe moyenne, 40% de la population, se partage 14%
des richesses.
À cette situation s’ajoute le fait que le capitalisme ne peut
Alain Badiou, Notre mal vient de plus loin. Penser les tueries du 13 novembre
Notre mal vient de plus loin.
Penser les tueries du 13 novembre,
Alain Badiou, coll. Ouvertures,
éditions Fayard, 2016, 63 pages
LES CAHIERS DEMODOP
37
un héroïsme sacrificiel ou criminel et une certaine satisfaction
occidentale : la « belle vie » avec une paye, des femmes, des
voitures etc. donc un mélange de corruption occidentale (par les
produits) et de propositions héroïques mortifères.
Dès lors, on comprend que ce qui est déterminant, c’est le choix
fait par rapport à la frustration—le désir d’occident refoulé, le
désir de vengeance, l’héroïsme sacrificiel. La religion n’est qu’un
« référent anti-occidental présentable » (p 48) : « on a du reste pu
observer que, dans la plupart des cas, l’islamisation est terminale
plutôt qu’inaugurale. Disons que c’est la fascisation qui islamise
et non l’islam qui fascise ».
5/ Qui sont les tueurs ?
Par une analogie avec les miliciens français qui avaient collaboré
avec les Allemands, Badiou nous fait comprendre qu’il existe,
dans les deux cas, la même scission interne de la subjectivité
fasciste. Les miliciens français se réclamaient de la France alors
même qu’ils avaient choisi le camp de l’occupant—la contradiction
entre se revendiquer d’un pays donc proclamer en défendre les
intérêts nationaux mais se ranger du côté de ceux qui piétinent le
plus élémentaire de ces intérêts : la souveraineté. Les tueurs du
13 novembre expriment un anti-occidentalisme mais ils sont en
réalité le résultat nihiliste de la vacuité aveugle du capitalisme
mondialisé, « de son incapacité à compter tout le monde dans le
monde tel qu’il le façonne » (p 50).
Quant aux barbares, Badiou démontre par trois exemples que les
Occidentaux sont eux aussi des barbares qui, sous des formes différentes,
font bien davantage de morts.
6/ La réaction de l’État : « France » et « guerre »
La France en se déclarant « en guerre » recourt au bon vieux nationalisme,
stratégie dans laquelle Badiou ne croit pas. Avec sa
« collection d’intellectuels identitaires », la France d’aujourd’hui
est un des rares pays à avoir adopter des lois ouvertement discriminatoires
contre les pauvres ; ces pauvres qu’elle a fabriqués, en
allant les chercher, au Maghreb notamment, puis en délocalisant
le travail et en désindustrialisant.
7/ Les conditions du retour d’une politique d’émancipation
disjointe du schéma du monde contemporain
Comment essayer de construire une pensée différente ? C’est bien
d’une politique émancipatrice disjointe de l’intériorité du capitalisme
mondialisé que Badiou nous parle. Il propose pour la construire de
substituer à cet espace France ou Français (d’ailleurs fantomatiques)
un espace international voire transnational. La plus grande défaite
est sans doute de « n’avoir pas mentalement une représentation
mondialisée des problèmes » (p 59). L’accession à cette échelle
globale est fondamentale et pour cela: «Ne votons plus ! N’accordons
aucune importance aux proclamations mensongères et vaines de
nos gouvernants ! Retirons-nous dans les lieux où séjourne
réellement la volonté populaire ». Badiou en appelle à la classe
moyenne, aux intellectuels disponibles pour cette nouvelle pensée
pour qu’ils se lient avec ce prolétariat nomade. Les pensées neuves
en politique se fondent sur des alliances inattendues, improbables
et dans des relations égalitaires.
exploiter toute la force de travail disponible parce qu’il ne
valorise le travail que parce qu’il en tire des profits. Si les
systèmes de profits sont la seule source de valorisation de la
force de travail alors le chômage de masse est structurel et
définitif. Ainsi il n’y a que deux manières d’exister pour le capital :
l’argent. Il structure une double identité, du salarié et du consommateur.
Or, au moins deux milliards de personnes ne sont ni
consommateurs, ni force de travail. On peut dire qu’ils sont
comptés pour rien par le capital ; ils ne sont rien, ils ne devraient
pas exister. Voilà qui amène d’angoissantes questions autour
des migrations vues comme une invasion de notre Europe.
Classe moyenne vecteur de la conviction que l’Occident est le
lieu des civilisés ; elle est poreuse au racisme, à la xénophobie,
au mépris des démunis.
3/ Les subjectivités réactives
Cette configuration du monde produit trois types de subjectivités, qui
sont des formes psychiques, des formes de conviction et d’affect.
La « subjectivité occidentale », celle de la classe moyenne qui se
partage les 14%, se structure dans la dialectique entre l’arrogance
et la peur : l’arrogance fondée sur la conviction que l’Occident est
le lieu des civilisés ; la peur de perdre sa position et de tomber
dans la catégorie de « ceux qui ne comptent pour rien ». En
réaction, cette subjectivité désigne des boucs émissaires.
Les deux autres types de subjectivités sont appelées « la subjectivité
du désir d’Occident»—désir de posséder, de partager
son aisance, d’imiter sa consommation—et « la subjectivité
« nihiliste»—désir de revanche et de destruction couplé au
désir d’imitation aliéné, qui laisse libre cours à une agressivité
éventuellement meurtrière. Elles « forment un couple qui
gravite, version positive et version négative, autour de la
fascination exercée par la domination occidentale » (p 43).
Jusqu’ici, aucune proposition alternative n’offre de perspective
pour une autre structure du monde.
4/ Le fascisme contemporain
Badiou voit dans la subjectivité populaire générée par le capitalisme
un « fascisme », soit du fait d’une crise grave (ce fut le
cas dans les années 30) soit des limites même du capitalisme
notamment dans son incapacité à valoriser l’ensemble de la
force de travail disponible. C’est une subjectivité réactive.
En se fascisant, le déçu du désir d’Occident devient son ennemi.
D’après le schéma psychanalytique classique du refoulé, il crée
une réaction nihiliste et mortifère qu’on peut définir comme
une pulsion de mort articulée dans un langage identitaire : ici la
religion est un des ingrédients possibles : « la religion n’est
qu’un vêtement, elle n’est pas le fond de l’affaire » (p 46). Dans
sa forme pratique, ce fascisme est un « gangstérisme criminel » ;
Daech est une firme commerciale qui vend du pétrole, des
oeuvres d’art, du coton, des armes etc. donc interne à la structure
du marché mondialisé dont elle est une perversion subjective.
Ce fascisme est le revers du désir d’Occident frustré, organisé
militairement avec des colorations idéologiques et où la religion
tient une place formelle.
Ainsi cette subjectivité fascisante, cette fascisation, leur propose
LES CAHIERS DEMODOP
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Nous vivons à l’heure du terrorisme, et nous ignorons son
histoire. Pris par la violence des images, la surenchères des
menaces, la confusion de l’information « en continu »,
nous laissons finalement peu de place à la réflexion et à
l’analyse. Il est pourtant urgent de chercher à comprendre
le phénomène terroriste.
Les auteurs ont réuni pour ce livre les discours, manifestes et
autres textes théoriques des acteurs principaux du terrorisme,
de Bakounine à Ben Laden—la plupart inédits en français.
Cet ouvrage a été réalisé sous la direction des deux spécialistes
Gérard Chaliand et Arnaud Blin.
Il retrace l’histoire du terrorisme, depuis l’Antiquité jusqu’à
ces formes les plus récentes et nous fait comprendre combien
la perception du terrorisme a évolué. L’islamisme
radical est ainsi replacé dans son contexte historique.
Seule cette profondeur de vue peut nous permettre de cerner
les enjeux actuels de ce phénomène, dont les effets
sont loin d’être épuisés.
Gérard Chaliand et Arnaud Blin, Histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daech
Nous apprécions aussi les analyses de…
Gilles Kepel, politologue, spécialiste de l’Islam et du monde arabe contemporain,
enseignant à Sciences Po.
Il voit dans les attentats du 13 novembre, la volonté de Daech de nourrir l’islamophobie en France :
les musulmans visés finiraient ainsi par rejoindre les rangs des djihadistes. Mais en prenant pour
cibles des lieux où des musulmans pouvaient se trouver, Daech aurait commis une erreur stratégique
et échoué à mobiliser des soutiens.
Auteur de Terreur dans l’Hexagone, Genèse du djihad français, Gallimard, Paris, 2016.
Arnaud Blin est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, parmi lesquels : Géopolitique de
la paix démocratique (Éd. Descartes & Cie, 2001) ; Le Désarroi de la puissance (Ed.
Repères, 2004) ; La Terreur démasquée (Ed. Le Cavalier bleu, 2006) ; Les batailles qui
ont changé l’histoire (Ed. Perrin, 2014) et avec Gérard Chaliand, Dictionnaire de
stratégie militaire (Perrin, 1998) et America is back (Bayard, 2003)
Gérard Chaliand est spécialiste des problèmes politiques et stratégiques du monde
contemporain et plus particulièrement des guérillas et des terrorismes. Professeur
invité à Harvard, UCLA et Berkeley, il a aussi enseigné à l’ENA et au Collège
interarmées de défense, et a dirigé le Centre européen d’études des conflits. Il a
surtout été présent sur divers terrains conflictuels en Asie, Afrique et Amérique latine.
Il est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Anthologie mondiale de la
stratégie (Robert Laffont, 2009), Atlas du nouvel ordre mondial (Robert Laffont,
2003), Les guerres irrégulières. Guérillas et terrorisme (Gallimard, 2008).
Sont également auteurs de ce livre :
François Géré (historien et spécialiste de la géostratégie),
Rohan Gunaratna (spécialiste du terrorisme international),
Olivier Hubac-Occhipinti (spécialiste des conflits et de la piraterie),
Ariel Merari (professeur invité à Harvard en sciences politiques),
Philippe Migaux (Maître de conférence à Sciences po Paris) et
Yves Ternon (historien).
Olivier Roy, philosophe et politologue, spécialiste de l’Islam lui aussi,
et professeur à l’Institut universitaire européen de Florence.
Il partage avec Gilles Kepel cette analyse de l’échec de la mobilisation. Il considère en outre que Daech
aurait atteint ses limites d’expansion territoriale au sein des populations arabes sunnites. Par ailleurs, il
explique le terrorisme non pas comme étant l’expression d’une radicalisation de la population musulmane
mais comme étant le reflet d’une révolte générationnelle touchant une catégorie précise de jeunes.
Auteur en 1992, de L’Echec de l’islam politique, il a publié en 2014 En quête de l’Orient perdu (Le Seuil)
LES CAHIERS DEMODOP
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Farhad Khosrokhavar, sociologue franco-iranien, directeur d’études à l’EHESS et depuis mai 2015,
directeur du Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologiques (CADIS).
Dans le même sens qu’Olivier Roy, Farhad Khosrokhavar perçoit l’adhésion à l’islam radical des jeunes terroristes
comme un « moyen de sacraliser leur haine, de la légitimer et de justifier leur agressivité ». L’action des
fanatiques serait ainsi fondée sur « la haine de soi et le sentiment de sa propre insignifiance bientôt transformés
en haine de l’autre ».
Auteur de Radicalisation, Éd. de la Maison des sciences de l’homme, 2014
Michel Wieviorka, sociologue, administrateur de la fondation Maison des Sciences de l’homme
et ancien directeur de l’EHESS.
À propos des attentats de ces dernières années, Wieviorka dénonce une violence « lourde d’un
ressentiment lié à l’expérience sociale [des terroristes] » dans les pays qu’ils prennent pour cible et dont
ils sont les ressortissants. Isolement et difficulté à trouver une place au sein de la modernité occidentale
et quête de sens seraient ainsi un terreau favorable au déclenchement de violences extrêmes et
incoercibles.
Auteur de Société et terrorisme, Paris, Fayard, 1988
Nicolas Hénin, reporter indépendant, a été retenu en otage en Syrie par Daech de juin 2013 à avril 2014.
Daech est pour lui une organisation terroriste aux ambitions politiques réelles, certes, mais également
une organisation mafieuse, « avec un rôle de prédation sur les territoires qu’elle contrôle ou cherche à
contrôler », et une secte qui recrute des candidats djihadistes « prêts à se battre au nom d’un islam
fantasmé ». Nos sociétés ont leur part de responsabilité dans la machinerie Daech : « que ce soit par
l’invasion de l’Irak en 2003 ou la non-intervention en Syrie depuis 2011, nous avons alimenté la
radicalisation. » Daech ne serait pas le mal mais le symptôme du mal : « le mal, c’est l’autoritarisme, le
sectarisme qui déchire le Moyen-Orient, et c’est surtout l’extraordinaire violence politique qui touche les
populations de la région ».
Auteur de Jihad Academy : nos erreurs face à l’État islamique, Éditions Fayard, 2015
« 11 septembre, récit du 11e jour » (2004), « Jihad » (2005), « Arabian Panther » (2008), « Protest song »
(2013) et « Démineur » (2015) sont les cinq albums studio de Médine. Il est également co-auteur avec
Pascal Boniface de l’ouvrage « Don’t Panik : N’ayez pas peur », Desclée de Brouwer, 2012, 220 pages.
Kery James est l’une des références majeures du rap français. Son groupe Ideal J ainsi que son collectif
Mafia K’1 fry symbolisent les prémices de ce que l’on appelle le « rap conscient ». Ses textes portent
essentiellement sur le racisme, les discriminations et tout ce qui concerne plus largement les questions
liées à la situation socio-économique des personnes issues des quartiers populaires.
Ses principaux albums solo sont « Si c’était à refaire » (2001), « Savoir et vivre ensemble» (2004),
« À l’ombre du show business » (2008) et « 92-2012 » (2012). A la suite des attentats de Charlie Hebdo
et de ceux en novembre 2015, son titre « Vivre ou mourir ensemble » ( janvier 2016) apporte une
réflexion constructive sur les réponses apportées par le gouvernement ainsi que sur la politique
extérieure de la France.
« Nous sommes otages de vos jeux de pouvoirs que vous faites passer pour des combats /
Du sang sur les mains, du pétrole dans la rétine / Les prétendus droits humains, chaque jour
ils les piétinent / Soutiennent ceux qui les combattent, combattent ceux qu’ils soutiennent /
Démagogues bureaucrates, politique schizophrène »
LES CAHIERS DEMODOP
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Et à travers le Monde diplomatique…
Frédéric Lordon, économiste et sociologue, directeur de recherche au CNRS, chercheur au Centre de
sociologie européenne (CSE) et membre du collectif « Les économistes atterrés ».
À propos de l’état d’urgence, mis en place suite aux attentats des journées du 7 au 9 janvier 2015,
Frédéreric Lordon montre à quel point le corps social, soit le peuple, est en proie à la dépossession
tout en ayant contribué de fait aux structures de la dépossession. Le corps politique de notre société
aurait atteint un seuil extrêmement élevé de ce qui nous affecte : « À la fin des fins, si le corps
politique d’aujourd’hui ne se lève pas dans un élan outragé, c’est que ses propres seuils de l’outrage se
sont dramatiquement déplacés, qu’il en faut de plus en plus pour lui soulever une oreille, de cette
surdité qui fait la joie des gouvernants abuseurs, littéralement déchaînés — puisqu’ils n’ont d’autres
chaînes que nous ».
Fréderic Lordon, « Ce que nous pouvons », Monde diplomatique, en date du 30 novembre 2015
Serge Halimi, écrivain et journaliste, directeur du Monde Diplomatique depuis mars 2008.
Son article « L’art de la guerre imbécile », paru en décembre 2015, soulève l’ambigüité des politiques
européennes et américaines sur les interventions armées systématiques au Proche Orient depuis le 11
septembre 2001. En reprenant les propos de Barack Obama en 2002 dénonçant « une guerre imbécile, une
guerre irréfléchie, une guerre fondée non pas sur la raison mais sur la colère », menée par celui qu’il allait
succéder, Serge Halimi montre l’urgence de penser « le tournant sécuritaire » et la «militarisation des
idées » que prennent nos sociétés par l’adoption de mesures aux relents xénophobes surfant sur un climat
anxiogène,
Serge Halimi, « L’art de la guerre imbécile », Monde Diplomatique, décembre 2015, p. 1 et 13
Nabil Mouline, enseignant-chercheur à Sciences Po Paris et chercheur au CNRS.
Ses thèmes de recherche portent essentiellement sur la construction sociale de l’autorité religieuse en
Islam et sur l’histoire du Maroc ainsi que de l’Arabie Saoudite. Nabil Mouline, dans son article « Genèse du
djihadisme », nous éclaire sur la signification sémantique du terme « djihad » afin de rétablir une définition
juste et claire. L’usage médiatique et politique de cette notion tend à la détourner de son sens premier, à
savoir « effort d’élévation spirituelle ».
Nabil Mouline, « Genèse du djihadisme », Monde Diplomatique, décembre 2015, page 1, 14 et 15
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LES AUTEURS DU #2
Arnaud Blin est politologue et historien, spécialiste des relations internationales et de l’histoire des
conflits. Il est président de Modus Operandi et directeur du Center for Global Policy and Governance
Studies (USA). Né à Paris, Arnaud Blin a vécu au Togo, au Zaïre (RDC) et aux États Unis, où il a fait ses
études de sciences politiques et d’histoire des religions. En 1997, il fonde le Beaumarchais Center for
International Research, à Washington. En 2003, il part pour deux années rejoindre le pôle recherche de
l’École de la paix de Grenoble où il dirige le projet « indicateur de paix ». En 2005, avec l’aide de la
Fondation Charles Léopold Mayer (FPH), il lance le projet « Building Bridges and Dialogue », afin de
construire un dialogue citoyen entre les États-Unis et le reste du monde. Chercheur à l’Institut Français
d’Analyse Stratégique, Arnaud est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, parmi lesquels La Paix de
Westphalie, 1648 : vers l’Europe politique moderne (Complexe) ; Le Désarroi de la puissance (Lignes de
repères) ; Histoire du Terrorisme (avec G. Chaliand, Fayard). Il prépare actuellement une nouvelle édition
de son Dictionnaire de Stratégie (Perrin) et vient de publier deux chapitres dans La Fin des Empires (dir. P.
Gueniffey et T. Lentz, Perrin). Ses livres ont été traduits en 5 langues.
Tout juste diplômée d’un Master en politiques publiques et changement social spécialisé sur les thèmes de
la ville, du territoire et des solidarités à l’IEP de Grenoble, Maureen Clappe est actuellement volontaire en
service civique à Modus Operandi. Ses recherches portent principalement sur la question du droit d’asile à
travers l’étude des pratiques quotidiennes des demandeurs d’asile et des acteurs associatifs. Passionnée de
hip hop et de tout ce qui concerne les problématiques sociales, elle ne cesse d’enrichir ses réflexions au
contact de nouvelles rencontres et d’expériences associatives et professionnelles.
Titulaire d’un Master en sociologie des conflits (Institut Catholique de Paris), Nathalie Cooren a passé six
années en Argentine qui l’ont amenée à approcher l’épineuse question des dictatures militaires et
sensibilisée de façon générale aux thématiques liées aux conflits ainsi qu’à l’importance d’en
comprendre les dynamiques sous-jacentes. Elle coordonne et anime le site web de ressources pour la
paix, Irénées.net, qui a pour objectifs : de valoriser les différentes approches de la paix (publication de
dossiers et de fiches) ; de proposer des outils pour mieux comprendre les enjeux de la paix (Outils
d’analyse et Indice de paix Passy-Dunant) ; et de faire connaître la multitude d’acteurs qui travaillent
aujourd’hui à la transformation des conflits (Recensement et géolocalisation des acteurs de paix). À la
tête de ce programme de Modus Operandi, Nathalie Cooren est également chargée de l’encadrement et
de la modération du cours en ligne « Agir sur les conflits ». Elle développe enfin des supports
pédagogiques et de communication pour diffuser les approches de l’association.
Après un Master en sociologie et études de paix et conflits à Amsterdam et à Berkeley, Claske Dijkema a
travaillé en Afrique du Sud pour le « African Centre for the Constructive Resolution of Disputes
(ACCORD) », un centre de formation et de recherche sur la résolution des conflits en Afrique. Hollandaise
d’origine, elle a développé avec le Network University à Amsterdam, des cours en ligne sur la
transformation des conflits pour un public mondial (www.netuni.nl). Au sein de Modus Operandi, Claske
a travaillé sur les transformations politiques des conflits en sortie de crise et étudié à la fois les
dynamiques de déconstruction des États ainsi que les expériences et perspectives de réorganisation et
de réforme de l’État dans l’Afrique subsaharienne et en particulier dans la Corne d’Afrique. Elle réalise
aujourd’hui une thèse financée par la région Rhône-Alpes sur les « Violences en ville, comprendre et agir,
l’analyse des conflits quotidiens dans l’espace public ».
Arnaud Blin
Maureen Clappe
Nathalie Cooren
Claske Dijkema
LES CAHIERS DEMODOP
42
les auteurs du #2 (suite)
Titulaire d’un doctorat en anthropologie sociale (EHESS, Paris), Karine Gatelier a conduit
des recherches en Ouzbékistan, au Tadjikistan et au Kirghizstan (1998-2002). Ses
thématiques de recherche s’articulent autour des questions d’identités, de loyauté et de
légitimité politique, avec un travail sur les stratégies de légitimation des régimes
autoritaires. Aujourd’hui, l’analyse des relations de pouvoir s’est ré-orientée dans la
société française, où elle étudie le rapport à l’autre à travers les modalités de la
présence des réfugiés en demande d’asile pour apercevoir, à travers les politiques
publiques mais aussi les pratiques du quotidien, les perceptions de l’étranger : la
suspicion de mensonge et de fraude produit des politiques qui excluent et repoussent
aux marges les réfugiés dans le but de les décourager et l’objectif de réduire les flux
entrants. Fondées sur des présupposés faux, ces politiques produisent des exclus et des
clandestins qui renforcent les problèmes de la société française au lieu de les résoudre.
Herrick Mouafo Djontu est doctorant à l’Université Pierre Mendès France et travaille sur les
politiques publiques dans le secteur de l’éducation en général et spécialement sur celles
relatives aux modalités d’action de lutte contre les inégalités scolaires. Il a comme terrain
d’étude, l’espace du bassin du Lac Tchad que partagent le Cameroun, le Nigéria et le
Tchad. Il donne, par ailleurs, des enseignements en France, à Grenoble, au sein de l’École
de Commerce et de l’Université Stendhal.. Tout en participant à la modération et à
l’animation du cours en ligne « Agir sur les Conflits » et aux « Écoles d’été » qui se tiennent
chaque année à Yaoundé au Cameroun et à Kinshasa en République Démocratique du
Congo sur l’Analyse et la Transformation des conflits en Afrique Centrale. En sus, il mène
des travaux de recherche avec les jeunes géographiquement situés dans ce qui est
nommé comme quartier populaire dans l’agglomération iséroise en France. Travaux qui
reposent sur la valorisation des savoirs, le pouvoir d’agir dans la société et l’impact ou la
conséquence du pouvoir des mots sur la façon de nommer les choses.
Cyril Musila est chercheur associé au programme Afrique subsaharienne de l’IFRI, depuis
juin 2010. Il est Docteur en Sciences Sociales de l’École des Hautes Études en Sciences
Sociales (Paris), et professeur de Géopolitique des conflits africains et de Peace Research
à l’Université Catholique de Paris et à l’Université Libre des Pays des Grands Lacs (ULPGL)
à Goma (RDC) pour le compte de l’Université de la Paix (ONU). Cyril Musila dirige par
ailleurs la chaire de Culture de la Paix à l’Université Pédagogique de Kinshasa (RDC) où il
est également professeur et il intervient comme formateur à l’Institute for Peace and
Security Studies de l’Union Africaine et de l’Université d’Addis-Abeba (Éthiopie). Il est
engagé aux côtés de Modus Operandi, dans l’organisation des écoles d’été,
l’encadrement des cours en ligne et la rédaction de fiches pour le site irénées.
Herrick Mouafo Djontu
Karine Gatelier
Cyril Musila
LES CAHIERS DEMODOP EST UNE PUBLICATION BI-ANNUELLE CRÉÉE PAR L’ASSOCIATION
MODUS OPERANDI (2006, GRENOBLE), POUR DIFFUSER DES EXPÉRIENCES, DES ANALYSES ET DES
RESSOURCES DANS L’ACTUALITÉ DE LA TRANSFORMATION DE CONFLIT. ELLE EST SOUTENUE DEPUIS SA
CRÉATION PAR LA FONDATION CHARLES LÉOPOLD MAYER POUR LE PROGRÈS DE L’HOMME.
#2 Février 2016
Avec le début de la guerre, c’est la fin du conflit
Par Karine Gatelier
Comment comprendre les attentats de l’année 2015 en
France dans la dynamique générale du terrorisme aujourd’hui ?
Par Arnaud Blin et Nathalie Cooren
Quel pouvoir attractif de l’Islam rigoriste ?
Par Claske Dijkema
Le rap français : un vecteur de transformation de conflit ?
Par Maureen Clappe
Quand les mots nous possèdent,
nous obsèdent et tentent d’expliquer un phénomène
Par Herrick Mouafo Djontu
Nouveaux conflits violents, nouvelles logiques
Par Cyril Musila
ANALYSES
Une sélection de personnalités, d’ouvrages, d’articles, d’émissions…
pour tenter de décrypter les attaques terroristes de l’année 2015.
RESSOURCES
Mise en page : CM Graphic • Impression : ITF-Imprimeurs • 2016

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